© Malavida
Éclairage intime

Éclairage intime

de Ivan Passer

  • Éclairage intime
  • (Intimní Osvětlení)
  • Tchécoslovaquie1965
  • Réalisation : Ivan Passer
  • Scénario : Jaroslav Papoušek, Ivan Passer, Václav Šašek
  • Image : Josef Střecha, Miroslav Ondříček
  • Décors : Karel Černý
  • Costumes : Zdena Kadrnožková, Dagmar Krausová
  • Son : Adolf Böhm
  • Montage : Jiřina Lukešová
  • Musique : Oldřich Korte, Josef Hart
  • Producteur(s) : František Sandr
  • Interprétation : Karel Blažek (Bambas), Zdeněk Bezušek (Petr), Věra Křesadlová (Štěpa), Jan Vostrčil (le grand-père), Jaroslava Štědrá (Maruš), Vlastimila Vlková (la grand-mère), Miroslav Cvrk (Kaja), Dagmar Ředinová (la petite Maruš), Karel Uhlík (le pharmacien)
  • Distributeur : Malavida
  • Date de sortie : 16 novembre 2016
  • Durée : 1h11

Éclairage intime

de Ivan Passer

Na Zdraví !


Na Zdraví !

Réédité cette semaine par le dis­trib­u­teur Malavi­da (fidèle à son filon des pépites quelque peu oubliées des ciné­mas d’Eu­rope cen­trale), Éclairage intime a été qual­i­fié en son temps (1965) de film-phare de la “Nou­velle Vague” tchèque, celle de Miloš For­man, Věra Chytilová, Jiří Men­zel… Ironique­ment, ce pre­mier long-métrage d’I­van Pass­er (par ailleurs coscé­nar­iste pour For­man : Les Amours d’une blonde, Au feu les pom­piers…) fut aus­si le seul qu’il put tourn­er en Tché­coslo­vaquie, avant que l’ar­rivée des chars sovié­tiques ne l’incite à l’ex­il aux États-Unis où il pour­suiv­it une car­rière dis­crète quoique soutenue, dont Car­lot­ta Films a récem­ment rap­pelé le sin­guli­er thriller Cut­ter’s Way (1981). Si For­man est resté la fig­ure à la car­rière la plus vis­i­ble de cette généra­tion de cinéastes, la (re)découverte d’Éclairage intime peut faire regret­ter l’om­bre dans laque­lle est tombé ce qu’il faut bien appel­er un beau coup d’é­clat. Le film serait déjà notable s’il n’é­tait qu’un spéci­men de mou­ve­ments, que ce soit d’une “Nou­velle Vague” (rup­ture avec l’a­cadémisme local, rap­proche­ment de la réal­ité de l’époque, quête de moder­nité) ou d’une spé­ci­ficité géo­graphique (ce regard à la fois cri­tique et com­plice, plaisan­tin et sérieux, sur les con­tem­po­rains qu’on retrou­ve ici et là dans ces régions de ciné­ma). Cepen­dant, il se place à la pointe de ce que ces mou­ve­ments peu­vent sus­citer de meilleur, par une imper­ti­nence sub­tile mais affir­mée dou­blée d’une capac­ité à enreg­istr­er avec tact le comique et l’in­quié­tude.

Impertinence de l’imprévu

L’in­trigue est si ténue qu’elle sem­ble avoir été inspirée par des anec­dotes anodines tirées de la vie elle-même. Deux anciens cama­rades de con­ser­va­toire se retrou­vent à la cam­pagne pour quelques jours : Petr, soliste vio­lon­cel­liste à Prague, vient accom­pa­g­né de sa petite amie Ště­pa voir Bam­bas ; ce dernier qui vit avec sa femme, leurs deux enfants et ses beaux-par­ents dirige une école de musique de province, mais joue pen­dant les enter­re­ments pour arrondir ses fins de mois. Le séjour est con­té en scènes du quo­ti­di­en (repas, travaux, céré­monies, répéti­tions…), plus ou moins indépen­dantes les unes des autres, et qui dérivent facile­ment en saynètes trompeuse­ment futiles, à la faveur d’in­ci­dents par­a­sites (une femme en mail­lot à côté d’un cortège funèbre, un fou rire incon­trôlé pen­dant un repas, des jeux d’en­fants, une con­som­ma­tion exces­sive d’al­cool…). Faisant fi de tout enjeu de scé­nario, le film se nour­rit de cette impres­sion de réel ordi­naire (les acteurs mêmes sont dirigés vers un jeu réal­iste) dont le ron­ron­nement est per­ver­ti par divers­es intru­sions, comme une inca­pac­ité de l’hu­main (par­ti­c­ulière­ment les jeunes femmes et les enfants) à se con­former à l’or­dre social. La mise en scène, elle, a choisi son camp dès le départ, dans ce pre­mier plan fix­ant le tableau noir d’une école de musique où s’é­tal­ent les mots “Bonnes vacances !” puis le générique : le pro­fesseur appa­raît au bord du cadre, bat­tant la mesure, cepen­dant que la caméra reste fixée et focal­isée sur le tableau et que les let­tres défi­lent, atten­dant la fin du générique pour se tourn­er vers l’homme. Le réel est invité à entr­er dans l’im­age, mais selon les règles mali­cieuses du regard du cinéaste qui, lui aus­si, joue au chat et à la souris avec l’or­dre établi, les attentes, se mou­vant dans l’e­space avec doigté pour épouser l’im­per­ti­nence de l’im­prévu.

La gêne de l’ingénue

Le film se place ain­si dans une déli­cate posi­tion d’en­tre-deux quant à son rap­port à ses per­son­nages : mi-com­plice de leurs gen­tilles errances sans but dans leur quo­ti­di­en et de leurs petits acci­dents, mi-dis­tant pour les observ­er à la manière de spéci­mens d’une cer­taine absur­dité humaine, depuis le point de vue de l’au­teur pas si loin d’un ento­mol­o­giste. Suiv­ant ce regard, on est à la fois par­mi eux et dans la pièce à côté de la leur, par­tie prenante et obser­va­teurs. Ivan Pass­er tient à cette dis­tance, ne se laisse aller ni à l’ef­fu­sion ni à la froideur, ce qui n’empêche nulle­ment l’empathie : c’est sim­ple­ment pour lui une façon pour lui de con­ter sur un ton équili­bré des choses déli­cates qui affleurent, telles que les com­para­isons des des­tins des deux amis, ou encore la con­fronta­tion entre ordres ancien et nou­veau où Ště­pa se trou­ve impliquée. Il se passe de fort belles choses autour de cette jeune femme, présence éro­tique ingénue mais imman­quable, objet de trou­ble partout où elle va, fer de lance de l’im­per­ti­nence légère célébrée par le film, et pour­tant non exempte d’ap­préhen­sion face au monde. On retient ce beau champ-con­trechamp où les ombres de vil­la­geois­es âgées pas­sant devant elle bal­aient son vis­age soudain gêné. Pour­tant, plus loin dans le film, la belle-mère de Bam­bas lui con­fiera à elle, dans un élan de com­plic­ité, sa pro­pre cri­tique des vieilles mœurs, sig­nifi­ant que les aspi­ra­tions à la lib­erté n’ont pas d’âge. Ště­pa, alors, n’a plus de crainte, parce que la peur, comme les sen­ti­ments, ne s’en­raci­nent pas tou­jours, et c’est de toute évi­dence cette fugac­ité que cherche à retran­scrire ce beau film dans ses sem­blants de futil­ité.

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