Belle dormant

Belle dormant

de Ado Arrietta

  • Belle dormant
  • France2016
  • Réalisation : Ado Arrietta
  • Scénario : Ado Arrietta
  • d'après : le conte La Belle au bois dormant
  • de : Charles Perrault
  • Image : Thomas Favel
  • Décors : Erwan Le Floc'h
  • Costumes : Justine Pearce
  • Son : Mathieu Descamps, Alexandre Hecker, Christophe Vingtrinier
  • Montage : Ado Arrietta
  • Musique : Benjamin Esdraffo, Ronan Martin
  • Producteur(s) : Nathalie Trafford, Eva Chillón
  • Production : Paraíso Production, Pomme Hurlante Films, Hellish Coproducciones
  • Interprétation : Niels Schneider (le prince Egon de Letonia), Agathe Bonitzer (Gwendoline / Maggie Jerkins), Mathieu Amalric (Gérard Illinski), Tatiana Verstraeten (princesse Rosemunde), Serge Bozon (le roi de Letonia), Ingrid Caven (la fée méchante), Nathalie Trafford (la reine de Kentz), Andy Gillet (le roi de Kentz), Vladimir Consigny (le jeune homme mystérieux)...
  • Distributeur : Capricci Films
  • Date de sortie : 18 janvier 2017
  • Durée : 1h22

Belle dormant

de Ado Arrietta

Sommeil de l’image


Sommeil de l’image

Après un retour de flamme en 2013, la rétro­spec­tive de ses trop rares films (dans de nou­velles ver­sions), leur sor­tie en coffret[ref]Flammes, restau­ré et mon­tré alors dans un nou­veau mon­tage, dis­tribué par Capric­ci, tan­dis que Re:Voir sort un beau cof­fret avec la total­ité de ses films.[/ref] et pour beau­coup de jeunes spec­ta­teurs, leur décou­verte, nous n’avions plus d’Ado(lfo) Arriet(t)a[ref]Les mul­ti­ples change­ments de nom d’Arrietta sont expliqués dans le long entre­tien avec Philippe Azoury (Un morceau de ton rêve…, Capric­ci, 2012, p. 79). Le cinéaste y invoque notam­ment un con­seil de voyante.[/ref] que l’espérance tou­jours retardée d’un nou­v­el opus. Fidèle au beau qual­i­fi­catif inven­té sur mesure par Jean-Claude Biette[ref]« Le ciné­ma phénixo-logique d’Adolfo G. Arri­eta », Cahiers du ciné­ma n° 270–271, juil­let-août 1978.[/ref], le ciné­ma « phénixo-logique » d’Arrietta se devait, en toute logique, de renaître sous une forme dif­férente.

Cette forme sur­prend. Elle paraît être l’opposé exact de cet à peu près tech­nique qui fai­sait de ses films précé­dents des embar­ca­tions de for­tune, plus ou moins assurées selon la brusquerie de ses spec­ta­teurs (pour com­pli­quer leur tâche, les pro­jec­tions en 2013, Flammes excep­té, mon­traient des copies de moin­dre qual­ité, ayant subi des com­pres­sions suc­ces­sives ou les dégra­da­tions du temps) ; ce même si Biette remar­quait déjà lucide­ment en 1978 que le dis­posi­tif d’Arrietta « mim[ait] la nég­li­gence », que cette nég­li­gence exas­pérait et qu’il y « a[vait] là recherche obstinée (et peu pres­tigieuse) d’exprimer à l’état de film le plus grand désor­dre ». Cepen­dant, face à cette légèreté sup­posée dans les choses de la tech­nique, au grain vidéo, aux divers effets pel­lic­u­laires des ses précé­dents films, Belle dor­mant paraît étrange­ment lisse, de ce piqué numérique réguli­er qui donne sou­vent aux films tournés en 2 ou 4K une aura hyper­réal­iste à laque­lle nous ne sommes pas encore véri­ta­ble­ment habitués.

Le réc­it de Belle dor­mant est sage comme une image : tout le monde le con­naît et sa trans­po­si­tion con­tem­po­raine (bien qu’imaginaire) et les quelques amé­nage­ments qu’Arrietta lui fait subir (mal­gré l’élision du titre, il y a quand même un bois) ne malmène pas le cours linéaire de l’intrigue. Comme à la Cour du reste, tout s’annonce et se déroule sans encom­bre, et dans l’ordre, sans que le film ne se presse d’aucune manière de brûler les étapes. En bref, les atten­dus du con­te chez les spec­ta­teurs et ceux des per­son­nages du con­te sont égale­ment récom­pen­sés, et rien n’empêche (sinon un scrupule de naïveté à l’heure du méta), de pren­dre le film comme le pur film de Noël qu’il aurait du être si sa date de sor­tie n’avait pas été repoussée. D’autre part, le film d’Arrietta, pour ses spec­ta­teurs dis­ons plus « aver­tis », amène aus­si les atten­dus cul­turels de type Poli­tique des auteurs, où les prin­ci­paux tropes du cinéaste (de l’aile d’ange aux trucages, du tam-tam à la tru­cu­lence d’Ingrid Caven) sont comme repar­cou­rus par le film qui prend étrange­ment un petit côté musée.

