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De toutes mes forces

De toutes mes forces

de Chad Chenouga

  • De toutes mes forces
  • France2016
  • Réalisation : Chad Chenouga
  • Scénario : Christine Paillard, Chad Chenouga
  • Image : Thomas Bataille
  • Décors : Brigitte Brassart
  • Costumes : Julie Brones
  • Son : Xavier Griette, Agnès Ravez, Patrice Grisolet, Niels Barletta
  • Montage : Pauline Casalis
  • Musique : Thylacine
  • Producteur(s) : Miléna Poylo, Gilles Sacuto, Constance Penchenat
  • Production : TS Productions
  • Interprétation : Yolande Moreau (Madame Cousin), Khaled Alouach (Nassim), Jisca Kalvanda (Zawady), Myriam Mansouri (Mina), Laurent Xu (Kevin), Daouda Keita (Moussa), Aboudou Sacko (Brahim)
  • Distributeur : Ad Vitam
  • Date de sortie : 3 mai 2017
  • Durée : 1h38

De toutes mes forces

de Chad Chenouga

Le feu follet


Le feu follet

Pour qui se sou­vient de 17, rue Bleue, le pre­mier long-métrage de Chad Chenouga (2001) déjà large­ment auto­bi­ographique, De toutes mes forces pour­ra au pre­mier abord appa­raître comme une nou­velle vari­a­tion sur le canevas des meur­tris­sures de l’en­fance. Mais si la fig­ure mater­nelle et son éloigne­ment jouent encore ici un rôle majeur dans l’é­conomie du réc­it, le cinéaste opère un léger décen­trement — qui vaut aus­si comme un recen­trement intro­spec­tif : dans une mise en scène épurée, entière­ment au ser­vice du por­trait de jeune homme qu’il entend dress­er, Chad Chenouga livre une belle chronique ado­les­cente qui, si elle ne verse jamais dans la com­plai­sance doloriste, est tout entière han­tée par le deuil et le mal-être juvéniles.

Un cœur buté

Nas­sim (Khaled Alouach, dont c’est la pre­mière appari­tion à l’écran), seize ans, est élève en pre­mière dans un grand lycée parisien. À ses amis, il cache son rude quo­ti­di­en : fils unique, il doit veiller sur sa mère tox­i­co­mane et céli­bataire, dépen­dante de lui aus­si bien affec­tive­ment que matérielle­ment. Un beau jour, alors qu’il revient d’une sor­tie avec des cama­rades de classe, il la décou­vre inerte, gisant sur le sol. Parce qu’un dif­férend le tient à l’é­cart du reste de sa famille, il est placé dans un foy­er d’ac­cueil de ban­lieue, dirigé par une femme aus­si intraitable que mater­nelle, la con­scien­cieuse Madame Cousin (Yolande More­au). Pris en étau entre la vio­lence explo­sive de la mis­ère sociale d’une part, et celle, plus dis­simulée, de la bien-pen­sance petite-bour­geoise d’autre part, Nas­sim est réfrac­taire à toute ten­ta­tive d’as­sim­i­la­tion. C’est la très belle idée de Chad Chenouga : esquiss­er à gros traits un arrière-plan social et géo­graphique ten­du à l’ex­trême (dom­i­nants con­tre dom­inés, Paris con­tre ban­lieue), en comp­tant, pour l’estom­per, sur la présence à la fois pesante et lumineuse d’un héros qui part bat­tu d’a­vance. Les silences osten­ta­toires de Khaled Alouach, sa noirceur altière, la froideur non­cha­lante avec laque­lle il inter­prète son per­son­nage, per­me­t­tent ain­si au cinéaste de met­tre à dis­tance le dis­cours soci­ologique pour faire exis­ter une galerie de per­son­nages fine­ment car­ac­térisés.

De la vie des météores

Les plus intéres­santes sont les fig­ures féminines, réminis­cences de la mère défunte, toutes déli­cates et bien­veil­lantes à leur manière, mais qui ne sont finale­ment que des ren­con­tres furtives, man­quées. À com­mencer par Madame Cousin, fig­ure certes tutélaire mais dont les recom­man­da­tions et les mis­es en garde affectueuses ne suf­firont pas à guider Nas­sim dans son par­cours erra­tique. Eva, l’a­mante duplice, Mina, la jeune fille per­due — et qui se sait déjà per­due — ou encore Zawady, l’é­tu­di­ante en médecine fer­me­ment résolue à réus­sir, vien­dront quant à elles don­ner à Nas­sim une illu­sion de comble­ment, avant de laiss­er un vide, immense. C’est d’ailleurs pré­cisé­ment cette sen­sa­tion que dis­tille le film à mesure que l’in­trigue pro­gresse : celle d’un évide­ment uni­versel, l’ob­ses­sion de la mort achevant de dépe­u­pler — selon l’adage bien con­nu — le monde de Nas­sim. Dans sa dernière par­tie, De toutes mes forces lorgne ain­si vers le patch­work un peu lâche, le col­lage d’in­stants de vie par­fois mon­tés de façon clipesque (une bat­tle de danse), mais tou­jours tapis­sés d’un arrière-fond mélan­col­ique sec et rugueux, qui pré­cip­ite le devenir spec­tral des per­son­nages : sem­blables aux fusées de papi­er qu’ils font décoller un soir d’ivresse, les cama­rades d’in­for­tune de Nas­sim finis­sent con­sumés par leurs rêver­ies vac­il­lantes. Aus­si dans la dernière scène du film, le vis­age du jeune héros, assom­bri par les nuages qui défi­lent sur la vit­re de la voiture, exprime-t-il cette pugnac­ité et cette déter­mi­na­tion pro­pres au rescapé : c’est un Antoine Doinel amer que l’on voit s’en aller, aux illu­sions depuis longtemps per­dues — et qui s’ap­prête à vivre beau­coup d’autres morts.

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