L’Aurore

L’Aurore

de Friedrich Wilhelm Murnau

  • L’Aurore
  • (Sunrise: A Song of Two Humans)
  • États-Unis1927
  • Réalisation : Friedrich Wilhelm Murnau
  • Scénario : Carl Mayer
  • d'après : la nouvelle Le Voyage à Tilsitt
  • de : Hermann Sudermann
  • Image : Charles Rosher, Karl Struss
  • Décors : Rochus Gliese
  • Montage : Harold D. Schuster
  • Musique : Hugo Riesenfeld
  • Producteur(s) : William Fox
  • Production : Fox Film Corporation
  • Interprétation : George O’Brien (l’Homme), Janet Gaynor (la Femme), Margaret Livingston (la femme de la ville), Bodil Rosing (la servante), J. Farrell MacDonald (le photographe), Ralph Sipperly (le barbier), Jane Winton (la manucure), Arthur Housman (l'homme pressant), Eddie Boland (l'homme poli)...
  • Distributeur : Théâtre du Temple
  • Date de sortie : 14 septembre 2016
  • Durée : 1h37

L’Aurore

de Friedrich Wilhelm Murnau

Ode à l'humanité


Ode à l'humanité

Un fer­mi­er sous l’emprise de sa maîtresse tente de tuer sa femme, puis, pris de remords, de la recon­quérir. Les époux arpen­tent la grande ville, se jouant de ses pièges dans la joie et la bonne humeur retrou­vée. À la fin, le drame revient, mais pour achev­er de les réu­nir. Voilà une ten­ta­tive comme une autre de résumer L’Au­rore, le pre­mier film améri­cain de Friedrich Wil­helm Mur­nau, de faire tenir en des mots aus­si cir­con­stan­ciés que pos­si­ble l’ap­par­ente lim­pid­ité uni­verselle de ce qu’il con­te avec tant de richess­es formelles, uni­ver­sal­ité qu’il revendique lui-même dans son car­ton de préam­bule : “Ce chant de l’Homme et de sa Femme (…) vous pour­riez l’en­ten­dre en tout lieu et de tout temps.” La sim­plic­ité de la lec­ture au pre­mier degré du con­te est telle qu’elle en paraît des plus auda­cieuses, d’au­tant plus qu’on ne la trou­ve guère plus sur les écrans aujour­d’hui.

Une audace, ou plus sûre­ment une foi naturelle, intacte et ten­ant de l’év­i­dence, dans le ciné­matographe. Car il en faut indé­ni­able­ment, de cette foi, pour ain­si sub­limer dans la lumière et l’ob­scu­rité, dans les vapeurs et la boue, dans les trav­el­lings et les surim­pres­sions, les choses qu’on con­sid­ère comme les plus banales, faire tenir dans le même film la noirceur du drame con­ju­gal et la légèreté de saynètes comiques sur la frénésie cita­dine s’alig­nant de manière aus­si décousue que débridée, sus­citer alter­na­tive­ment et sans demi-mesure l’ef­froi, la sidéra­tion, le sourire, les larmes. Enfin, faire con­fi­ance à cette sub­li­ma­tion pour faire poindre dans les esprits, en sous-main, des vérités plus trou­bles, comme celle-ci : si l’on partage sans réserve le bon­heur retrou­vé de ce cou­ple, c’est bien parce que comme eux on garde secrète­ment la mémoire du désamour sin­istre qui l’a précédé, de l’hor­reur qui a fail­li se com­met­tre quelque scènes plus tôt, sur ce lac. Eux et nous restons accrochés à ce bon­heur parce que quelque part, nous restons han­tés par la faute orig­inelle que nous souhaitons voir écartée.

