Gueule d’amour

Gueule d’amour

de Jean Grémillon

  • Gueule d’amour
  • France, Allemagne1937
  • Réalisation : Jean Grémillon
  • Scénario : Jean Grémillon, Charles Spaak
  • d'après : le roman Gueule d'amour
  • de : André Beucler
  • Image : Günther Rittau
  • Décors : Hermann Asmus, Max Mellin
  • Montage : Jean Grémillon
  • Musique : Lothar Brühne
  • Producteur(s) : Raoul Ploquin, W. Schmidt
  • Production : UFA, Alliance Cinématographique Européenne
  • Interprétation : Jean Gabin (Lucien), Mireille Balin (Madeleine), René Lefèvre (René), Jane Marken (Mme Cailloux)
  • Éditeur DVD : TF1 Vidéo, coll. Héritage
  • Date de sortie DVD : 22 novembre 2016
  • Durée : 1h32

Gueule d’amour

de Jean Grémillon

L'autre visage de Gabin


L'autre visage de Gabin

Le titre Gueule d’amour résume à lui seul le pro­jet du beau film de Jean Grémil­lon : don­ner à une célèbre « gueule » de ciné­ma, Jean Gabin, toute la ten­dresse et la fragilité boulever­sante de son per­son­nage. La col­lec­tion “Héritage” de TF1 Vidéo pro­pose ain­si une somptueuse ver­sion restau­rée 4K du film, accom­pa­g­née d’un doc­u­men­taire instruc­tif, Gabin-Grémil­lon, le cœur des hommes. Deux spé­cial­istes, Patrick Glâtre et Philippe Roger, y soulig­nent juste­ment com­bi­en Gueule d’amour boule­verse le dis­tin­guo habituel entre le féminin et le mas­culin. Gabin lui-même, racon­te Patrick Glâtre, aurait été finale­ment gêné par le film en le revoy­ant plusieurs années plus tard.

Masculin/Féminin

Cette romance trag­ique entre le spahi séduc­teur Lucien, alias “Gueule d’amour”, et la “vampe” parisi­enne et bour­geoise Madeleine (Mireille Balin), opère donc une sur­prenante inver­sion des rôles : Gabin, le héros vir­il des films de Carné et Duvivi­er, se retrou­ve soudaine­ment à la place habituelle de la jeune femme naïve à la mer­ci d’un amant égoïste et insen­si­ble. Dans la droite lignée de L’Ange bleu de Stern­berg, le film accom­pa­gne ain­si la lente et émou­vante chute du beau Lucien, enchaîne comme des per­les de pluie les scènes poignantes d’at­tente et de sac­ri­fice amoureux. Lucien aban­donne tout, l’ar­gent, l’ami­tié, l’avenir pro­fes­sion­nel pour se heurter tou­jours à la décep­tion, l’ab­sence inex­orable de l’être aimé, réap­pa­rais­sant un beau jour pour mieux fuir aus­sitôt. Comme le souligne élégam­ment Philippe Roger, les scènes de soli­tude de Gueule d’amour sont aus­si les plus émou­vantes, for­mant de longs plans d’ensem­ble où Lucien se retrou­ve per­du au milieu du cadre, où le son off de son anci­enne troupe de spahis résonne comme un trop loin­tain sou­venir. Gueule d’amour est assuré­ment un film mélan­col­ique où le sens de la perte irrémé­di­a­ble, celle de la jeunesse et du bon­heur, étreignent le spec­ta­teur à la gorge. La souf­france du per­son­nage s’ex­prime tout en douceur, dans une forme de langueur dis­crète­ment dés­espérée, bien loin de la gouaille agres­sive qui sera celle du Gabin vieil­lis­sant dans les films de Verneuil ou encore Laut­ner. Si la féminité sem­ble ain­si habiter le jeu même du célèbre acteur, elle cul­mine dans la rela­tion d’ami­tié avec René (René Lefèvre). C’est toute une gestuelle d’une inten­sité à couper le souf­fle qui se déploie ici entre ces deux hommes, ni ami­cale, ni sex­uelle mais absol­u­ment ten­dre, trou­vant son point cul­mi­nant dans l’étreinte d’un sim­ple bais­er sur la joue.

Grémillon et l’expressionnisme

Au-delà de la gen­der study, l’en­tre­tien avec Philippe Roger per­met aus­si de rap­pel­er l’é­ton­nante his­toire du film et son lien tout par­ti­c­uli­er avec le ciné­ma alle­mand : à par­tir d’une idée de Jean Gabin, rêvant de se voir juste­ment affublé du surnom de héros du roman d’An­dré Beu­cler (ce qui ne man­qua pas de se pro­duire), seule l’U­FA accep­ta de financer le pro­jet et sol­lici­ta Jean Grémil­lon qui, lui aus­si, tour­nait déjà en Alle­magne. Gueule d’amour a donc des décors à moitié alle­mands (pour les scènes d’in­térieur “parisien” (!) en stu­dio) et des décors naturels tournés dans le Sud de la France. L’e­space du film est ain­si une recon­sti­tu­tion de toute pièce, aus­si séduisante et arti­fi­cielle que l’u­nivers de la trompeuse Madeleine. Le ciné­ma de Lang et Mur­nau inspire même au pre­mier titre le cinéaste : “Gueule d’amour” n’est pas sans faire penser à Ansass, ce brave homme de la cam­pagne lit­térale­ment envoûté par la “femme de la ville” dans L’Au­rore de Mur­nau. Le chef opéra­teur de Grémil­lon est d’ailleurs Gün­ther Rit­tau, célèbre pour son tra­vail sur Les Nibelun­gen et Metrop­o­lis. Dans Gueule d’amour, l’é­clairage accom­pa­gne ain­si par­faite­ment la des­tinée de son per­son­nage – l’om­bre envahit volon­tiers le décor, faisant vac­iller toutes les lumières, et rem­place par­fois Lucien à l’im­age. Lorsqu’il rac­com­pa­gne la dis­tante Madeleine pour la pre­mière fois, c’est d’abord son ombre portée que l’on perçoit, comme si le pau­vre homme aveuglé d’amour était déjà devenu le fan­tôme de lui-même.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

Remorques
Remorques
L’Étrange Monsieur Victor
L’Étrange Monsieur Victor
Lumière d’été
Lumière d’été
L’Amour d’une femme
L’Amour d’une femme