Photogramme de L'Horizon argenté (Igor Minaev, 1978)
La Robe bleue

La Robe bleue

de Igor Minaev

  • La Robe bleue
  • (Goluboe Platie)
  • Ukraine, France2016
  • Réalisation : Igor Minaev
  • Scénario : Igor Minaev, Olga Mikhaïlova
  • Image : Senda Bonnet
  • Décors : Irène Tchernooustan
  • Costumes : Sabine Schlemmer
  • Son : Nassim El Mounabbih, Théo Croix
  • Montage : Cécile Caparros
  • Musique : Vadim Sher
  • Producteur(s) : Irina Duport, Igor Minaev, Iurii Leuta
  • Production : Trempel Films
  • Interprétation : Kevin Boise, Gabrielle Lazure, Boris Nevzorov, Lilia Oguienko, Nikolaï Tokar, Lembit Ulfsak, Joseph Corcos, Youlia Zimina
  • Distributeur : Les Découvertes du St-André
  • Date de sortie : 31 mai 2017
  • Durée : 1h24

La Robe bleue

de Igor Minaev

Rétrospective


Rétrospective

Il a fal­lu dix ans à Igor Minaev, à la suite de son char­mant Loin de Sun­set Boule­vard, pour pou­voir tourn­er un nou­veau film. L’ar­rivée en France des deux derniers longs-métrages de ce cinéaste ukrainien vivant à Paris avait l’al­lure d’une rétro­spec­tive : Loin de Sun­set Boule­vard, réal­isé en 2005, s’est mon­tré dans nos salles en 2008, et le précé­dent Les Clair­ières de lune (2003) en 2009. Et après un si long silence, La Robe bleue, achevé en 2015 dans des con­di­tions bien plus pré­caires que les deux autres (dont Minaev vient par ailleurs de racheter les droits d’ex­ploita­tion), et enfin dif­fusé en 2017 dans un unique ciné­ma parisien (le Saint-André-des-Arts), sem­ble vouloir pour­suiv­re plus pro­fondé­ment la rétro­spec­tive, quoique d’une manière un peu déroutante.

Sur le papi­er du syn­op­sis, le film promet­tait de renouer avec les mélo­drames imprégnés, plutôt avec bon­heur, des manières d’un cer­tain clas­si­cisme de ciné­ma de stu­dio, par lesquelles Minaev s’a­mu­sait précédem­ment à met­tre en abyme les arti­fices de la représen­ta­tion pour con­ter des des­tinées tour­men­tées. Le jeune Alexan­dre, a pri­ori per­son­nage prin­ci­pal, vient de per­dre sa mère, une Russe ayant émi­gré à Paris, et entre­prend une enquête obses­sion­nelle sur le passé que celle-ci lui a dis­simulé. Une voix off à la pre­mière per­son­ne s’adresse à la défunte en russe, mais ce n’est pas la voix de l’ac­teur Kévin Boise, qui ne pronon­cera pas un mot de tout le film. De même, on n’en­ten­dra jamais Gabrielle Lazure, qui joue la mère dans des flash-backs muets fig­u­rant les sou­venirs d’Alexan­dre (le scé­nario y fait écho : peu de temps avant sa mort, elle a brusque­ment per­du sa voix). Seules par­lent la nar­ra­tion, extérieure bien qu’im­i­tant l’in­tim­ité, et les traces que l’en­quête du jeune homme exhume. Car il apprend qu’autre­fois, en URSS, sa mère a aimé un réal­isa­teur qui l’a fait tourn­er dans un film, dont elle a con­servé les bobines. Il les numérise et les visionne, ce qui per­met à La Robe bleue d’in­clure en abyme ce court-métrage, inti­t­ulé Le Télé­phone.

Voyage dans les archives

La vision de ce film dans le film inspire deux choses. D’abord, Le Télé­phone s’avère com­plète­ment sur­réal­iste, comme un réc­it pour enfants poussé à un niveau lanci­nant : l’his­toire d’un homme con­tin­uelle­ment sol­lic­ité par télé­phone par des per­son­nages à têtes d’an­i­maux, ses regards caméra lais­sant transparaître une fragilité men­tale crois­sante, tan­dis que les dia­logues sont réc­ités au rythme d’une comp­tine ; quelques con­trechamps mon­trent chez le spec­ta­teur Alexan­dre une per­plex­ité comique­ment sem­blable à la nôtre. Surtout, Le Télé­phone est com­plet, et long d’une ving­taine de min­utes inin­ter­rompues, fait assez rare pour un film dans un film. Par la suite, Alexan­dre a de nou­veaux sou­venirs sus­ci­tant plus de courts flash-backs. Et il met la main sur un autre objet con­servé par sa mère : un jour­nal tenu à l’adresse de celle-ci par son ancien amant. Tan­dis que le fils le lit, la voix-off devient celle de ce réal­isa­teur qui a aimé sa mère puis l’a quit­tée, pour une nou­velle actrice avec laque­lle il a tourné ses deux films suiv­ants, La Mou­ette et L’Hori­zon argen­té (lequel sera cen­suré et son négatif détru­it)… Ain­si la nar­ra­tion change de vecteur, son sujet se déplace, le réc­it s’é­pais­sit de deux autres courts-métrages en abyme, plus frag­men­taires que le pre­mier mais de longueurs égale­ment con­séquentes (sans pel­licule cepen­dant pour les matéri­alis­er).

