© Tamasa Distribution
Vivre vite

Vivre vite

de Carlos Saura

  • Vivre vite
  • (Deprisa, Deprisa)
  • Espagne, France1981
  • Réalisation : Carlos Saura
  • Scénario : Blanca Astiasu, Carlos Saura
  • Image : Teo Escamilla
  • Décors : Antonio Belizón
  • Costumes : Maiki Marín
  • Son : Bernardo Menz
  • Montage : Pablo González del Amo
  • Musique : Los Chunguitos, La Marelu, Emilio de Diego
  • Producteur(s) : Elías Querejeta, Tony Molière
  • Production : Elías Querejeta Producciones Cinematográficas, Les Films Molière, Pathé Production
  • Interprétation : José Antonio Valdelomar (Pablo), Jesús Arias Aranzeque (Meca), José María Hervás Roldán (Sebas), Berta Socuéllamos Arco (Ángela), André Falcon (le caissier), Alain Doutey (le garde), Yves Arcanel (le contrôleur de gestion)...
  • Distributeur : Tamasa Distribution
  • Date de sortie : 3 mai 2017
  • Durée : 1h38

Vivre vite

de Carlos Saura

Quatre gars, une fille


Quatre gars, une fille

Deux choses frap­pent dans Vivre vite de Car­los Saura, qui ressort aujour­d’hui en salles et en DVD : la musique, très présente, qui accom­pa­gne l’er­rance chao­tique de cette bande de vau­riens incar­nés par d’au­then­tiques jeunes gouapes madrilènes, et la banal­ité – celle des lieux et celle des indi­vidus. La pre­mière ne con­sis­tant pas à mag­ni­fi­er la sec­onde – cette banal­ité qui suinte de l’u­nivers terne et sale des périphéries de Madrid, des routes encom­brées de voitures, des vis­ages et des corps filmés sans apprêt et des plaines gris­es et vides de la cam­pagne au-delà des faubourgs. On ne par­lait pas encore du monde « péri­ur­bain » en 1981, l’an­née où Vivre vite rem­porte l’Ours d’or à Berlin ; c’est pour­tant cette « zone », sans éclat ni couleur, qui intéresse la caméra de Saura dans ces années où la tran­si­tion démoc­ra­tique en Espagne gag­nait du ter­rain face au con­ser­vatisme de la société post-fran­quiste. À l’époque, le mot qui com­mençait sa bonne for­tune, c’est évidem­ment la « movi­da » (elle va peu à peu, dans ces années 1980, préfér­er la fig­ure d’Almod­ó­var à celle de Saura). Saura ignore dans Vivre vite cette « nou­velle vague » madrilène qui fait son entrée toni­tru­ante dans le ciné­ma européen. Pour­tant, à sa manière, celui qui, avant Almod­ó­var, a fait exis­ter le ciné­ma espag­nol au-delà de ses fron­tières pen­dant plus de vingt ans, fait aus­si œuvre de rup­ture : il aban­donne dans ce film la satire de la bour­geoisie (Anna et les loups, Le Jardin des délices, Cría Cuer­vos, Maman a cent ans…) dont le style, entre la cru­auté, la poésie et le drame, l’a fait con­naître et recon­naître dans toute l’Eu­rope.

Qua­tre gars, une fille, et des rodéos dans les ban­lieues de Madrid font une œuvre roman­tique, réal­iste et vio­lente qui étonne dans la pein­ture habituelle d’une Espagne pop et libérée de ses démons. Car­los Saura filme dans Vivre vite des ragazzi des faubourgs qui ne sont pas dépourvus de charme, mais il a, avec eux, renon­cé à la poésie. Car la réal­ité n’a pas, pas encore, l’alacrité trép­i­dante, viv­i­fi­ante de la fête des sens et des sig­ni­fi­ca­tions du Labyrinthe des pas­sions, de Pepi, Luci… et autres fig­ures de la trans­gres­sion nou­velle. La rup­ture de Saura est ailleurs, dans la périphérie d’une Espagne qui con­naît la drogue, sait enfin regarder ses mar­gin­aux mais, sur fond de vio­lence ter­ror­iste, ne sait tou­jours pas échap­per au réel.

Séduction et transgression

Pour­tant le pro­pos de Saura dans Vivre vite ne se réduit pas au seul réal­isme, auquel l’au­teur des Voy­ous (1960), qui a com­mencé par le genre doc­u­men­taire, revient en 1980[ref]Deprisa, Deprisa s’in­scrit aus­si dans le courant du « cine de quin­quis » (« ciné­ma des délin­quants ») dans les années 1970–1980. Mer­ci à J.-C. Seguin, spé­cial­iste du ciné­ma espag­nol, pour cette pré­ci­sion importante.[/ref] : en fil­mant au plus près les vis­ages et les corps, dans une forme de nat­u­ral­isme soucieux d’une empathie sans moral­i­sa­tion, Saura ne se con­tente pas d’ob­serv­er ses petits mal­frats, leur insou­ciance puérile, leur soif de lib­erté et leur fas­ci­na­tion pour le feu et les armes. C’est aus­si une his­toire d’amour que racon­te Vivre vite, pour lequel le cinéaste a pen­dant des mois arpen­té les ban­lieues de la cap­i­tale espag­nole afin d’y observ­er la jeunesse pau­vre de son pays, ses lieux, ses rites, ses (anti) héros. Le cou­ple mythique de Bon­nie & Clyde n’est pas loin de celui que for­ment Pablo et Angela ; pour­tant ni l’amour, ni l’ami­tié, ni le rythme par­fois nerveux de leurs braquages ne mag­ni­fient véri­ta­ble­ment leur exis­tence, sur lequel le cinéaste pose un regard terre à terre, sur le fil du rasoir, entre roman­tisme du réc­it et engage­ment du pro­pos. Saura offre le por­trait d’une jeunesse délin­quante peu respectueuse des lieux de culte, doutant ouverte­ment d’une démoc­ra­tie qui n’est pas syn­onyme de jus­tice, mais une jeunesse qui reste toute­fois ancrée dans le rêve petit-bour­geois trans­mis par les par­ents (la voiture, l’ap­parte­ment à crédit, l’é­d­u­ca­tion des enfants). Vivre vite est-il un film poli­tique ? L’au­teur d’Anna et les loups fait-il encore le procès d’une société aveu­gle, qui ferme les yeux désor­mais sur la drogue con­som­mée (hors champ) par des ado­les­cents, et pour qui la présence poli­cière, aus­si con­stante qu’inu­tile, est la seule réponse au désar­roi de leurs enfants ? Le film, qui a ren­con­tré un vif suc­cès en Espagne à sa sor­tie, tire sa sin­gu­lar­ité de ce curieux mélange entre la dénon­ci­a­tion bru­tale d’un envi­ron­nement dégradé, sali, détru­it par la moder­nité et un regard à la fois lucide et indul­gent sur une jeunesse qui n’est ani­mée par aucun idéal autre que l’ap­pât du gain, une « lib­erté » rebelle et nou­velle et le rêve de con­fort. De ce point de vue, Saura doc­u­men­tariste fait aus­si un por­trait bien cru­el d’un pays qui n’a pas su élever ses enfants. On observera aus­si, rétro­spec­tive­ment, que la tra­jec­toire de cette « belle équipe » cul­mine dans une scène dont le traite­ment, notam­ment télévi­suel, reflète les angoiss­es d’une société aux pris­es avec une forme de meurtre et de vio­lence qui con­tin­ue de la tra­vers­er, mal­gré la tran­si­tion vers une « démoc­ra­tie » sans jus­tice, celle du ter­ror­isme de l’E­TA.

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