Jeunesse

Jeunesse

de Julien Samani

  • Jeunesse
  • France, Portugal2016
  • Réalisation : Julien Samani
  • Scénario : Julien Samani, Camille Fontaine
  • d'après : la nouvelle Jeunesse
  • de : Joseph Conrad
  • Image : Simon Beaufils
  • Décors : Paula Szabo
  • Costumes : Marta do Vale
  • Son : Francisco Veloso, Emmanuel Soland, Benjamin Viau
  • Montage : Julie Dupré
  • Musique : Ulysse Klotz
  • Producteur(s) : Paulo Branco, Serge Lalou
  • Production : Alfama Films Production, Leopardo Filmes, Les Films d'Ici
  • Interprétation : Kévin Azaïs (Zico), Samir Guesmi (José), Jean-François Stévenin (le capitaine), Lazare Minoungou (Moctar), David Chour (Kong), Bastien Ughetto (Yoyo), Camille Polet (Mélanie), Miguel Borges (Pedro), Antonio Simão (Lionel), Paulino Monteiro (l'homme au T-shirt jaune), Michel Píncaro (l'homme édenté), Hélder Silva (le marin du bar à rhum), Patrick Grandperret (narrateur off)
  • Distributeur : Alfama Films
  • Date de sortie : 7 septembre 2016
  • Durée : 1h23

Jeunesse

de Julien Samani

Fièvres juvéniles


Fièvres juvéniles

Le héros de cette adap­ta­tion d’une nou­velle de Joseph Con­rad s’ap­pelle Zico. Avide d’aven­tures au grand large, le jeune homme y va au bagout pour s’in­cruster dans l’équipage de la Judée qui appareille juste­ment pour l’An­go­la. Tout au long du film, les marins et le spec­ta­teur devront ser­rer un peu les dents pour sup­port­er ce per­son­nage dont la grande gueule pré­tend pal­li­er l’in­ex­péri­ence, qui rêve de s’élever au-dessus du poste de matelot qu’il a arraché et pren­dre en main son pro­pre des­tin sur la mer. Dif­fi­cile de dire si cet agace­ment est provo­qué à des­sein, ou si c’est un effet sec­ondaire du jeu du comé­di­en Kévin Aza­ïs à l’én­ergie démon­stra­tive. Le fait est qu’il faut être patient pour ne pas céder à l’an­tipathie face à cet entête­ment offen­sif et insen­sé à vouloir con­quérir l’in­con­nu (de lui autant qu’au sens général). D’au­tant plus que le per­son­nage est entouré d’autres qui ont déjà frayé avec cet incon­nu et en sont revenus, qui en por­tent les mar­ques dans l’alerte de leurs regards, la neu­tral­ité de leurs réc­its et la maîtrise de leurs gestes, et qui se sont résignés à y finir leurs vies sans man­quer à per­son­ne. Ces autres n’en sont pas pour autant sin­istres : leur façon d’en­doss­er cette résig­na­tion n’ex­clut même pas la comédie, comme en témoigne l’i­ras­ci­ble sec­ond José, joué par l’ex­cel­lent Samir Gues­mi. Ce sont plutôt les rodomon­tades de Zico qui créent le malaise (de l’équipage comme du spec­ta­teur), exac­er­bant un con­flit entre le fan­tasme d’aven­ture qui ani­me celui qui ignore et la désil­lu­sion qui habite ceux qui en savent trop.

Au gré des flots

Le film, pre­mière fic­tion de Julien Samani qui a aupar­a­vant trem­pé dans le doc­u­men­taire (La Peau trouée), a un peu de Zico en lui. Démon­stratif dans ses inten­tions artis­tiques, il cède de temps à autre à la ten­ta­tion de sur-com­pos­er de jolis plans, de savants à‑plats de couleurs ou de tex­tures per­cés de jours, quelques mou­ve­ments d’ap­pareil impétueux, sans tou­jours réus­sir à évo­quer autre chose que ses efforts de recherche esthé­tique. De même, son invo­ca­tion des thèmes élec­tron­iques d’Ulysse Klotz se fait pesante, jusqu’à laiss­er cette musique con­t­a­min­er le sujet quand Zico allume un lecteur de cas­settes et se met à écouter ces mêmes thèmes. Et pour­tant, à tra­vers ce léger sur­moi de créa­teur de formes, pointe une vraie intu­ition de cinéaste. L’hu­mil­ité qu’il a, par exem­ple, de garder sol­idaires du pont de la Judée ses cadrages des scènes de nav­i­ga­tion, au milieu d’eaux jamais tout à fait calmes, lui per­met très naturelle­ment de fig­ur­er la dépen­dance de l’homme en mer vis-à-vis des bat­te­ments de l’im­men­sité. La caméra et le pont ont beau rester cam­pés sur leur axe com­mun, c’est le monde autour d’eux qui tangue et soumet le bateau et les hommes à ses pal­pi­ta­tions. Il n’y a guère qu’une tem­pête pour per­turber cet équili­bre, faisant vac­iller le cadre vis-à-vis du décor. À l’is­sue de celle-ci, la caméra suit un moment un Zico acca­blé qui arpente le pont dévasté, puis quitte le per­son­nage pour repren­dre sa posi­tion de vigie imper­turbable fix­ant la proue et le tan­gage, en atten­dant que Zico entre de lui-même dans le champ, soumis de nou­veau à un régime de com­po­si­tion d’im­age revenu à la nor­male.

En avant, jeunesse!

C’est aus­si cela que racon­te Jeunesse de Samani : une mat­u­ra­tion, sous forme de pro­gres­sive accep­ta­tion que la fougue de la jeunesse ne peut pas tout con­quérir, qu’il est des lois non écrites avec lesquelles il vaut mieux com­pos­er. On peut alors voir dans le film une cer­taine audace à se choisir un pro­tag­o­niste aus­si volon­tariste et buté, ren­dant le proces­sus de cette mat­u­ra­tion plus improb­a­ble. Peut-être pour ne pas ris­quer d’être laborieux en met­tant en scène ce proces­sus, Samani s’en sort par l’el­lipse, séparant ain­si à plusieurs repris­es un moment de choix incer­tain de Zico et, à la scène suiv­ante, celui où il a pris la déci­sion de pour­suiv­re l’aven­ture selon des ter­mes qu’il n’a pas écrits. Les issues de telles ellipses peu­vent appa­raître comme des renon­ce­ments, mais jamais comme des échecs: plutôt comme des pas en avant, dans la direc­tion d’un cer­tain ordre des choses, faits dans la con­science qu’une fois les pre­miers pas faits il était illu­soire de pré­ten­dre rebrouss­er chemin. C’est cette idée d’une con­science s’in­fil­trant mal­gré tout, cet effrite­ment de l’il­lu­sion de n’a­gir qu’à sa seule guise dans le monde, qui finis­sent par ren­dre Zico et son film sym­pa­thiques, au-delà de leurs rodomon­tades.

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