Anastasia

Anastasia

de Don Bluth, Gary Goldman

  • Anastasia
  • États-Unis1997
  • Réalisation : Don Bluth, Gary Goldman
  • Scénario : Susan Gauthier, Bruce Graham, Bob Tzudiker, Noni White, Eric Tuchman
  • Montage : Bob Bender, Fiona Trayler
  • Musique : David Newman, (chansons :) Lynn Ahrens, Stephen Flaherty
  • Producteur(s) : Don Bluth, Gary Goldman
  • Production : Fox Animation Studios
  • Interprétation : (voix :) Meg Ryan / Céline Monsarrat (Anastasia V.O. / V.F.), John Cusack / Emmanuel Curtil (Dimitri V.O. / V.F.), Kelsey Grammer / Jean-Michel Farcy (Vlad V.O. / V.F.), Christopher Lloyd / Richard Darbois (Raspoutine V.O. / V.F.), Hank Azaria / Patrick Guillemin (Bartok V.O. / V.F.), Bernadette Peters / Barbara Tissier (Sophie V.O. / V.F.), Kirsten Dunst / Kelly Marot (Anastasia enfant V.O. / V.F.), Angela Lansbury / Lucie Dolène (l'impératrice douairière Marie V.O. / V.F.)...
  • Distributeur : Splendor Films
  • Date de sortie : 24 mai 2017
  • Durée : 1h25

Anastasia

de Don Bluth, Gary Goldman

Montagnes russes et souris U.S.


Montagnes russes et souris U.S.

Un goût de Dis­ney, des couleurs de Dis­ney, des notes de Dis­ney, mais pas tout à fait du Dis­ney… Voilà une ten­ta­tive de résumer les ambi­tions nour­ries dans leur longue car­rière com­mune par Don Bluth et Gary Gold­man, vétérans de l’an­i­ma­tion tra­di­tion­nelle améri­caine, transfuges du stu­dio aux grandes oreilles qui, sous le pré­texte de renouer avec “l’âge d’or” de celui-ci, ont con­tribué à effrit­er son mono­pole sur leur medi­um. Démar­rant dans une indépen­dance dif­fi­cile (leur Bris­by et le secret de NIMH, aujour­d’hui culte, ne fut pas des plus renta­bles à sa sor­tie en 1982), s’es­sayant même au jeu vidéo (Drag­on’s Lair), ils ne goûtèrent à un franc suc­cès pour la pre­mière fois que par la grâce d’un parte­nar­i­at avec Steven Spiel­berg qui leur per­mit de pro­duire les ambitieux Fiev­el et le Nou­veau Monde (1986) et Le Petit Dinosaure et la Val­lée des mer­veilles (1988), lesquels con­fir­mèrent que le long-métrage ani­mé améri­cain avait bien une vie hors du monde enchan­té de Bur­bank. En 1994, après une péri­ode moins glo­rieuse, les deux com­pères furent appelés à fonder le départe­ment ani­ma­tion de la Twen­ti­eth Cen­tu­ry Fox, où ils livrèrent en 1997 leur plus gros suc­cès pub­lic, Anas­ta­sia, puis en 2000 le cuisant four Titan A.E. qui entraî­na la fer­me­ture du stu­dio. À l’ar­rivée : un par­cours com­mer­ciale­ment en dents de scie (mais dont quelques titres ont rat­trapé leur pub­lic en vidéo) et artis­tique­ment iné­gal. Mais du meilleur de l’ar­ti­sanat du tan­dem, on retien­dra cette ambi­tion, portée par une tech­nique tou­jours sûre, de con­cili­er la tra­di­tion nar­ra­tive et d’y man­i­fester des signes de matu­rité aux­quels le grand rival a peu habitué le spec­ta­teur de l’époque, que ce soit dans les thèmes abor­dés (récur­rence de l’ex­il dans leur œuvre), la préférence à enchanter le réel ou l’His­toire — voire la préhis­toire — plutôt qu’à s’isol­er dans la féerie, ou ces moments où le réc­it atten­du se teinte de trou­ble (les crises de com­mu­nauté dans Le Petit Dinosaure). Soit une façon d’être un peu plus qu’un “Dis­ney bis”.

Enchantement sous cloche

Anas­ta­sia, qui ressort cette semaine à l’oc­ca­sion de son vingtième anniver­saire, n’est pas la plus immé­di­ate­ment attachante des œuvres de la fine équipe. Ses auteurs sem­blent avoir voulu jouer la sécu­rité en col­lant de plus près que jamais à la siru­peuse for­mule Dis­ney, et son entrée en matière a de quoi faire grin­cer des dents, entre numéros chan­tés tech­nique­ment lourds pour les oreilles (ten­ta­tives de suiv­re un mod­èle de qual­ité déjà vari­able) et men­ace du retour en fan­fare du con­te de fées niais avec oppo­si­tions manichéennes. Pour­tant, à l’ar­rivée, il se sera avéré plutôt sym­pa­thique, parce qu’en fil­igrane de ses lim­ites évi­dentes il aura révélé un cer­tain esprit, la lueur d’une âme. Relec­ture haute­ment fan­tai­siste de la chute de la dynas­tie Romanov et de la légende sur une hypothé­tique héri­tière sur­vivante, Anas­ta­sia met toute l’emphase plas­tique dont les réal­isa­teurs sont capa­bles à dépein­dre la vie d’aris­to­crate russe comme une cap­sule d’en­chante­ment appar­tenant au passé, mais qu’il s’ag­it de main­tenir en vie der­rière sa vit­rine, en exil (une boîte à musique étant une métaphore idéale de cette muséal­i­sa­tion des joies anci­ennes). La men­ace : le moine Raspou­tine con­ver­ti à la sor­cel­lerie et ayant con­clu un pacte avec des forces démo­ni­aques pour vain­cre la mort, provo­quer la révo­lu­tion d’Oc­to­bre (!) et met­tre tout en œuvre pour tuer la petite dernière de la lignée (d’abord par vengeance con­tre le tsar et sa famille, puis… parce que c’est le méchant, voilà tout).