Sage comme une image, donc. Et cette sagesse est réelle, ce n’est pas une fausse piste, l’ironie masquée d’un matois qui se jouerait du spec­ta­teur. Non, c’est plutôt que cette sagesse est à pren­dre au sérieux, comme une vrai sagesse, à savoir théorique­ment : Belle dor­mant est une réflex­ion tout à fait per­ti­nente et pas du tout tortueuse sur l’image (numérique). Tombent ici les faux ori­peaux d’une can­deur tech­nique der­rière laque­lle Arri­et­ta ne s’est jamais caché[ref]Il s’est opposé à l’industrie ciné­matographique, pas à la tech­nique. Pour en juger, lire l’entretien avec Philippe Azoury ou voir le Cinéastes de notre temps qui lui est con­sacré par André S. Labarthe : Adol­fo Arri­et­ta [Cadré — Décadré] (2014). Arri­et­ta y défend des procédés tech­niques qui, bien non con­ven­tion­nels sont par­faite­ment assumés, notam­ment dans l’utilisation de la musique.[/ref]. Tombe aus­si cette naïveté (par­fois con­trou­vée en « fausse ») onirique trop prêtée à Arri­et­ta pour l’excepter de la civil­i­sa­tion : ce dernier mon­tra pour­tant à tra­vers presque cha­cun de ses films (y com­pris les plus récents), avec une pré­ci­sion ravis­sante mais sans les con­ven­tions du genre doc­u­men­taire (per­me­t­tant ain­si de voir ce qui serait impos­si­ble d’existence à cause de ces mêmes con­ven­tions d’approche du réel), des univers par­faite­ment réels et con­crets, sou­vent des petits mon­des auquel il apparte­nait plus ou moins. Par exem­ple Tam Tam où l’énergie et l’animation de la petite bande grav­i­tant autour des Gazolines[ref]Qu’on se reporte à ce sujet sur l’excellente biogra­phie de Guy Hoc­quenghem qui vient de sor­tir : Antoine Idi­er, Les Vies de Guy Hoc­quenghem. Poli­tique, sex­u­al­ité, cul­ture, Fayard, 2017.[/ref] son­nent plus vraies et sem­blent plus réal­istes qu’un reportage au Palace ; mais la « Trilo­gie de l’Ange » (l’ambiance du fran­quisme) ou Vacan­za Per­ma­nente (sorte de jour­nal filmé) ont des ver­tus sim­i­laires.

Réalisme théorique

J’irai même plus loin : ce qu’Arrietta fab­rique avec l’image numérique est aus­si intéres­sant que les ten­ta­tives de Godard avec la 3D. Il ne servi­rait à rien, dans le cas du pre­mier comme du sec­ond, de leur deman­der d’épuiser leur sujet alors qu’ils le défrichent. Ce qu’ils met­tent l’un et l’autre en œuvre tient d’un souci per­son­nel de réal­isme, c’est-à-dire de garder encore sur terre les pieds de leur amour du ciné­ma et ne pas pleur­nich­er sur un état dis­paru de la manière de faire les films (en ce qui con­cerne le sys­tème indus­triel de pro­duc­tion, c’est dif­férent pour Godard, mais Thal­berg est bien loin). S’intéresser à ce qui arrive au médi­um – et dans le cas d’Arrietta, le mot est à pren­dre dans tous les sens du terme – est la pre­mière des curiosité pour garder vivante sa pra­tique. C’est cette exi­gence de coller à son temps (per­son­ne n’est moins nos­tal­gique que lui en entre­tien) qui explique aus­si qu’Arrietta (comme Rohmer, Riv­ette, ou encore Godard) filme tou­jours des corps jeunes, d’une jeunesse très actuelle. Le cast­ing de Niels Schnei­der et Agathe Bonitzer, tal­entueux et épanouis (dans des direc­tions de jeu un tan­ti­net dif­férentes de leurs autres rôles), offre au film une incar­na­tion solide (le reste du cast­ing est pleine­ment sym­pa­thique, mais plus iné­gal suiv­ant les rôles, surtout dans leurs inter­ac­tions et dans la con­duite du rythme intérieur des séquences) : Arri­et­ta a besoin d’acteurs qui assu­ment pleine­ment leur rôle, Schnei­der et Bonitzer (ain­si que Caven, mais cela va sans dire) n’ont aucune dif­fi­culté à endoss­er les servi­tudes de leur image dans le film (le prince encore enfant et la fée presque adulte). La manière dont Arri­et­ta en fait des vignettes, et les incruste sur fond de lune dans des plans très éton­nants, fait écho à la manière dont il thé­ma­tise tout au long du film – et de mille manière – la pho­togra­phie.

