Chantal Akerman, Maniac Shadows

Chantal Akerman, Maniac Shadows

  • Exposition Chantal Akerman, Maniac Shadows
  • Lieu : centre d'art de La Ferme du Buisson, Noisiel (77)
  • Date : du 19 novembre 2016 au 19 février 2017
  • Infos : Signalons quelques événements autour de l'exposition « Maniac Shadows » à La Ferme du Buisson :
    - 13 décembre, l’artiste Sébastien Rémy donne une conférence à l'École des Beaux-Arts, à Paris (6e arr.)
    - 14 janvier, La Ferme du Buisson, « Toute une journée Chantal Akerman », longs et courts-métrages, lectures, performances…
    - 19 février, La Ferme du Buisson, pièces de violoncelle jouées par Sonia Wieder-Atherton dans les salles de l’exposition)
    Plus d'informations ici

Chantal Akerman, Maniac Shadows

La ressasseuse


La ressasseuse

Faut-il voir dans Mani­ac Shad­ows une tra­ver­sée intime, voire biographique de l’œuvre de Chan­tal Aker­man, comme nous y invite de prime abord cet écran où l’artiste lit le man­u­scrit de Ma mère rit sur la scène d’un théâtre ? Ou faut-il y voir un dis­posi­tif plus com­plexe, au cen­tre duquel un “je” se con­fesse et se sou­vient, mais ordonne aus­si un tra­jet dans une œuvre, présente dans les pièces avoisi­nantes comme les organes autour du cœur qui les fait bat­tre ? Pour le lecteur qui a été touché par la sim­plic­ité et l’in­ten­sité de Ma mère rit, pub­lié en 2013, le paysage qui se des­sine dans les six salles de l’ex­po­si­tion à la Ferme du Buis­son est évidem­ment mater­nel : c’est cette enfance brute quit­tée à regret dans Saute ma ville, le pre­mier court-métrage de la jeune artiste belge, c’est ce dia­logue au titre bizarre sur la trans­mis­sion, enreg­istré avec sa mère pour la radio, et ce sont encore les images de son tout dernier film, No Home Movie, où la présence fan­toma­tique de la mère ne cesse d’an­non­cer son extinc­tion. Les obses­sions de la “ressas­seuse”» for­meraient donc un puz­zle égo­tiste depuis ses débuts jusqu’à sa fin — cette fin fameuse dont on sait qu’elle con­fond plus ou moins celle de la fille et celle de la mère. Certes, mais Mani­ac Shad­ows n’est pas la dernière instal­la­tion de l’artiste belge : rien de posthume dans un tra­vail qu’elle avait conçu et, en par­tie, mon­tré avant sa dis­pari­tion, et dont cer­taines pièces sont bien plus anci­ennes. Quant à l’ob­ses­sion biographique, elle n’a de sens que pour nous, pour nous aider à met­tre des mots sur cette matière à la fois brute et miroi­tante que nous livre Chan­tal Aker­man, où les reflets de sa vie – ses amours, ses ancêtres, ses visions – bougent au gré d’un vent sen­ti­men­tal.

Restent l’ex­péri­ence ou la “per­for­mance”, qui sont sen­si­bles et inter­rog­a­tives : c’est une expéri­ence du temps. Mais à l’in­verse du temps d’un film pro­jeté en salle, dont Aker­man rap­pelait que seul le réal­isa­teur le maîtri­sait, et non le spec­ta­teur (celui de Jeanne Diel­man… n’est pas près de l’ou­bli­er !), celui d’une vis­ite est vagabond. Le vis­i­teur s’y promène, éventuelle­ment, il s’ar­rête, il regarde, puis il repart : ce temps-là lui appar­tient. Il ne subit aucune loi et n’est attaché à aucune démon­stra­tion : pas sur­prenant dès lors qu’Ak­er­man se soit à ce point, et si sou­vent, prise au jeu de la galerie d’art, du musée ou de l’ “instal­la­tion”. Mani­ac Shad­ows pro­pose ain­si un vaste et beau puz­zle pho­tographique de clichés extraits de divers films ; le vis­i­teur peut y scruter les images qu’il croit recon­naître, y percevoir des répéti­tions, y cal­culer des retours, comme pour y trou­ver un refrain, un ordre caché – qui sait : une leçon ? — alors que plus haut, dans la ronde infer­nale d’une vision cir­cu­laire dans sa cham­bre à couch­er, Aker­man ressasse encore sur ce qu’elle peut mon­tr­er et sur ses lim­ites. Il est évidem­ment ques­tion du temps dans Mani­ac Shad­ows, comme dans l’in­téri­or­ité immo­bile et obses­sion­nelle de Là-bas, comme dans le temps rado­teur et pris­on­nier de La Cap­tive. Mais un temps d’au­tant plus vaste qu’il englobe tout, qu’il avale tout : le défer­lement des sou­venirs des femmes et l’en­fer­me­ment dans les sou­venirs, ces villes et ces paysages qu’elle a tra­ver­sés et filmés, les sons et les impres­sions. Tout, c’est-à-dire près de cinquante ans de car­rière ramassés en six salles d’une expo­si­tion vivante. L’in­verse d’un hom­mage.