Le mal que se font les hommes

Mur­nau, on le sait, n’avait rien d’un big­ot, et n’é­tait pas du genre à se laiss­er dicter la big­o­terie dans les scé­nar­ios de ses films. N’a-t-il pas lais­sé le Dia­ble lui-même men­er la danse du monde dans son sub­lime Faust ? Cela ne l’a pour­tant pas empêché de laiss­er tra­vailler le thème de la cul­pa­bil­ité revenir à plusieurs repris­es dans son œuvre. Peu de moral­isme ou de manichéisme là-dedans, mal­gré tous les sym­bol­es que beau­coup de com­men­ta­teurs s’a­musent à décrypter dans la mise en scène (les films héri­tiers de l’ex­pres­sion­nisme sont décidé­ment trop sou­vent réduits à l’analyse sym­bol­iste). La vision du cinéaste reste pro­fondé­ment human­iste, lais­sant à ses per­son­nages l’en­tière lib­erté de leurs actions pour le meilleur et pour le pire. Et la source sym­bol­ique du Mal ne sert de pis-aller, sou­vent plus atti­rant que menaçant, au Mal lui-même, qui n’est autre que le mal que les humains se font à eux-mêmes et à leurs sem­blables, sou­vent han­tés par la con­science même du Mal.

Mephis­to, déjà, s’avérait moins antipathique qu’une foule humaine livrée à ses pro­pres instincts (si vertueux qu’ils puis­sent se pré­ten­dre). Ici, la “vamp” ten­ta­trice, qui a soumis le fer­mi­er à ses charmes et n’a aucun scrupule à l’inciter au crime, effraie moins que l’ap­parence spec­trale de sa vic­time au début du film. L’om­bre de Nos­fer­atu sem­ble avoir investi cette sil­hou­ette d’homme voûté au pas lourd[ref]Les semelles lestées que Mur­nau aurait fait chauss­er à l’ac­teur George O’Brien pour ces scènes font par­tie de la légende.[/ref] et au regard hagard, déserté de l’amour, peu act­if dans le désir entretenu par la vamp (influ­ence qui relève lit­térale­ment de l’emprise), han­té par la pos­si­bil­ité du meurtre (image fan­tas­ma­tique à l’ap­pui) mais prompt à la vio­lence même pour repouss­er cette idée. Son vrai mal ne s’in­car­ne pas dans une autre créa­ture : c’est dans son esprit, dans ses pro­pres faib­less­es humaines qu’il est tapi. Et quand le dilemme déchire son âme, c’est moins entre le bon et le mau­vais qu’en­tre l’ét­in­celle de vie qui l’anime encore et la pul­sion de mort qui le tire vers le bas.

Pour le meilleur et pour le pire

Même pen­dant les scènes heureuses du cou­ple en ville, on croit en voir poindre une nou­velle man­i­fes­ta­tion, quand il sort un couteau pour men­ac­er un homme trop entre­prenant envers sa femme. Ce sera le seul trou­ble vis­i­ble durant leur séjour béat ; mais c’est seule­ment parce que le spec­ta­teur sait (et que Mur­nau lui fait con­fi­ance pour s’en sou­venir) que ce mal existe bien, qu’il a déjà été à l’œu­vre avant — et quelque part, dans ces chaleureux moments, rien n’indique qu’il ne pour­rait pas sur­gir de nou­veau. Le drame sur le chemin du retour, où le dés­espoir appelle le retour de cet instinct de vio­lence (et c’est cette fois la vamp qui en fait les frais), ne con­firme pas autre chose, avec ce mon­tage par­al­lèle induisant le sus­pense, sur l’is­sue du cou­ple séparé mais plus encore sur l’is­sue de l’homme ten­té de nou­veau par l’ir­ré­para­ble. L’a­paise­ment d’après, celui qui clôt le film, n’en sera que plus poignant. Celui qui s’é­tait déroulé sous le soleil et les lumières de la ville bril­lait peut-être un peu trop fort pour ne pas laiss­er crain­dre le désen­chante­ment ; or celui-là, c’est l’au­rore qui le salue, promesse naturelle de pou­voir tout recom­mencer, la vie, l’amour, les erreurs et les quêtes de rédemp­tion, pour le meilleur et pour le pire.

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