Et peu à peu, la quête de recon­sti­tu­tion de la mémoire famil­iale appa­raît plutôt comme une entre­prise de dis­per­sion dans les traces du passé. Plutôt que faire miroi­ter des révéla­tions, La Robe bleue vagabonde avec une belle aisance de mon­tage entre un réel étouf­fant (le jeune homme erre en voiture sans but pré­cis, s’en­ferme pour lire dans un apparte­ment en chantier, avec des bâch­es pour décor spec­tral) et des bribes de sou­venirs brefs et silen­cieux mais vivaces, comme si ces deux per­spec­tives de la réal­ité ne fai­saient qu’une. Seuls vien­nent s’in­ter­pos­er ces autres films venus d’un passé plus loin­tain encore, comme exhumés d’archives d’une ciné­math­èque pour pren­dre pos­ses­sion de l’œu­vre con­tem­po­raine, avec de nou­veaux per­son­nages, de nou­velles his­toires devant et der­rière la caméra. Au point que la fin de l’en­quête, qui retombe in extrem­is dans les pas du mélo au présent rétro­spec­tif dont on décou­vre l’ul­time indice, déçoit un peu, comme une con­clu­sion con­ven­tion­nelle pour boucler la boucle, for­cé­ment émou­vante mais moins qu’elle ne pour­rait l’être, parce que le film a précédem­ment si bien réus­si à nous égar­er ailleurs.

Retour aux origines

Ce sur­prenant voy­age dans une mémoire pas­sant d’un per­son­nage à l’autre prend une nou­velle saveur si l’on recon­naît les courts-métrages inclus dans La Robe bleue. Car ils sont authen­tiques, et aux moins éru­dits d’en­tre nous, un car­ton final appren­dra le fond de l’af­faire : ce sont les pre­mières réal­i­sa­tions d’Ig­or Minaev, alors qu’il tra­vail­lait encore sous le régime sovié­tique. Ils ne sont pas inclus dans l’or­dre chronologique : La Mou­ette, son film de fin d’é­tudes de 1977 adap­té de la pièce de Tchekhov, fig­ure au milieu ; L’Hori­zon argen­té (1978) est envoyé à la fin ; et Le Télé­phone, cette adap­ta­tion d’un poème pour enfants que l’on décou­vre en pre­mier, date de 1985. Le pre­mier, dont il manque man­i­feste­ment des scènes, observe la pré­pa­ra­tion d’une pièce pour con­cen­tr­er le regard sur les accents de vérité et de désir des acteurs der­rière leurs arti­fices, face à la belle jeune femme qui les fait répéter. Le sec­ond, his­toire d’une mère céli­bataire con­voitée par les hommes de son vil­lage mais rejetée par le seul homme qu’elle aime et con­sid­érée par les autres comme une traînée, mêle joyeuse bouf­fon­ner­ie et mélo­drame déli­cat pour point­er, der­rière la façade bon­homme de la classe paysanne, une cer­taine hypocrisie com­mu­nau­taire. Le troisième, on l’a évo­qué, livre une comp­tine en images avec une insis­tance trop lanci­nante pour être tout à fait inno­cente.

Sachant cela, on appré­cie plus encore l’ha­bileté de la façon dont Minaev a intro­duit ces films dans son film : ouver­ture sidérante à souhait par l’in­vraisem­blance du Télé­phone, pour ter­min­er par le touchant drame amoureux et social de L’Hori­zon argen­té. On recon­naît com­ment La Mou­ette et L’Hori­zon argen­té sont employés pour illus­tr­er la nar­ra­tion du réal­isa­teur fic­tif (ses tour­nages, l’om­bre sur sa rela­tion avec sa sec­onde maîtresse), autant que celle-ci est employée pour jus­ti­fi­er la mise en abyme de ces deux courts-métrages. Mais surtout, on ne peut pas man­quer la part d’au­to­bi­ogra­phie dans le geste de Minaev. Pas seule­ment parce que La Mou­ette évoque la pra­tique du théâtre, comme l’ont fait Les Clair­ières de lune et Loin de Sun­set Boule­vard, mais aus­si par une simil­i­tude sans équiv­oque : dans les faits comme dans La Robe bleue, L’Hori­zon argen­té de Minaev fut cen­suré, son négatif détru­it et son réal­isa­teur inter­dit de tra­vail plusieurs années avant de pou­voir tourn­er Le Télé­phone.

Dans l’en­tre­tien qu’il nous a accordé, Minaev le recon­naît sans ambages : une des pre­mières moti­va­tions de La Robe bleue était de remet­tre en lumière ces images de jeunesse quelque peu tombées dans l’ou­bli. Le film s’avère, au bout du compte, une élé­gante manière de le faire, faisant s’épouser l’écrin et les pier­res, soit deux tra­jec­toires : une quête mémorielle où le héros se perd, et où le sou­venir lui échappe pour pren­dre d’autres voix et d’autres formes ; et la recon­sti­tu­tion, certes réar­rangée, des pre­mières créa­tions d’un cinéaste. On est dès lors encore moins enclin à trou­ver anodin l’or­dre dans lequel celui-ci nous présente ses œuvres des orig­ines : com­mencer par le film le plus rad­i­cale­ment dif­férent des autres, le moins typ­ique de ce qu’on con­naît de l’au­teur, le plus léger en apparence, mais qui l’a remis en selle après des années de plac­ard ; et finir par celui-là même qui l’a envoyé dans ce plac­ard, celui avec lequel, par son por­trait con­trasté de la classe paysanne flat­tée par le régime, le cinéaste s’est mis en dan­ger.

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