© LFR Films
Certaines femmes

Certaines femmes

de Kelly Reichardt

  • Certaines femmes
  • (Certain Women)
  • États-Unis2016
  • Réalisation : Kelly Reichardt
  • Scénario : Kelly Reichardt
  • d'après : le recueil de nouvelles Both Ways Is the Only Way I Want It
  • de : Maile Meloy
  • Image : Christopher Blauvelt
  • Décors : Anthony Gasparro
  • Costumes : April Napier
  • Montage : Kelly Reichardt
  • Musique : Jeff Grace
  • Producteur(s) : Neil Kopp, Vincent Savino, Anish Savjani
  • Production : filmscience, Stage 6 Films
  • Interprétation : Michelle Williams (Gina Lewis), Laura Dern (Laura Wells), Lily Gladstone (Jamie), Kristen Stewart (Beth Travis), Jared Harris (James Fuller), James LeGros (Ryan Lewis), René Auberjonois (Albert)...
  • Distributeur : LFR Films
  • Date de sortie : 22 février 2017
  • Durée : 1h47

Certaines femmes

de Kelly Reichardt

Les hautes solitudes


Les hautes solitudes

C’est à une mythique arrivée en gare de La Cio­tat que nous con­vie le plan inau­gur­al, mag­nifique, de Cer­taines femmes, six­ième long-métrage de Kel­ly Reichardt. Plan général qui déploie tout en la clô­tu­rant l’immensité de l’Ouest des États-Unis, cepen­dant qu’émerge de la pro­fondeur la sil­hou­ette d’un train de fret, ren­fer­mant dans ses wag­ons tout un imag­i­naire du west­ern et de l’épopée fer­rovi­aire. La loco­mo­tive se meut lente­ment, précédée de la sonorité étouf­fée de son klax­on, sem­blable à une corne de brume. La tex­ture gran­uleuse du 16-mm con­fère une matéri­al­ité presque tan­gi­ble au paysage, à l’horizon duquel trô­nent les Rocheuses enneigées, qu’on dirait découpées dans un tableau de Mil­ton Avery. Trois plans fix­es d’une bour­gade à moitié enneigée suiv­ent, avant que nous nous retrou­vions dans une cham­bre d’hôtel, où un cou­ple se rha­bille, de toute évi­dence après avoir couché ensem­ble. L’homme et la femme sont situés aux deux extrémités du cadre, l’un dans la salle de bain, l’autre dans la cham­bre, allongée sur le lit défait. Une cloi­son les sépare. À aucun moment, ils ne coex­is­teront dans le champ, comme si la rup­ture des deux amants était actée par d’ultimes retrou­vailles. Par la grâce de ce change­ment d’échelle, l’espace améri­cain qu’arpentent depuis tou­jours les per­son­nages de Kel­ly Reichardt s’invite à l’intérieur de leurs pro­pres vies pour y créer une dis­tance infran­chiss­able ; qu’ils se résig­nent ou non à cette fatal­ité.

Open Space

Elles sont trois, trois femmes de généra­tions dif­férentes habi­tant le Mon­tana, le fameux « Big Sky Coun­try » dont s’enorgueillissent les brochures touris­tiques. Reichardt entre­croise leurs tra­jec­toires sans inci­dence véri­ta­ble, refu­sant de tomber dans l’ornière du réc­it poly­phonique, solu­tion de facil­ité nar­ra­tive à laque­lle cèdent trop sou­vent les adap­ta­tions de recueils de nou­velles. Si Ray­mond Carv­er n’est pas loin, on est en revanche aux antipodes du Robert Alt­man de Short Cuts, véri­ta­ble auberge espag­nole du film choral, adap­té de plusieurs de ses his­toires. Ce sont d’ailleurs celles de Maile Meloy, écrivaine de la généra­tion de Reichardt, qui sont ici portées libre­ment à l’écran. Réminis­cent de Carv­er, son style parci­monieux et ellip­tique est resti­tué en des ter­mes stricte­ment ciné­matographiques. Plutôt que faire coïn­cider des par­cours indi­vidu­els, le mon­tage de Cer­taines femmes donne à ressen­tir, dans la ténu­ité de ses inter­stices, le gouf­fre séparant les champs des con­trechamps, tan­dis que la durée des plans fait renouer avec une sen­sa­tion d’écoulement du temps d’autant plus décon­cer­tante pour un film d’une telle con­ci­sion.