Entre­tien avec Julie Pel­le­grin, direc­trice du cen­tre d’art de La Ferme du Buis­son, et com­mis­saire de l’exposition Mani­ac Shad­ows :

Julie Pel­le­grin, l’exposition Mani­ac Shad­ows, qui est mon­trée jusqu’au 19 févri­er 2017 à La Ferme du Buis­son, a été “imag­inée avec Chan­tal Aker­man avant sa dis­pari­tion” : pou­vez-vous nous en dire plus sur le tra­vail que vous avez menée avec la cinéaste sur ce pro­jet, avant sa mort il y a un peu plus d’un an ?

Pour l’édition de “Nuit Blanche” à Paris en 2013, la pre­mière artiste que nous avions invitée, Chiara Parisi et moi, était Chan­tal Aker­man. Elle venait alors de réalis­er à New York sa dernière instal­la­tion, Mani­ac Shad­ows, et tenait beau­coup à la présen­ter en France. Pour des raisons tech­niques, la pièce n’avait pas pu être mon­trée dans le même con­texte. Mani­ac Shad­ows étant la ren­con­tre d’un texte – le roman qu’elle était en train d’écrire, Ma mère rit – et d’images, Chan­tal avait alors pro­posé une lec­ture live de son man­u­scrit. Seule sur la grande scène du Théâtre du Châtelet, elle avait offert une véri­ta­ble per­for­mance par­lée de six heures d’affilée. Après cette pre­mière col­lab­o­ra­tion, nous avons pour­suivi nos échanges à pro­pos de ce tour­nant que pre­nait son tra­vail autour du son, de la voix, et d’une approche que je qual­i­fierais de plus “per­for­ma­tive”. L’idée est alors née d’un pro­jet mul­ti­ple à la Ferme du Buis­son, qui aurait rassem­blé une expo­si­tion autour de Mani­ac Shad­ows, une rétro­spec­tive des longs-métrages, que Chan­tal aurait accom­pa­g­née de lec­tures, de ren­con­tres et d’une reprise reprise du spec­ta­cle “D’Est en musique” qu’elle avait créé ici avec Sonia Wieder-Ather­ton en 2005. L’ensemble du pro­jet repo­sait sur la présence physique de Chan­tal ; nous avons dû le recon­fig­ur­er après sa dis­pari­tion, tout en restant fidèle à l’esprit ini­tial. L’exposition est donc conçue comme un pro­longe­ment de nos dis­cus­sions – non pas comme une expo­si­tion posthume mais comme un espace habité par Chan­tal, par sa voix et sa présence. Les pro­jec­tions au ciné­ma sont sys­té­ma­tique­ment accom­pa­g­nées par des pris­es de paroles de ses col­lab­o­ra­teurs ou d’artistes, et Sonia Wieder-Ather­ton inter­vient régulière­ment par le biais d’un dia­logue musi­cal avec les œuvres.

Dans votre pro­pos sur Mani­ac Shad­ows, vous insis­tez sur l’héritage du tra­vail de Chan­tal Aker­man dans les arts plas­tiques, or l’artiste est surtout con­nue et recon­nue comme cinéaste. Chan­tal Aker­man corrélait[ref]Entretien avec Lore Gabli­er, févri­er 2015. Dans L’Ex­po­si­tion d’un film, ouvrage col­lec­tif par Math­ieu Copland.[/ref] la con­trainte nou­velle du cir­cuit de pro­duc­tion et de dif­fu­sion à l’œu­vre dans le ciné­ma – en gros, l’oblig­a­tion de faire le plus d’en­trées dans un temps très court, deux ou trois semaines – au recours, de plus en plus fréquent, à l’ex­po­si­tion (dans un musée, une galerie, ou un cen­tre d’art aujour­d’hui) pour mon­tr­er ses films. Doit-on selon vous voir dans Mani­ac Shad­ows une œuvre de ciné­ma mon­trée dans un espace d’art ?

C’est drôle que vous posiez la ques­tion de cette manière car nous avons organ­isé cette semaine une ren­con­tre autour de No Home Movie, son dernier long-métrage, au ciné­ma de la Ferme du Buis­son. Et cer­tains spec­ta­teurs fai­saient remar­quer à Claire Ather­ton, la mon­teuse de Chan­tal Aker­man, qu’ils avaient eu l’impression de voir plus qu’un film, peut-être une expo­si­tion, en tous cas “quelque chose pour lequel il faudrait inven­ter un nou­veau mot”.

