© David Bornfriend
Moonlight

Moonlight

de Barry Jenkins

  • Moonlight
  • États-Unis2016
  • Réalisation : Barry Jenkins
  • Scénario : Barry Jenkins
  • d'après : la pièce In Moonlight Black Boys Look Blue
  • de : Tarell Alvin McCraney
  • Image : James Laxton
  • Décors : Hannah Beachler
  • Costumes : Caroline Eselin-Schaefer
  • Montage : Nat Sanders, Joi McMillon
  • Musique : Nicholas Britell
  • Producteur(s) : Adele Romanski, Dede Gardner, Jeremy Kleiner
  • Production : A24, Plan B Entertainment, Pastel
  • Interprétation : Alex R. Hibbert (Little), Ashton Sanders (Chiron), Trevante Rhodes (Black), Mahershala Ali (Juan), Janelle Monáe (Teresa), Naomie Harris (Paula), Andre Holland (Kevin), Jaden Piner (Kevin à 9 ans), Jharrel Jerome (Kevin à 16 ans), Edson Jean (M. Pierce)
  • Distributeur : Mars Films
  • Date de sortie : 1 février 2017
  • Durée : 1h51

Moonlight

de Barry Jenkins

Identification d'un homme


Identification d'un homme

Moon­light ressem­ble à un rêve de film. À un film rêvé, aus­si : un film que nous auri­ons atten­du depuis longtemps sans trop oser y croire, délais­sant régulière­ment le ciné­ma améri­cain pour des séries capa­bles d’aborder les sujets aux­quels le grand écran sem­blait avoir renon­cé. Un film qui accorde har­monieuse­ment la forme au fond et rap­pelle qu’il n’est pas d’histoire que l’écriture ciné­matographique ne soit capa­ble de tran­scen­der par son inven­tiv­ité, son apti­tude à faire con­juguer le lan­gage des images à la pro­fondeur et l’intelligence d’un pro­pos.

À rebours

Moon­light est un film lumineux, qui irradie de cette lumière qui ne peut naître que de l’obscurité. Sur un canevas a pri­ori clas­sique (un enfant, issu des quartiers pop­u­laires de Mia­mi, élevé par une mère accro au crack et pros­ti­tuée occa­sion­nelle, va faire le dif­fi­cile appren­tis­sage de la vie avec le sou­tien d’un père de sub­sti­tu­tion), Bar­ry Jenk­ins con­stru­it une fresque intime en trois temps : l’en­fance, l’ado­les­cence, l’âge adulte. Trois temps qui racon­tent la (dé)construction d’un enfant mutique et com­plexé en homme qui s’est fab­riqué une armure pour sur­vivre. Mais Jenk­ins ne se con­tente pas de dérouler un réc­it d’ap­pren­tis­sage, il y incor­pore deux élé­ments fon­da­men­taux. Le pre­mier, c’est la prise de con­science du petit Chi­ron (surnom­mé Lit­tle) de son homo­sex­u­al­ité, d’abord à tra­vers le regard des autres, comme sou­vent, puis à tra­vers une pre­mière expéri­ence, qui lui revien­dra en pleine face. Le sec­ond, c’est une forme de twist habile, aus­si doux qu’i­nat­ten­du, qui dans la troisième par­tie du film déjoue les attentes, les inquié­tudes que des décen­nies de films prenant pour sujet la com­mu­nauté noire et pau­vre des grandes villes améri­caines ont fait naître chez le spec­ta­teur : la cer­ti­tude qu’un drame va arriv­er, que les guns vont faire leur loi, que l’en­fant frag­ile devenu deal­er costaud va pay­er son trib­ut à la société. Le tal­ent de Jenk­ins réside dans sa volon­té de déjouer cette attente comme l’on s’acharn­erait à prou­ver que le déter­min­isme social est un leurre, et par là-même de ren­dre le plus vibrant hom­mage qui soit au pou­voir cathar­tique du ciné­ma. Moon­light n’est donc pas l’his­toire d’une descente aux enfers, mais le réc­it d’une renais­sance au monde et à soi dans l’amour et le par­don.

La caméra bienveillante

Bien sûr, la série The Wire est passée par là, avec son per­son­nage d’O­mar, deal­er caïd, noir et gay, d’une com­plex­ité et d’une pro­fondeur telles que Hol­ly­wood sem­ble avoir pris peur, bien inca­pable de s’en inspir­er pour s’é­manciper des stéréo­types habituels. Bar­ry Jenk­ins lui doit sans doute beau­coup, mais Moon­light ne ressem­ble à rien à The Wire. Les par­ti-pris esthé­tiques du film s’in­spirent plus d’un Mal­ick à ses meilleures heures, caméra cares­sante qui serre les vis­ages sans les étouf­fer, à hau­teur d’en­fant, de femme et d’homme, enivrée par les silences, les couleurs, les sen­sa­tions. Jenk­ins laisse sou­vent sa caméra divaguer au gré des gestes de ses per­son­nages, mais chaque plan est pen­sé comme une pho­togra­phie qui tente de faire vivre le mou­ve­ment dans la cap­ture d’un instant. Le film n’est pas exempt de coquet­ter­ies super­flues, tels ces flous et mis­es au point un peu chi­chi­teux, mais qu’im­porte : Jenk­ins est si amoureux de ses per­son­nages que sa bien­veil­lance inonde chaque plan.

Si Lit­tle / Chi­ron / Black (ses trois noms au gré des trois grandes étapes de sa vie) est bien le per­son­nage cen­tral de Moon­light, écrit, joué et filmé avec une belle palette de nuances, celles et ceux qui gravi­tent autour de lui font l’objet de la même atten­tion par le cinéaste. Ce soin apporté à l’écriture, ce désir de saisir avec acuité toute l’humanité de chaque per­son­nage, de ne pas céder aux facil­ités scé­nar­is­tiques, de priv­ilégi­er le hors-champ et les ellipses autant que pos­si­ble, hissent le film vers des som­mets de déli­catesse et vers une fin où tout est par­faite­ment en place, s’autorisant même une légèreté, un humour feu­tré qui seraient ici une des formes d’expression de la résilience. Moon­light s’achève sur la plus belle scène de din­er vue au ciné­ma ces dernières années, et sur un plan final voué à devenir mythique. L’Amérique de Trump paraît bien som­bre, mais avec des Bar­ry Jenk­ins der­rière une caméra, la résis­tance est en marche.

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