Le Fils de Jean

Le Fils de Jean

de Philippe Lioret

  • Le Fils de Jean
  • France, Canada2015
  • Réalisation : Philippe Lioret
  • Scénario : Philippe Lioret, Natalie Carter
  • d'après : le livre Si ce livre pouvait me rapprocher de toi
  • de : Jean-Paul Dubois
  • Image : Philippe Guilbert
  • Son : Jean-Marie Blondel
  • Montage : Andrea Sedláčková
  • Musique : Flemming Nordkrog
  • Producteur(s) : Marielle Duigou, Philippe Lioret, Pierre Even, Marie-Claude Poulin
  • Production : Fin Août Productions, France 3 Cinéma, Item 7
  • Interprétation : Pierre Deladonchamps (Mathieu), Gabriel Arcand (Pierre), Catherine de Léan (Bettina), Marie-Thérèse Fortin (Angie)...
  • Distributeur : Le Pacte
  • Date de sortie : 31 août 2016
  • Durée : 1h38

Le Fils de Jean

de Philippe Lioret

Une histoire de pères


Une histoire de pères

Pour son huitième film, Le Fils de Jean, Philippe Lioret pro­pose un drame mineur mais touchant, filmé avec retenue. Le film racon­te comme un jeune homme décou­vre l’ex­is­tence d’une famille cana­di­enne à l’occasion de la mort de son incon­nu de père. Sec, noueux et bien­veil­lant, Le Fils de Jean parvient à con­juguer une quête de pater­nité à un tra­vail d’enquête famil­iale, et à con­stru­ire dans ce même mou­ve­ment un déli­cat édi­fice d’émotions con­tra­dic­toires.

Intrigues familiales

Le Fils de Jean s’inscrit dans le genre du film à sus­pense famil­ial. Lorsqu’un appel lui apprend le décès et l’identité de son père, Math­ieu, trente­naire divor­cé et père d’un petit garçon, est porté par le besoin de ren­con­tr­er ses «nou­veaux» frères cana­di­ens. Le film joue alors de la crainte ou de l’espoir des con­séquences d’une telle ren­con­tre entre ces mon­des par­al­lèles, avant de porter peu à peu notre curiosité, ou notre inquié­tude, sur d’autres objets. Car l’irruption d’un fils illégitime dans une famille en deuil est un enjeu à haut risque, tant et si bien que Math­ieu se voit con­traint d’écouter Pierre, le meilleur ami de son père, qui lui demande de dis­simuler son iden­tité en se faisant pass­er pour un ami français «de pas­sage». Sans con­stituer le seul enjeu du film, il faut avouer que l’intérêt que l’on porte à l’éclaircissement des faits con­stru­it un pre­mier niveau d’attention aux péripéties de Math­ieu, autour duquel le réal­isa­teur peut tra­vailler d’autres enjeux.

Jeux de dupes

Para­doxale­ment, la petit his­toire que doit accepter Math­ieu pour pou­voir voir ses frères – et main­tenir, par cette dis­sim­u­la­tion, l’illusion d’une fig­ure patri­ar­cale immac­ulée – lui per­met de s’approcher de cette famille fan­tas­mée, de l’observer, de dé-fic­tion­nalis­er l’image qu’il s’était faite d’eux. Ce faisant, et au tra­vers de plusieurs con­fronta­tions entre les per­son­nages, Lioret insiste sur l’organe fic­tion­nel qu’est la famille – en par­tie pour ses rocam­bo­lesques secrets, mais aus­si par le jeu des his­toires que les per­son­nages se racon­tent entre eux et à eux-mêmes. Plus loin, l’enjeu des dits et non-dits, et la con­struc­tion per­pétuelle de fic­tions lors des inter­ac­tions entre per­son­nages, se retrou­ve au temps présent du film, dans l’innocent jeu de séduc­tion entre Math­ieu et Bet­ti­na, la fille de Pierre, son hôte cana­di­en (l’un et l’autre ont-ils des enfants? sont-ils céli­bataires ?). Ce regard que con­stru­it le film sur la machine fic­tion­nelle que con­stitue la famille est suff­isam­ment juste et mon­tré sans emphase pour mérit­er d’être salué.

Le partage des sentiments

En posant, dès le début du film, Math­ieu lui-même en père de famille qui sac­ri­fie l’importante com­péti­tion de judo de son fils pour enquêter sur ses racines au Cana­da, Lioret accorde rapi­de­ment un poids émo­tion­nel à cette quête de pater­nité. Il sem­ble que Math­ieu soit ten­té d’hypothéquer sa future famille pour con­naître ses orig­ines, et c’est pré­cisé­ment cette croisée des tem­po­ral­ités qui donne de l’enjeu à ces ren­con­tres. Évolu­ant dans un groupe de per­son­nages restreints dont il ne veut pas per­turber le quo­ti­di­en, Math­ieu se pose en obser­va­teur en per­pétuel tra­vail d’enquête et d’interprétation. Ici, la qual­ité de jeu de Pierre Deladon­champs en jeune adulte con­cerné mais à la mine cassée, à la fragilité souter­raine, per­met une iden­ti­fi­ca­tion émo­tion­nelle éton­nam­ment rapi­de. Lioret parvient, par l’habileté de son scé­nario et l’attention accordée à chaque per­son­nage, à traduire émo­tion­nelle­ment la com­plex­ité de la sit­u­a­tion : au fil de l’intrigue, le spec­ta­teur est mis face à des espoirs, des décep­tions, des tiers espoirs. Il peut lui aus­si inter­préter ce qu’il voit à la lumière des impli­ca­tions pos­si­bles de ces infor­ma­tions pour Math­ieu, et s’approprier l’éventail des vies pos­si­bles qui tan­tôt s’offrent, tan­tôt se dérobent à lui. La mise en scène de Lioret, en retrait (dis­cré­tion de la musique, infor­ma­tions don­nées à con­tretemps, jeu pré­cis des acteurs – en par­ti­c­uli­er Gabriel Arcand, qui inter­prète Pierre) entre­tient de tels moments de doutes, et joue de la pos­si­bil­ité per­ma­nente de bas­cule­ment entre plusieurs niveaux d’interprétations. Cette capac­ité à divis­er, dans le regard du spec­ta­teur, le per­son­nage dans ses attentes, ses inter­pré­ta­tions, et ses sen­ti­ments est la mar­que d’un sens du ciné­ma cer­tain, forgé pour ren­dre le réel dans toute sa com­plex­ité émo­tion­nelle.

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