C’est là la force d’Akerman : avoir inces­sam­ment trans­gressé et aboli les fron­tières et les caté­gories. Comme pour Mani­ac Shad­ows, les images de No Home Movie ont été filmées pen­dant plusieurs années, de manière dis­parate, sans inten­tion préal­able de for­mat. Pour autant, Chan­tal n’a jamais souhaité mon­tr­er ses films en tant que tels dans des musées. Elle a tou­jours conçu et pen­sé ses instal­la­tions très pré­cisé­ment, en prenant en compte les spé­ci­ficités de l’espace et de la tem­po­ral­ité de l’exposition, ce qui a fait d’elle une pio­nnière de ce que Dominique Païni a appelé un “ciné­ma élar­gi”. Inve­stir l’espace muséal était pour elle une manière de tra­vailler dans le temps présent, sans le délai et la lour­deur imposés par les proces­sus de pro­duc­tion ciné­matographique, mais aus­si une manière de don­ner de l’espace au regardeur, elle qui a tou­jours cher­ché à ne pas “vol­er le temps du spec­ta­teur” et à lui laiss­er une grande lib­erté d’interprétation.

Pho­togra­phie, ciné­ma et vidéo, livre (Ma mère rit, 2013) / doc­u­ments sonores : l’exposition Mani­ac shad­ows est conçue comme un ensem­ble mul­ti­mé­dia, au sens pro­pre. À cet éclate­ment s’ajoute une cir­cu­la­tion dans plusieurs épo­ques de l’œuvre de l’artiste, de son pre­mier court à son tout dernier long, dont on recon­naît les images dans l’une des salles de l’exposition. Mani­ac Shad­ows était-elle conçue par son auteur comme une tra­ver­sée tes­ta­men­taire dans son œuvre ? Doit-on y voir selon vous l’affirmation, en plus d’une cohérence, d’une obses­sion (“mani­ac”) biographique, annon­cée en quelque sorte par l’ex­po­si­tion Mani­ac Sum­mer de 2009 ?

Ce que nous essayons de met­tre en évi­dence avec ce pro­jet, c’est l’aspect fon­da­men­tale­ment pluridis­ci­plinaire de l’œuvre, qui a tou­jours nav­igué avec une grande lib­erté entre ciné­ma de fic­tion, doc­u­men­taire, poli­tique, expéri­men­tal, instal­la­tions, musique, lit­téra­ture, et même la danse – Claire Ather­ton soulig­nait récem­ment la dimen­sion choré­graphique du mon­tage chez Aker­man. Mani­ac Shad­ows est à ce titre emblé­ma­tique puisque dif­férents média y sont mis en rela­tion avec une grande cohérence. Chan­tal Aker­man y pousse plus avant encore la dis­jonc­tion entre images fix­es, images en mou­ve­ment et textes que dans Mani­ac Sum­mer mais il n’y a pas d’obsession biographique. L’exploration inces­sante qui car­ac­térise le tra­vail – elle dis­ait d’elle-même qu’elle était une “ressas­seuse” – s’apparente plutôt à une quête autant formelle qu’identitaire, nour­rie par une mémoire per­son­nelle et col­lec­tive. Si l’autobiographie est très présente dans cette expo­si­tion, elle n’est qu’un matéri­au qui donne son inten­sité au tra­vail et qui sert à dévelop­per une pen­sée du monde et de sa con­tem­po­ranéité résol­u­ment uni­verselle.

La mère (sa vieil­lesse, sa dis­pari­tion, son sou­venir) est un élé­ment très présent dans l’exposition – elle sem­ble même en être le cen­tre, le cœur. Cette présence est trou­blante dans les deux dernières œuvres de la cinéaste : No Home Movie, dernier long–métrage sor­ti sur nos écrans en début d’année, et cette expo­si­tion où Chan­tal Aker­man lit notam­ment des extraits de son ouvrage Ma mère rit. Vous avez souhaité ajouter à cette plu­ral­ité la musique, avec des réc­i­tals de la vio­lon­cel­liste Sonia Wieder-Ather­ton, qui com­posa plusieurs musiques pour les films de Chan­tal Aker­man. L’exposition conçue avec l’artiste ne prend-elle pas le risque de se trans­former en hom­mage, y com­pris par ses proches ?

La rela­tion à la mère est non seule­ment un sujet mais aus­si une matrice pour l’ensemble du tra­vail. Notam­ment, en effet, pour inter­roger la pos­si­bil­ité – ou l’impossibilité – d’une trans­mis­sion. Chan­tal Aker­man ques­tionne inlass­able­ment sa mère sur son expéri­ence des camps que celle-ci ne veut ou ne peut pas abor­der, et on voit qu’au fil des années celle-ci com­mence à par­ler.
De la même manière que Chan­tal Aker­man a réal­isé No Home Movie après la mort de sa mère pour con­tin­uer d’être avec elle, nous avons tra­vail­lé à cette expo­si­tion pour qu’elle ne soit surtout pas perçue comme un hom­mage mais comme une manière, pour nous et pour le pub­lic, de pass­er du temps avec Chan­tal. De ne pas se retourn­er vers le passé mais de com­pren­dre ce qu’elle a à nous trans­met­tre main­tenant. Comme le dit l’artiste Mar­celline Del­becq – qui fera une per­for­mance le 14 jan­vi­er autour d’Hôtel Mon­terey – revoir les œuvres de Chan­tal Aker­man aujourd’hui, “c’est refuser obstiné­ment de lui dire au revoir”[ref] “Revoir Hotel Mon­terey”, revue Traf­ic n°97, P.O.L., print­emps 2016.[/ref].

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