Lou Andreas-Salomé

Lou Andreas-Salomé

de Cordula Kablitz-Post

  • Lou Andreas-Salomé
  • Allemagne, Suisse2016
  • Réalisation : Cordula Kablitz-Post
  • Scénario : Cordula Kablitz-Post, Susanne Hertel
  • Image : Matthias Schellenberg
  • Décors : Nikolai Ritter
  • Costumes : Bettina Helmi
  • Montage : Beatrice Babin
  • Musique : Judit Varga
  • Producteur(s) : Cordula Kablitz-Post, Helge Sasse, Gabriele Kranzelbinder
  • Interprétation : Nicole Heesters (Lou Andreas-Salomé à 72 ans), Katharina Lorenz (Lou Andreas-Salomé de 21 à 50 ans), Liv Lisa Fries (Lou Andreas-Salomé à 16 ans), Katharina Schüttler (Mariechen), Alexander Scheer (Friedrich Nietzsche), Philipp Hauß (Paul Rée), Julius Feldmeier (Rainer Maria Rilke), Matthias Lier (Ernst Pfeiffer), Petra Morzé (Louise Wilm von Salomé, mère de Lou), Merab Ninidze (Friedrich Carl Andreas), Harald Schrott (Sigmund Freud), Daniel Sträßer (Dr Friedrich Pineles), Peter Simonischek (Gustav von Salomé, père de Lou)...
  • Distributeur : Bodega Films
  • Date de sortie : 31 mai 2017
  • Durée : 1h53

Lou Andreas-Salomé

de Cordula Kablitz-Post


Alors que les Nazis se sont emparés du pou­voir en Alle­magne, l’émi­nente Lou Andreas-Salomé se voit retir­er le droit d’ex­ercer son activ­ité de psy­ch­an­a­lyste. Prête à écon­duire un jeune homme qui la sol­licite pour un tra­vail d’analyse, elle accepte finale­ment de s’en­tretenir régulière­ment avec ce dernier, finis­sant même par lui racon­ter sa vie tumultueuse, jalon­née de ren­con­tres pas­sion­nées et déter­mi­nantes, autant sur le plan affec­tif qu’in­tel­lectuel. Fig­ure fémin­iste incon­tourn­able de la deux­ième par­tie du 19e siè­cle au début de 20e siè­cle, en rup­ture assumée avec l’idéolo­gie con­ser­va­trice du milieu bour­geois dont elle était issue, Lou Andreas-Salomé a vu défil­er dans sa vie Paul Rée, Friedrich Niet­zsche ou encore Sig­mund Freud. À par­tir de là, on com­prend sans grande dif­fi­culté ce qui a pu don­ner envie à Cor­du­la Kablitz-Post d’adapter sa vie tumultueuse, romanesque à souhait et riche en rebondisse­ments pour le grand écran. Le résul­tat n’est pas sans éviter tous les pièges et lieux com­muns inhérents au biopic : linéaire dans son déroulé, agré­men­té de flash­backs cen­sés éclair­er dif­férentes étapes de la vie de la psy­ch­an­a­lyste, le réc­it ne s’é­carte que rarement du pro­gramme et de l’ob­jec­tif péd­a­gogique auquel le dis­posi­tif sou­vent trop lis­i­ble le con­damne. Alors que la fig­ure à laque­lle on s’in­téresse nous est présen­tée comme quelqu’un défi­ant toutes les con­ven­tions, on se retrou­ve face à une mise en scène sou­vent trop sage et sous con­trôle, peu enclin à s’aven­tur­er en ter­rain insta­ble et du coup, à laiss­er les per­son­nages pren­dre pleine­ment corps (alors que la ques­tion du corps féminin, juste­ment, est au cen­tre de la prob­lé­ma­tique : des idées qu’il entend défendre jusqu’au désir qu’il char­rie et qui devient ici le sym­bole d’une pos­si­ble soumis­sion au désir de l’homme).

Société corsetée

Pour­tant, il serait dom­mage de con­damn­er le film tout entier du fait de ses lim­ites formelles car la réal­isatrice sait à plusieurs repris­es tir­er un par­ti intéres­sant des con­traintes économiques avec lesquelles la pro­duc­tion s’est prob­a­ble­ment mon­tée. On pense par exem­ple à ces scènes au cours desquelles la mise en scène tente de fig­ur­er le ter­rain peu favor­able à la recon­nais­sance de la femme dans l’Eu­rope de la fin du 19e siè­cle : plutôt que de s’aven­tur­er dans des scènes-sommes qui n’au­raient pour seul but que de démon­tr­er l’ob­scu­ran­tisme entêté de nos ancêtres, la réal­isatrice choisit de faire évoluer son per­son­nage dans une suc­ces­sion de tableaux figés où l’ar­ti­fice de la recon­sti­tu­tion est pleine­ment assumé, rap­pelant même par moments l’é­trange beauté de L’Anglaise et le Duc d’Éric Rohmer. Se crée ain­si une dis­so­nance revendiquée entre la quête de vérité du per­son­nage et ce monde d’ap­parences que la Pre­mière Guerre mon­di­ale aura vite fait de con­damn­er. Par ce dis­posi­tif, Cor­du­la Kablitz-Post parvient à établir une intéres­sante échelle de valeurs entre la per­son­nal­ité de Lou Andreas-Salomé — qui irrigue le réc­it, portée par l’én­ergie mesurée de ses dif­férentes inter­prètes — et un envi­ron­nement qui lui est rarement favor­able, surtout parce qu’il ne parvient à déchiffr­er l’in­téri­or­ité d’un per­son­nage trop mod­erne pour son époque. C’est prob­a­ble­ment ce refus du com­pro­mis dans un com­bat indis­cutable­ment fémin­iste, cette volon­té de fig­ur­er l’im­pos­si­ble entente sans pour autant se com­plaire dans une guerre des idées qui ne prêcheraient que les con­ver­tis, qui don­nent au résul­tat le statut de film hon­nête. À défaut de pren­dre des risques formels démesurés, la réal­isatrice alle­mande aura fait hon­neur au tra­vail, à la quête et à la per­son­nal­ité de Lou Andreas-Salomé, tout cela sans pren­dre le spec­ta­teur pour un idiot. Ce n’est déjà pas si mal.

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