© Shellac
Apnée
  • Apnée
  • France2016
  • Réalisation : Jean-Christophe Meurisse
  • Scénario : Jean-Christophe Meurisse
  • Image : Javier Ruiz Gómez
  • Décors : Sven Kuffer
  • Costumes : Elizabeth Cerqueira
  • Son : Colin Favre-Bulle, Lucas Héberlé, Simon Apostolou
  • Montage : Carole Le Page
  • Producteur(s) : Emmanuel Chaumet
  • Production : Ecce Films
  • Interprétation : Céline Fuhrer (Céline), Thomas Scimema (Thomas), Maxence Tual (Maxence), Thomas de Pourquery, Olivier Saladin, Claire Nadeau, Jean-Luc Vincent, Nicolas Bouchaud
  • Distributeur : Shellac
  • Date de sortie : 19 octobre 2016
  • Durée : 1h29

Appel d'air


Appel d'air

Apnée, pre­mier long-métrage de Jean-Christophe Meurisse après sa longue expéri­ence de théâtre avec la troupe Les Chiens de Navarre, porte bien son nom : ses héros, Céline, Max­ence et Thomas, sont bien en quête d’une res­pi­ra­tion dans un monde de plus en plus asphyx­ié. Décidés à vivre à trois et à fonder une famille, les voilà par­tis sil­lon­ner en quad les routes de France, à la recherche d’un espace suff­isam­ment accueil­lant pour leur pro­jet atyp­ique. On ne peut alors s’empêcher de remar­quer l’é­trange con­ti­nu­ité entre Apnée et d’autres films français aus­si hétérogènes que La Loi de la jun­gle, Rester ver­ti­cal et même Noc­tura­ma : tous expri­ment leur las­si­tude à l’é­gard d’une société étouf­fant les rêves et la lib­erté des indi­vidus, con­damnés à trou­ver une échap­pa­toire, par­fois dans la vio­lence (Bonel­lo) ou encore la poésie (Pere­jatko).

Poésie et coup de gueule

Dans Apnée, on trou­vera un peu des deux. Comme cette grosse autruche qui sur­git à un moment dans un super­marché, l’imag­i­naire fan­tasque des trois per­son­nages devient aisé­ment un moyen de per­tur­ba­tion vir­u­lente du quo­ti­di­en. Le trio romanesque débar­que d’abord en robes de mar­iées, enfonçant bru­tale­ment les portes d’une mairie – tant pis, si le mariage à trois n’est pas encore légal –, pro­pose à une petite fille de chang­er de par­ents dans la cour de récré, prend un bain dans la vit­rine d’un mag­a­sin tout en dis­ser­tant de leurs pra­tiques sex­uelles. « La poésie est un morceau de vie qu’on crache à la gueule répug­nante de la mort », comme s’ex­cla­mait un des per­son­nages d’Il est des nôtres, le précé­dent moyen-métrage de Jean-Christophe Meurisse – autrement dit, la pro­duc­tion d’im­ages et de sit­u­a­tions sur­réelles a valeur de résis­tance. La révolte trans­gres­sive de ce trio rêveur devient par­ti­c­ulière­ment jouis­sive durant sa pre­mière par­tie dans Paris, alors qu’elle pointe du doigt, avec une douce naïveté, les petits scan­dales du monde du tra­vail et de la loi du marché. Une réu­nion d’aide à l’embauche de l’ANPE tourne à la farce absurde et cru­elle, et les agents immo­biliers et ban­quiers, quant à eux, sont mis au pied du mur, face à leurs con­tra­dic­tions (par exem­ple la loca­tion d’un dix-huit mètres car­rés parisien à 1200 euros) : « on vous donne nos rêves, et vous, vous nous ren­dez des feuilles à cocher avec des petites cas­es ! »

Partir en roue libre

Si ces scènes cocass­es sont quelque­fois large­ment repris­es des spec­ta­cles théâ­traux des Chiens de Navarre comme Les Armoires nor­man­des et Quand je pense qu’on vieil­li­ra ensem­ble, la suite relève davan­tage du road-movie dans la lignée de Pier­rot le fou, Les Valseuses, ou encore Rester ver­ti­cal, enchaî­nant au nom de la libre cir­cu­la­tion du désir les moments d’er­rance, de dés­espoir, les ten­ta­tions d’u­topie. Le refus de s’en tenir à une direc­tion, une seule tra­jec­toire de vie con­v­enue sem­ble donc s’emparer du scé­nario qui cul­tive volon­taire­ment un cer­tain flot­te­ment, s’échappe dans des direc­tions dif­férentes. A l’aide de plans d’ensem­ble con­tem­plat­ifs et col­orés, le réal­isa­teur parvient à créer de puis­santes par­en­thès­es oniriques et sen­suelles à la recherche d’un mode de vie alter­natif, d’un autre rap­port au corps et aux autres : un posti­er bar­bu et bien en chair (l’ac­teur et sax­o­phon­iste Thomas de Pour­query) devient un mod­èle de pein­ture et d’éro­tisme, un Jésus-Christ extrême­ment poli descend finale­ment de sa croix pour aller piquer une tête dans la mer.

Amertume

Cette volon­té de demeur­er libre et icon­o­claste jusqu’au bout réus­sit hélas moins lorsqu’elle som­bre dans une gra­tu­ité las­sante : les acteurs par­tent bien longue­ment en roue libre alors qu’ils séquestrent et dis­putent un cou­ple de retraités qu’ils se sont choi­sis pour par­ents (Claire Nadeau et Olivi­er Sal­adin), la fête d’un mariage enchaîne les gags potach­es et assez mal filmés – on colle un per­son­nage au pla­fond, les acteurs font du catch nus sur un tata­mi… La jolie révolte du trio lunaire, bien sou­vent, se laisse débor­der par l’ex­pres­sion d’un ressen­ti­ment amer et d’une forme d’a­gres­siv­ité qui, elle aus­si, finit par tourn­er désagréable­ment en boucle – l’échange avec la fil­lette de la cour de récré se fait avec une dés­in­vol­ture assez bru­tale tan­dis que la dis­cus­sion avec le vieux cou­ple tourne à la harangue plain­tive qui n’en finit plus. Telle la fin d’Il est des nôtres, où Thomas, ensanglan­té et nu, ouvrait les portes de son garage dans l’in­dif­férence des pas­sants, Apnée se con­clu­ra sur un con­stat bien amer et peut-être un peu con­de­scen­dant, celui d’être à con­tre-courant d’une société com­plète­ment aveu­gle.

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