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Félicité

Félicité

de Alain Gomis

  • Félicité
  • France2016
  • Réalisation : Alain Gomis
  • Scénario : Alain Gomis, avec la collaboration de Delphine Zingg et Olivier Loustau
  • Image : Céline Bozon
  • Décors : Oumar Sall
  • Costumes : Nadine Otsobogo-Boucher
  • Montage : Alain Gomis, Fabrice Rouaud
  • Musique : Kasai Allstars, Arvo Pärt interprété par l'Orchestre Symphonique de Kinshasa
  • Producteur(s) : Arnaud Dommerc, Alain Gomis, Oumar Sall
  • Production : Andolfi, Granit Films, Cinekap
  • Interprétation : Véro Tshanda Beya (Félicité), Papi Mpaka (Tabu), Gaetan Claudia (Samo), Nadine Ndebo (Hortense), le Kasai Allstars, Muambuyi, Leon Makola, Sylvie Kandala, Modero Totokani, Bavon Diana
  • Distributeur : Jour2fête
  • Date de sortie : 29 mars 2017
  • Durée : 2h03

Félicité

de Alain Gomis

L'effrontée


L'effrontée

Qua­tre ans après les adieux d’un con­damné dans Aujour­d’hui, Alain Gomis a choisi de pos­er sa caméra dans la bouil­lon­nante Kin­shasa pour y tourn­er le por­trait d’une femme en lutte. La pre­mière heure de Félic­ité sem­ble respecter toutes les con­ven­tions du genre, même si on retrou­ve par endroits cet éclate­ment de la nar­ra­tion qui fait la car­ac­téris­tique des films du réal­isa­teur : une mère de famille céli­bataire, chanteuse recon­nue des bars de la cap­i­tale, apprend que son fils unique a eu un acci­dent de moto et doit être opéré d’ur­gence pour éviter une ampu­ta­tion de la jambe. La femme est donc prise dans le tour­bil­lon d’un compte à rebours qui la voit aller toquer à la porte de ses voisins, de son ex-mari ou encore d’un riche anonyme dans l’e­spoir dés­espéré d’a­mass­er les quelques bil­lets néces­saires pour pay­er l’opéra­tion. La ten­sion qui découle logique­ment de cette échéance se réper­cute sur la mise en scène : caméra portée et trem­blante, cadre insta­ble, plans sub­jec­tifs qui bal­aient de gauche à droite les dif­férentes pièces dans lesquelles Félic­ité entre, zooms par­fois insis­tants sur les corps que l’on dépasse ou con­tourne, on a par­fois l’im­pres­sion de suiv­re une Mam­ma Roma pro­jetée en plein chaos africain. Loin de l’én­ergie joyeuse­ment dés­espérée qui car­ac­téri­sait ses précé­dents longs métrages, Alain Gomis sem­ble s’être jeté à corps per­du dans l’ef­fer­ves­cence de la RDC, pays mal­mené depuis des décen­nies (de la coloni­sa­tion aux pil­lages en pas­sant par les coups d’é­tat mil­i­taires) où il n’est vis­i­ble­ment que ques­tion de survie pour toute une par­tie de la pop­u­la­tion. Pour capter l’essence de la cap­i­tale, le réal­isa­teur s’est d’ailleurs adjoint les ser­vices du doc­u­men­tariste Dieu­do Hama­di.

Visage écran

Pour autant, Félic­ité prend le con­tre­point de ses mod­èles nat­u­ral­istes sur un aspect qui est bien plus qu’un détail : son per­son­nage prin­ci­pal. Là où il aurait été facile de jouer sur le sen­ti­ment de l’af­flic­tion, embras­sant avec une empathie débor­dante le juste com­bat de cette mère pour son fils, Alain Gomis ne joue pas la carte de la dig­nité et préfère nous oppos­er un per­son­nage indéchiffrable pour lequel il n’est pas évi­dent de ressen­tir une com­pas­sion immé­di­ate. C’est d’ailleurs l’ar­gu­ment qui revient à plusieurs repris­es dans l’en­tourage immé­di­at qui rechigne à lui lâch­er quelques coupures : même les musi­ciens avec lesquels la chanteuse tra­vaille depuis des années débat­tent en sa présence (imper­turbable comme si plus rien d’autre ne pou­vait désor­mais l’af­fecter) du sou­tien qu’elle est cen­sée mérit­er, compte tenu de son manque d’ou­ver­ture aux autres. Et c’est vrai que la caméra isole régulière­ment Félic­ité au cadre, butant sur son vis­age fer­mé et fier qui ne sem­ble rien exprimer en-dehors de la scène et qui n’a surtout rien à deman­der : la joie, la colère, l’e­spoir et la résig­na­tion se sont comme agglomérés pour pro­duire un vis­age stoïque qui se refuse à notre regard com­patis­sant. Cette insen­si­bil­ité de sur­face est prob­a­ble­ment ce qui lui donne la force physique d’af­fron­ter les coups de son ex-mari ou d’un vig­ile lorsqu’elle vient impor­tuner un riche con­go­lais pour lui soutir­er un peu d’ar­gent. À cette obsti­na­tion qui croit pou­voir abat­tre des mon­tagnes répond la résig­na­tion sourde du fils ado­les­cent, con­traint d’ac­cepter son triste sort et qui se refuse à la vie autant qu’il rejette, sans un mot et sans un geste, le sou­tien com­passé de sa mère.

La vie à trois

Mais au beau milieu, Félic­ité change rad­i­cale­ment de ton, de rythme et de reg­istre. Le compte à rebours n’ayant plus lieu d’être, la mère et le fils devant faire face à une insur­montable gueule de bois qui brouille toutes les per­spec­tives, l’en­jeu se déplace vers l’ac­cep­ta­tion d’un état plus abstrait : la recon­struc­tion de soi quand il n’y a défini­tive­ment plus rien d’autre à per­dre. La mère et le fils n’y arriveront pas seuls et devront pour cela compter sur la présence de Tabu, un voisin et ami, con­tre­point inat­ten­du au dés­espoir sourd de Félic­ité, et prob­a­ble­ment le plus beau per­son­nage du film. D’abord intro­duit comme un sim­ple dragueur bricoleur à ses heures per­dues, Tabu s’im­pose pro­gres­sive­ment dans le paysage famil­ial, mais jamais par la force des choses, en cher­chant con­stam­ment à s’adapter à la nou­velle donne. C’est que le réc­it, mêlant ten­sion dra­ma­tique clas­sique et délite­ment soudain des enjeux, parvient à trou­ver le juste équili­bre entre ces deux éner­gies qui s’ex­pri­ment à con­tretemps et qui vont finale­ment trou­ver à s’ac­corder. Il fau­dra pour cela que les per­son­nages se cherchent, iden­ti­fient la nature pré­cise du sen­ti­ment qui les rap­proche — notam­ment lors d’une très belle scène de non-rela­tion sex­uelle — pour aboutir ensuite sur un com­pro­mis qui fera de l’ac­cep­ta­tion (de l’autre, de l’échec) un nou­veau point de départ vers une pos­si­ble autre vie. À l’im­age de cet orchestre sym­phonique de Kin­shasa à qui Alain Gomis con­fie ses inter­ludes, une puis­sante sérénité finit par émerg­er d’un chaos qu’on pen­sait insur­montable. Et elle peut tout sim­ple­ment se nich­er dans un long fou-rire qui s’empare par vagues des trois per­son­nages enfin réu­nis dans un même plan.

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