Celle-ci est omniprésente dans les rap­ports que les deux per­son­nages tis­sent avec leur envi­ron­nement (de Mag­gie Jerkins, prise en pho­to par un vieux appareil reflex lors de la vis­ite de la ruine, à Egon pho­tographi­ant le château statu­fié et ses futurs beaux-par­ents). Les trucages numériques du film, par­fois volon­taire­ment grossiers (les papil­lons du bois, l’incrustation de la nuit) ou car­ré­ment a min­i­ma (ain­si, les plans du château où le temps s’est arrêté sont tout sim­ple­ment… des pho­togrammes) sur­pren­nent chez un cinéaste qui n’avait jusqu’alors eu recours qu’à des trucages matériels. Chez Arri­et­ta, la beauté est une valeur, et il serait impens­able de mon­tr­er des êtres ou des choses laides qui ne l’aient pas décidé. Le soin est général et compte la qual­ité plas­tique de l’image et des pro­tag­o­nistes. Mais cette qual­ité est duelle, elle enserre dans sa pro­preté un univers qui en devient juste­ment théorique (et plus du tout physique). C’est cela la théorie : arriv­er au niveau non tant de l’abstraction, que de l’écume des images.

Où va cette réflex­ion sur l’image ? Dans une direc­tion pas for­cé­ment très éloignée de Min­nel­li (relu par Deleuze) : au « que veut dire être pris dans le rêve d’un autre ? » min­nel­lien, Arri­et­ta pour­rait sub­stituer une inter­ro­ga­tion du même ordre, mais pour l’image : que veut dire être pris comme image par l’autre, être sage comme une image alors même que cet autre a mille moyen de la cap­tur­er (du rêve à l’iPhone) ? Ceci assor­ti d’une autre ques­tion, visuelle­ment très explicite dans Belle dor­mant : l’image que l’autre pos­sède de moi, com­ment lui don­ner du relief, ne pas être écrasé ? Arri­et­ta y répond d’une manière qui fait écho à ses films précé­dents (et que Godard hasarde aus­si de son côté) : la manière de créer du vol­ume dans l’image, c’est de lui offrir un monde sonore. Le tra­vail du son dans le film est éton­nant, il est dif­fi­cile d’appréhender ce qui viendrait d’un mix­age ou d’une ten­ta­tive de décrocher déli­cate­ment le son de l’image (a pri­ori, le tour­nage n’a pas eu recours à la postsynchronisation[ref]Comme l’ont expliqué Niels Schnei­der et Agathe Bonitzer lors du débat du Ciné-club Critikat con­sacré au film, le 9 novem­bre 2016.[/ref]). Mais dans la splen­dide dernière scène, ou le prince Egon et la princesse qu’il a réveil­lée dansent une lan­goureuse approche, lente et sen­suelle, les très beaux moment du début où le prince se déchaine face à sa bat­terie, les dans­es du château de Leto­nia (fort amu­santes), les chan­sons inédites d’Ingrid Caven, c’est tout un monde sonore qui creuse l’image de l’intérieur, lui donne à la fois de la durée et du rythme. Les scènes à Leto­nia gar­dent ain­si cette latence sourde entre les per­son­nages, ce cli­mat coton­neux qui est per­du lorsque le prince réveille toute la maison­née de Kentz, et qui réap­pa­rait sub­tile­ment lors de la dernière scène de danse. Arri­et­ta a retenu la leçon qu’il avait appris (peut-être) à Duras : l’image fuit par le son. Elle qui dis­ait de ses films à lui « on voit rien tan­dis qu’on voit. On ne com­prend pas tan­dis qu’on com­prend tout ». Si Flammes théori­sait en son temps la belle ques­tion du fan­tasme et des désirs d’incendie encore vivaces en 1978, Belle dor­mant vient à point nom­mé tra­vailler notre tro­pisme actuel sur l’image et en dress­er un état des lieux. Ce dernier prend (pour repren­dre Biette une dernière fois) la forme d’ « une nar­ra­tion fan­tôme qui ne cherche pas à faire peur mais, bien plus sub­tile­ment, qui joue à ras­sur­er ». On ne réveille pas un som­nam­bule de l’image, mais la Belle dor­mant, c’est le spec­ta­teur.

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