Le réal­isme his­torique et social est évidem­ment le cadet des soucis de Bluth et Gold­man, mais il faut bien pass­er cette dés­in­vol­ture, et l’ef­fi­cac­ité occa­sion­nelle­ment oppres­sante de la mise en scène et en musique, pour réalis­er que leur approche n’est pas sans ver­tus. On note les quelques lib­ertés que le film prend avec l’ex­er­ci­ce imposé des numéros chan­tés, comme le pre­mier où il intro­duit une voix au pro­pos dis­so­nant (tan­dis le peu­ple chante en chœur la rumeur qu’Anas­ta­sia a survécu, un homme célèbre le prof­it qu’il va tir­er de cette oppor­tu­nité d’ar­naque). Et puis, sa façon d’en­lu­min­er les fastes révo­lus de la cour des tsars con­tient sa pro­pre lim­ite. L’en­chante­ment passé peut être retrou­vé, mais il ne sor­ti­ra jamais de sa cap­sule. Anas­ta­sia est à sa recherche, mais elle-même a glis­sé par la force des événe­ments de l’autre côté, celui du peu­ple et de ses luttes pour sur­vivre au présent, et si elle s’ac­croche à cette quête pour dis­siper ses doutes sur son iden­tité (aspi­ra­tion quelque peu for­cée par le scé­nario), elle ne sera jamais con­va­in­cue que sa place est dans cette vit­rine, à côtoy­er de nou­veau un monde dis­paru.

Quant à Raspou­tine, on ne reprochera pas à Bluth et Gold­man de sac­ri­fi­er à cette tra­di­tion-là : celle des méchants à la noirceur sym­pa­thique, dont les vocif­éra­tions, les ricane­ments et les roule­ments d’yeux se mon­trent plus comiques qu’­ef­frayants et neu­tralisent tout soupçon moral­iste, sans par­ler de l’indis­pens­able âme damnée, ici Bar­tok la chauve-souris albi­nos dont la soumis­sion au maître ne manque pas de mal­ice. Et les réal­isa­teurs d’en­fon­cer le clou en trai­tant, dans une séquence, le corps du sor­ci­er mort-vivant comme un puz­zle bondis­sant évo­quant quelques attrac­tions macabres du forain Tim Bur­ton.

Vertigo sans vertige

En vérité, la prin­ci­pale décep­tion inspirée par Anas­ta­sia se situe sur ses ambi­tions scé­nar­is­tiques affichées, promet­teuses d’un trou­ble qui ne se con­cré­tis­era jamais vrai­ment. S’in­spi­rant du film homonyme réal­isé par Ana­tole Lit­vak en 1956, il fait se crois­er deux mépris­es en préam­bule d’une pos­si­ble ren­con­tre amoureuse. Amnésique suite à une chute pen­dant sa fuite du palais impér­i­al alors qu’elle était enfant (chute qui l’a empêchée de suiv­re sa grand-mère l’im­péra­trice douair­ière en exil), Anas­ta­sia erre à Saint-Péters­bourg à la recherche de son des­tin et de son iden­tité. Dans cette même ville, un jeune homme nom­mé Dim­itri recherche une jeune fille ressem­blant à Anas­ta­sia pour quit­ter le pays et aller escro­quer la grand-mère. Il con­naît un peu Anas­ta­sia : autre­fois garçon de cui­sine au palais, il s’en était amouraché, et l’avait même aidée dans sa fuite. Les deux jeunes gens finis­sent par se crois­er, mais ne se recon­nais­sent pas, et c’est ain­si que comme dans le Ver­ti­go de Hitch­cock, Dim­itri con­va­inc Anas­ta­sia de jouer… son pro­pre rôle. Voilà qui lais­sait rêver d’un peu de piment ; mal­heureuse­ment, les lois des réso­lu­tions scé­nar­is­tiques hol­ly­woo­d­i­ennes veil­lent, et le rap­port des per­son­nages à leurs sou­venirs enfouis est trop sché­ma­tique­ment traité (révéla­tions et recon­sti­tu­tions par bribes revenant oppor­tuné­ment en mémoire) pour sus­citer un intérêt plus que fugace. Ce n’est pas dans ce film que le pas du ciné­ma d’an­i­ma­tion améri­cain vers l’âge adulte sera totale­ment franchi ; mais, dans ses lim­ites comme dans ses éclats, ce bruyant tour de mon­tagnes russ­es reste éton­nam­ment hon­nête, et moins niais qu’il ne peut fein­dre de l’être.

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