Céli­bataire et sans enfants, Lau­ra (Lau­ra Dern) est une avo­cate d’une quar­an­taine d’années, aux pris­es avec un client en détresse à la suite d’un acci­dent du tra­vail. Man­i­feste­ment aisée, un rien autori­taire, Gina (Michelle Williams) a entre­pris de faire con­stru­ire sur un ter­rain isolé, en bor­dure d’une riv­ière, une mai­son qu’elle veut authen­tique. Mais elle se sent ostracisée par la com­plic­ité qui lie son mari à leur fille ado­les­cente. La soli­tude dans laque­lle elle est saisie dès son appari­tion – elle marche en pleine nature après un jog­ging –, a moins à voir avec le vagabondage intro­spec­tif d’un Thore­au qu’avec une sub­tile répro­ba­tion par sa pro­pre famille. Plus tard, Gina ten­tera de con­va­in­cre un vieil homme de lui céder les blocs de grès empilés devant sa mai­son et qui, à l’en croire, dat­eraient des pio­nniers. Sa rési­dence sec­ondaire, elle veut la bâtir avec des matéri­aux d’origine, ces pier­res de taille, ou encore des tra­vers­es de chemin de fer d’époque. C’est que du rêve améri­cain, aus­culté depuis ses débuts par Kel­ly Reichardt, il ne reste plus grand-chose, si ce n’est des ves­tiges des­tinés à meubler des vies aliénées et séden­tarisées, cet échec ayant essaimé jusque dans la rela­tion à l’altérité. À une intim­ité impos­si­ble, se sub­stitue dès lors une sol­i­dar­ité de cir­con­stance qui tient lieu de lien social. Ain­si, Lau­ra se pren­dra d’affection pour son client (Jared Har­ris), auquel elle ren­dra vis­ite en prison avant d’accepter d’entamer une cor­re­spon­dance avec lui : « Par­lez-moi de la météo, par­lez-moi de votre journée, ce que vous voudrez. »

Road to Nowhere

Que reste-t-il de ces exis­tences faites de ren­dez-vous man­qués ? Chez Kel­ly Reichardt, l’enracinement dénie aux per­son­nages la pos­si­bil­ité de s’accomplir, dans cet espace qu’ils ont renon­cé à tra­vers­er, et qui sem­ble désor­mais les tra­vers­er, à l’image de ces reflets de panora­mas qui défi­lent sur les pare­bris­es. For­cé­ment, le plus poignante de ses héroïnes est aus­si la plus romanesque et la plus para­doxale : Jamie (mer­veilleuse Lily Glad­stone), une cow­girl indi­enne éprise d’une jeune avo­cate (Kris­ten Stew­art) qu’elle a ren­con­trée par sim­ple curiosité, en s’invitant dans un cours de droit que Beth donne régulière­ment dans une école. Pour elle, Jamie fera tout le chemin néces­saire, à cheval puis en voiture, explo­rant une dernière piste sans issue. Si la mise en scène rem­plit une fonc­tion archéologique, en faisant patiem­ment émerg­er traces et empreintes d’un rêve enfui, elle se garde bien de diluer ses héroïnes dans la topogra­phie d’un ter­ri­toire. Plus que jamais une paysag­iste des sen­ti­ments, Reichardt use des gros plans comme de son­des sur les vis­ages de ses actri­ces, où elle puise une émo­tion pro­por­tion­nelle­ment inverse à la retenue de leurs per­for­mances. Men­tion spé­ciale à Lau­ra Dern, enfin débar­rassée de ses appa­rats hys­tériques, et qui se risque dans ce rôle à une vul­néra­bil­ité qu’on ne lui avait pas con­nue depuis Inland Empire. Vierge de tout maniérisme, la nou­velle venue Lily Glad­stone rem­porte toute­fois nos faveurs, servie il est vrai par un plan-séquence admirable filmé alors qu’elle est au volant de son pick­up et que glis­sent sur elle les rues de Liv­ingston au rythme de ses illu­sions per­dues. Une scène au pou­voir de sug­ges­tion boulever­sant, à faire pass­er n’importe quelle œil­lade de Lov­ing pour un effet de manche.

Cette poli­tique d’austérité pour­rait s’avérer stérile si elle ne se dou­blait d’une croy­ance mal­gré tout jamais démen­tie dans les mythes fon­da­teurs de l’Amérique. Pourquoi la cer­ti­tude de leur dis­pari­tion exclu­rait-elle une quête ? En emboî­tant le pas d’héroïnes privées de man­i­fest des­tiny, Reichardt délim­ite la fron­tière invis­i­ble sur laque­lle celles-ci but­tent silen­cieuse­ment. Cette âpreté qua­si doc­u­men­taire, qui neu­tralise la pul­sion spec­tac­u­laire tapie au cœur du ciné­ma améri­cain, n’empêche nulle­ment la fic­tion de pal­piter sous nos yeux. L’acuité de ce regard passe aus­si par la dis­sémi­na­tion de détails qui font exis­ter chaque per­son­nage en dehors de toute con­sid­éra­tion d’or­dre psy­chologique ou soci­ologique, tout en esquis­sant une con­ti­nu­ité dra­maturgique d’une scène à l’autre. Ain­si, ce chemisi­er à moitié débrail­lé, qui trahit que Lau­ra, de retour au bureau, vient de pren­dre con­gé de son amant. Tout à la fois laconique et somptueux, Cer­taines femmes n’a donc rien du min­i­mal­isme tran­si auquel l’inclinait sa volon­té d’épure. Son découpage, ses cadrages et son mon­tage ciselés à l’extrême cir­con­scrivent avant tout une vir­tu­osité dis­crète vouée à la for­mu­la­tion la plus limpi­de et ramassée pos­si­ble d’un réc­it aux mille non-dits. Aus­si clairsemé que les petites villes qui lui ser­vent de décor, ce « chœur » de plain­tives qui ne chantent jamais à l’unisson n’a pas fini de faire mon­ter son lamen­to en nous.

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