© Alfama Films
Le Divan de Staline

Le Divan de Staline

de Fanny Ardant

  • Le Divan de Staline
  • France, Portugal2016
  • Réalisation : Fanny Ardant
  • Scénario : Fanny Ardant
  • d'après : le roman Le Divan de Staline
  • de : Jean-Daniel Baltassat
  • Image : Renaud Personnaz, Renato Berta
  • Décors : Paula Szabo
  • Costumes : Lucha d'Orey
  • Son : Pierre Tucat, Yves Servagent, Roman Dymny
  • Montage : Julie Dupré
  • Producteur(s) : Paulo Branco
  • Production : Alfama Films, Leopardo Filmes
  • Interprétation : Gérard Depardieu (Staline), Emmanuelle Seigner (Lidia), Paul Hamy (Danilov)...
  • Distributeur : Alfama Films
  • Date de sortie : 11 janvier 2017
  • Durée : 1h30

Le Divan de Staline

de Fanny Ardant

Le divan de Gérard


Le divan de Gérard

Paulo Bran­co est décidé­ment pro­lifique : entre Zulaws­ki il y a deux ans, Jacquot l’an­née dernière et Fan­ny Ardant en ce début d’an­née 2017, les grands noms du ciné­ma français sont nom­breux à prof­iter de ses copro­duc­tions fran­co-por­tu­gais­es pour leurs adap­ta­tions d’œu­vres lit­téraires. On se sou­vient que, grâce à son agilité à toute épreuve, Andrzej Zulaws­ki était par­venu à trans­pos­er sans encom­bre l’in­trigue polon­aise du Cos­mos de Gom­brow­icz dans un cadre por­tu­gais. La trans­la­tion se passe moins bien pour Fan­ny Ardant : à la vision de ce Divan de Staline égale­ment tourné au Por­tu­gal (et adap­té d’un roman de Jean-Daniel Bal­tas­sat paru en 2013), impos­si­ble de croire une seule sec­onde que l’on se trou­ve dans la Russie des années 1950.

Poupées russes

Selon l’adage bien con­nu, le dia­ble est dans les détails, et c’est bien là que le bât blesse. Pour con­tre­car­rer la fac­ture méditer­ranéenne de son décor, Fan­ny Ardant sat­ure son film de références lit­térales à la cul­ture russe. Dès lors, on a droit pêle-mêle à du Pouchkine et à du Man­del­stam (pour la lit­téra­ture), lus par les per­son­nages ou cités dans le texte, ou encore à du Chostakovitch et à du Yud­i­na (pour la musique), qui sont autant de brelo­ques intel­lectuelles pure­ment orne­men­tales. Tout cela a pour seul effet de plomber un film au pro­gramme déjà chargé : une pre­mière strate est dédiée au por­trait d’un Staline malade (Gérard Depar­dieu), au bord de la déchéance, mais qui s’ac­croche néan­moins aux ves­tiges de son pou­voir despo­tique. Une sec­onde aux rela­tions ambiva­lentes entre Staline et sa maîtresse Lidia (Emmanuelle Seign­er), laque­lle s’im­pro­vise psy­ch­an­a­lyste – la psy­ch­analyse n’est pour­tant ici que mar­ginale, et le titre s’avère à cet égard bien trompeur. Enfin, Ardant esquisse de façon pataude un tri­an­gle amoureux entre Staline, Lidia et le pein­tre du régime, Danilov (Paul Hamy). Cette poé­tique de l’empilement aurait pu nour­rir Le Divan de Staline, tant il y avait matière à s’é­carter de la vérité his­torique en creu­sant une veine fon­cière­ment mélo­dra­ma­tique. Mais Fan­ny Ardant ne parvient pas à se décider : elle tangue sans cesse entre la fable et l’anec­dote. En témoigne une scène ratée, qui avait tout a pri­ori pour sus­citer des émo­tions con­tra­dic­toires : alors que Staline assiste à une pro­jec­tion privée de L’Ange bleu, Lidia et Danilov se ren­con­trent par hasard aux abor­ds des ther­mes du palais. Les deux per­son­nages échangent des répliques ambiguës avant de s’asseoir au bord des ther­mes, le vis­age voilé – par inter­mit­tence – par les fumées de souf­fre qui s’échap­pent du bain. Com­mence alors un dia­logue des plus didac­tiques, étouf­fé sous le name-drop­ping, où Lidia fait com­pren­dre à Danilov qu’elle l’a manip­ulé depuis sa nom­i­na­tion. Comme si elle red­outait la cru­auté des sen­ti­ments (un comble, pour la «femme d’à côté»), Fan­ny Ardant fait du désir mutuel qui naît entre Lidia et Danilov, une sim­ple astuce de scé­nario, là où l’en­trelace­ment du sexe et de la poli­tique aurait au moins pu créer une ten­sion intéres­sante.

Acteurs en quête de personnages

Cette fâcheuse ten­dance de Fan­ny Ardant à la com­par­ti­men­ta­tion achève d’en­ray­er la marche du réc­it, lequel manque cru­elle­ment d’in­car­na­tion. Mal­gré leur per­sévérance, les comé­di­ens n’ont en effet pas grand-chose à tir­er de leurs per­son­nages arché­ty­paux, con­damnés à ne véhiculer que des dichotomies stériles. La Vénus à la four­rure avait apporté la con­fir­ma­tion, après Lune de fiel, qu’Em­manuelle Seign­er est une actrice prodigieuse lorsqu’il s’ag­it de don­ner chair à des con­fig­u­ra­tions sadi­ennes, où l’éro­tisme cru est tou­jours le vecteur d’une inso­lence poli­tique. Or, parce que les deux ver­sants d’un même per­son­nage sont ici dis­joints par Ardant, Emmanuelle Seign­er sem­ble tou­jours con­trainte de sur­veiller son jeu : alors qu’il trou­ve d’habi­tude à s’ex­primer dans le débor­de­ment et dans l’am­biguïté, la cinéaste s’est vis­i­ble­ment don­né pour mot d’or­dre de le met­tre en sour­dine, chose pro­pre­ment incon­cev­able. Vic­time lui aus­si d’une écri­t­ure manichéenne, Paul Hamy (vu récem­ment dans L’Or­nitho­logue) fait de son mieux pour don­ner à voir la con­tra­dic­tion entre orgueil de l’artiste et déférence à l’é­gard du régime, inhérente à Danilov. On ne saurait donc en vouloir à ce cou­ple d’ac­teurs de ne pas réus­sir à ren­dre leurs per­son­nages vrai­ment con­va­in­cants. Dans cette mosaïque his­torique en car­ton-pâte franche­ment improb­a­ble, il y a pour­tant quelqu’un à qui Staline réus­sit : ce n’est autre que Gérard Depar­dieu, qui tri­om­phe sans effort de toutes les ava­nies que lui fait subir Ardant – entre autres, le fait de l’af­fubler d’une fausse mous­tache ! Lui seul parvient à trans­fig­ur­er les con­tours car­i­cat­u­raux de son per­son­nage pour en faire un tyran ubuesque, aus­si comique que boulever­sant. Ce Divan, ce n’é­tait donc pas celui de Staline, mais celui de Gérard : au-delà de la mas­ca­rade, il se livre comme rarement dans ce film sin­guli­er, qui peut in fine être vu comme un por­trait sans fard de l’ac­teur.

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