© Les Acacias
Le Lion en hiver

Le Lion en hiver

de Anthony Harvey

  • Le Lion en hiver
  • (The Lion in Winter)
  • Grande-Bretagne1968
  • Réalisation : Anthony Harvey
  • Scénario : James Goldman
  • d'après : la pièce The Lion in Winter
  • de : James Goldman
  • Image : Douglas Slocombe
  • Décors : Peter Murton
  • Costumes : Margaret Furse
  • Montage : John Bloom
  • Musique : John Barry
  • Producteur(s) : Martin Poll
  • Production : AVCO Embassy
  • Interprétation : Peter O'Toole (Henri II), Katharine Hepburn (Aliénor), Timothy Dalton (Philippe Auguste), Anthony Hopkins (Richard), Nigel Terry (Jean), John Castle (Geoffroy)...
  • Distributeur : Les Acacias
  • Date de sortie : 22 mars 2017
  • Durée : 2h08

Le Lion en hiver

de Anthony Harvey

Raison d'État


Raison d'État

Nous sommes au 12e siè­cle, pré­cisé­ment en décem­bre 1183. L’époque ignore encore les fes­tiv­ités de Noël mais le film en cos­tumes d’Anthony Har­vey, tiré d’une pièce éponyme mon­tée à Broad­way un an plus tôt, fait fi de ce détail his­torique. C’est à Noël que les familles, même les plus désunies, aiment se réu­nir pour s’engueuler ; c’est donc à Noël que les beau­ti­ful peo­ple qui défraient la chronique d’alors sont rassem­blés dans le clair-obscur austère et froid du château de Chi­non : Hen­ri II, roi d’An­gleterre en exer­ci­ce, son épouse Aliénor, duchesse d’Aquitaine, momen­tané­ment délivrée de la geôle où la tient recluse Hen­ri, et leur illus­tre progéni­ture – dont les futurs Richard Cœur de Lion et Jean sans Terre, excusez du peu. Toute cette royale engeance se chamaille pour rafler le seul gros lot qui vaille à cette époque : le trône d’An­gleterre, que son occu­pant, vieil­lis­sant, devra céder tôt ou tard. Ban­quets pail­lards, règle­ments de compte colériques ou sournois, sou­venirs d’amours anci­ennes et intrigues de cour ont lieu sous le regard matois du roi de France Philippe II (Philippe Auguste), que Tim­o­thy Dal­ton incar­ne avec la calme inso­lence de son regard perçant.

Éloge du verbe

Mariages, adultères, fils félons, dettes et dots, ran­cune et vengeances… hormis l’or­dre sur­na­turel, tous les ingré­di­ents d’une tragédie shake­speari­enne sont réu­nis dans ce huis-clos où se joue, sur fond de suc­ces­sion, le des­tin de l’Eu­rope occi­den­tale. Une tragédie qui se déroule entre les murailles d’un château, que nos six per­son­nages ne quit­teront guère : une dérisoire scène de bataille sur la grève ne fait pas un péplum, et la mise en scène lorgne du côté du théâtre. Point de recon­sti­tu­tion spec­tac­u­laire sur les bor­ds de la Loire ni de sièges devant des pont-levis : Le Lion en hiv­er joue la carte du verbe, qui résonne haut et fort. Les décors, très con­va­in­cants par ailleurs, sont réduits aux intérieurs aris­to­cra­tiques d’époque, une cour­sive et quelques extérieurs peu encom­brants. Du coup, non sans habileté, la mise en scène ne mag­ni­fie rien d’une cour médié­vale vue à hau­teur de ses écuries et de ses basse-cours : loin des savantes astuces de stu­dio d’un Welles (Mac­beth) ou des forêts en marche d’un Kuro­sawa (Le Château de l’araignée), la fresque his­torique est un soap famil­ial qui repose sur les épaules de ses seuls inter­prètes. Cer­tains les ont solides : Katharine Hep­burn, oscarisée pour son rôle de reine-mère forte et rusée, Peter O’Toole, mécon­naiss­able en monar­que ardent et fort en gueule. D’autres, plus frêles, résis­tent avec aplomb à l’impétuosité de leurs aînés ; par­mi eux, Antho­ny Hop­kins et Tim­o­thy Dal­ton jouent dans Le Lion en hiv­er leurs pre­miers rôles au ciné­ma.

Qui a peur d’Aliénor ?

C’est donc le verbe qui, assez naturelle­ment dans un film poli­tique, se taille la part… du lion. L’imbroglio de rival­ités est com­pliqué  entre le favori de l’une et l’héritier désigné par l’autre, la maîtresse sincère et l’épouse déchue, les frères enne­mis et le cousin dont on ne sait de qui il est l’allié. Plus ou moins feintes, plus ou moins sour­des, les luttes sont bavardes, mais cul­mi­nent dans quelques belles scènes où la duperie se cache der­rière les rideaux qui bougent et les poignards sont dégainés pour des ten­ta­tives de par­ri­cides pleines d’esbroufe. Très loin du long-métrage his­torique con­ven­tion­nel, Le Lion en hiv­er ressem­ble davan­tage au suc­cès, lui aus­si théâ­tral puis ciné­matographique, qui a vu s’affronter deux ans plus tôt, dans un tout autre style, deux autres « mon­stres sacrés » au ciné­ma (Qui a peur de Vir­ginia Woolf ?) : les deux têtes d’affiche du Lion en hiv­er s’en don­nent à cœur joie dans un affron­te­ment ambigu et out­ranci­er où ils obser­vent, nos­tal­giques, le sac­ri­fice de leurs amours anci­ennes sur l’autel de la rai­son d’État. La théâ­tral­ité des sit­u­a­tions, qu’elles soient his­toriques ou dra­ma­tiques, est le pré­texte à des numéros d’acteurs bril­lants, qui con­nais­sent heureuse­ment les pièges du caboti­nage. Film d’acteurs, Le Lion en hiv­er jouit d’un cast­ing excep­tion­nel mais son rythme, et la dynamique insuf­flée par des con­fronta­tions fortes entre les per­son­nages, s’essoufflent à force de pal­abres. Mal­gré la qual­ité et le soin apportés à sa réal­i­sa­tion (pho­to, décors et cos­tumes…), le dis­posi­tif du Lion en hiv­er laisse peu de place à la res­pi­ra­tion – ce que la superbe musique orig­i­nale, créée par John Bar­ry et elle aus­si récom­pen­sée aux Oscars, per­met par­fois, pour notre plus grand repos.

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