© Aramis Films
Pourvu qu’on m’aime

Pourvu qu’on m’aime

de Carlo Zoratti

  • Pourvu qu’on m’aime
  • (The Special Need)
  • Italie, Allemagne2013
  • Réalisation : Carlo Zoratti
  • Scénario : Cosimo Bizzarri, Carlo Zoratti
  • Image : Julián Elizalde
  • Son : Andrea Blasetig, Lorenzo Dal Ri, Tina Laschke, Torben Seemann
  • Montage : David Hartmann
  • Musique : Dario Moroldo
  • Producteur(s) : Henning Kamm, Erica Barbiani, Fabian Gasmia
  • Production : Videomante, Detailfilm
  • Interprétation : Enea Gabino, Carlo Zoratti, Alex Nazzi...
  • Distributeur : Aramis Films
  • Date de sortie : 29 mars 2017
  • Durée : 1h24

Pourvu qu’on m’aime

de Carlo Zoratti

Désir inavouable


Désir inavouable

Car­lo Zorat­ti et son ami Alex se sont pro­posés d’aider le troisième lar­ron Enea, autiste et vierge, à con­naître sa “pre­mière fois”. La quête mèn­era le trio des trot­toirs chauds d’U­dine (Ital­ie) à un insti­tut d’ac­com­pa­g­ne­ment sex­uel en Alle­magne en pas­sant par un bor­del autrichien. Dans la foulée, Zorat­ti a jugé bon d’en faire un film. Pourquoi ? On com­prend vite que c’est pour les pires raisons, notam­ment celle qu’un réal­isa­teur s’avoue le moins.

Présen­té comme un doc­u­men­taire au fes­ti­val de Locarno en 2013, The Spe­cial Need (devenu ici Pourvu qu’on m’aime) a depuis été prudem­ment requal­i­fié par cer­tains en “docu-fic­tion”. Soit un euphémisme pour avouer que si les lieux et les gens sont authen­tiques, le proces­sus de tour­nage ne s’in­ter­dit pas — loin de là — d’af­fecter son sujet jusqu’à sac­ri­fi­er son authen­tic­ité. À chaque séquence, il est fla­grant que la présence de la ou des caméras a impliqué l’arrange­ment du lieu pour leur faire place ; que cer­taines scènes ont dû être tournées en plusieurs fois, ou répétées (à com­mencer par le pre­mier plan, vis­i­ble­ment fier de son cadrage du charge­ment d’un pis­to­let à eau) ; que les indi­vidus n’agis­sent pas naturelle­ment, mais jouent leurs pro­pres rôles, trop con­scients d’être filmés ; que con­traire­ment à la pré­ten­due imprévis­i­bil­ité du périple, cer­taines péripéties (comme les con­traintes légales sur la pros­ti­tu­tion en Ital­ie, qui ont sus­cité la sor­tie du pays et le voy­age) ont été bien cadrées… L’év­i­dence d’un arti­fice suf­fit-elle à invalid­er une démarche doc­u­men­taire ? De grands films de ce reg­istre légère­ment “aidés” par la mise en scène comme Nanouk l’Esquimau (Fla­her­ty) ou Terre sans pain (Buñuel) rap­pel­lent qu’à l’ar­rivée, l’au­then­tic­ité des images n’est pas une fin en soi mais un matéri­au pour touch­er l’au­then­tic­ité du sujet, et dont le traite­ment appelle une cer­taine rigueur mais pas néces­saire­ment de la rigid­ité. Or avec Pourvu qu’on m’aime, on est loin du compte : c’est de bout en bout que le film paraît bidon­né, et ce jusque dans les inten­tions, n’é­tant jamais franc du col­lier vis-à-vis de son sujet, se cachant der­rière une moti­va­tion altru­iste pour dévoil­er dans sa mise en œuvre un objec­tif qui l’est beau­coup moins.

Handicap télévisuel

Car un sen­ti­ment de déjà-vu s’in­stalle vite face à une telle pré­ten­tion à la fois doc­u­men­taire et human­i­taire, où le réal­isa­teur se pose en bon Samar­i­tain tout en déci­dant oppor­tuné­ment de faire de son action (en prenant l’ob­jet de son aide pour faire-val­oir) un film à faire tourn­er dans les fes­ti­vals. Qui se sou­vient de ces musi­ciens de rue con­go­lais en chais­es roulantes dont deux réal­isa­teurs se sont oppor­tuné­ment faits les mécènes pour pro­duire un album qui a fait un car­ton plané­taire (Ben­da Bilili !) ? Ou encore de ce sujet d’un syn­drome géné­tique grave à qui ses proches ont offert de ren­con­tr­er son idole musi­cale sous le regard com­plaisant d’une caméra (Mis­sion to Lars) ? Pourvu qu’on m’aime mon­tre assez de points com­muns avec ces spéci­mens pour que l’on puisse par­ler d’un genre en soi, et la décou­verte n’est pas franche­ment réjouis­sante. Comme eux, il se pique de délivr­er un mes­sage, édi­fi­ant et pas vrai­ment sur­prenant. Au fil du petit road-movie édu­catif, il ne s’ag­it plus seule­ment pour Enea de se faire dépucel­er, mais pour les trois hommes d’y voir plus clair dans le désir sex­uel d’E­nea, celui-ci pour une meilleure com­préhen­sion de lui-même, les deux autres pour dis­siper les préjugés dans leur regard sur leur ami. L’embarras, c’est que jamais le film ne con­va­inc de la sincérité de son chem­ine­ment, tant il prend soin de balis­er celui-ci avec des scènes qui sem­blent conçues comme un rem­plis­sage — telles que ces pas­sages chez la thérapeute, frac­tion­nés pour bien dis­tiller l’in­for­ma­tion, ou encore cette con­ver­sa­tion au bord de la piscine avant le lance­ment de la quête, claire­ment rejouée pour bien expliciter les enjeux et étay­er la posi­tion de “grands frères” de Car­lo et Alex.

C’est l’autre point com­mun de ces “bonnes actions filmées”. Quand on grat­te le ver­nis de leurs louables inten­tions, on en décou­vre facile­ment une autre, la même, la plus plau­si­ble et la moins avouable : filmer en faisant du film sa pro­pre final­ité, filmer en prenant son sujet pour pré­texte, plac­er un objet de plus sur le marché des fes­ti­vals et des salles, et en cal­cu­lant ses effets (à com­mencer par son sujet) pour s’as­sur­er la plus large adhé­sion pos­si­ble. On ne s’é­tonne pas, enfin, que ces films parta­gent une démarche basse­ment télévi­suelle, avec une forme sans autre regard que celui du con­teur qui ne veut que plaire à tous, la mise en scène de Pourvu qu’on m’aime ne se démenant que pour dis­pos­er de façon lis­i­ble ses scènes explica­tives, ses mous champs-con­trechamps et sa distrayante musique. Mais le plus pénible, c’est que ça atteint son objec­tif.

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