© Universal Pictures International France
Jason Bourne

Jason Bourne

de Paul Greengrass

  • Jason Bourne
  • États-Unis2016
  • Réalisation : Paul Greengrass
  • Scénario : Paul Greengrass, Christopher Rouse
  • d'après : le personnage Jason Bourne
  • de : Robert Ludlum
  • Image : Barry Ackroyd
  • Montage : Christopher Rouse
  • Musique : John Powell, David Buckley
  • Producteur(s) : Frank Marshall, Matt Damon, Jeffrey Weiner, Paul Greengrass, Ben Smith, Gregory Goodman
  • Production : Universal Pictures, The Kennedy/Marshall Company, Captivate Entertainment, Pearl Street Films
  • Interprétation : Matt Damon (Jason Bourne), Tommy Lee Jones (Robert Dewey), Alicia Vikander (Heather Lee), Vincent Cassel (L'Atout), Julia Stiles (Nicky Parsons), Riz Ahmed (Aaron Kalloor)
  • Distributeur : Universal Pictures International France
  • Date de sortie : 10 août 2016
  • Durée : 2h04

Jason Bourne

de Paul Greengrass

Échec et Matt


Échec et Matt

À un jour près, sor­tait l’an dernier en salles Mis­sion : Impos­si­ble – Rogue Nation, cinquième chapitre des aven­tures d’Ethan Hunt, joué par Tom Cruise. À moins que ce ne soit l’inverse, tant il est vrai que les masques de l’agent secret n’auront servi que de cou­ver­ture à une star désireuse avant tout de réaf­firmer sa main­mise sur un genre, l’action­er, qui se dérobe inéluctable­ment sous ses pieds à mesure qu’elle gagne en âge. De ce compte à rebours enclenché il y a 20 ans déjà fil­tre une angoisse exis­ten­tielle, chaque prouesse étant pour Cruise une manière de surseoir à l’amenuisement pro­gram­mé de ses poten­tial­ités figuratives[ref]Lire à cet égard l’ou­vrage remar­quable de Louis Blan­chot, Les Vies de Tom Cruise, Capric­ci, 2016.[/ref]. Lui aus­si l’un des acteurs améri­cains les plus cap­ti­vants de sa généra­tion, Matt Damon n’a jamais eu un tel luxe avec Jason Bourne, l’espion amnésique qu’il incar­ne de nou­veau neuf ans après la fin d’une trilo­gie à suc­cès : c’est que son per­son­nage n’est mû que par une inter­minable quête des orig­ines, avançant à recu­lons vers sa scène prim­i­tive, au lieu d’embrasser l’horizon de sa pro­pre dis­so­lu­tion. La par­en­thèse Jere­my Ren­ner-Tony Gilroy (L’Héritage) refer­mée, le retour aux fon­da­men­taux ne pou­vait donc être que syn­onyme de régres­sion, sauf à chang­er rad­i­cale­ment le logi­ciel de cet anti­héros uni­di­men­sion­nel, ce dont cette suite se garde bien.

Occasion manquée

Dès La Mémoire dans la peau, Damon avait mis au point pour Bourne un pro­to­cole d’action pure, une gestuelle dont la red­outable mon­tée en régime se fai­sait dans un mutisme qua­si total. L’ex-black op de la CIA déjouait méthodique­ment – avec l’aide de femmes diverse­ment bien­veil­lantes – les com­plots our­dis par des fig­ures pater­nelles pressées d’en finir avec cet enfant illégitime devenu com­pro­met­tant. Étiré sur trois films, ce freud­isme com­mençait à sen­tir quelque peu le réchauf­fé dans La Mort dans la peau, où des flash­backs en rafale jetaient un éclairage œdip­i­en sur l’implacable behav­iourisme de cette machine à tuer. Mais enfin, l’arrivée à la mise en scène de Paul Green­grass fai­sait diver­sion : à la ligne claire choisie par Doug Liman suc­cé­dait le style caméra au poing du réal­isa­teur bri­tan­nique, qui n’a jamais paru plus per­cu­tant qu’alors, injec­tant à la fran­chise un réal­isme doc­u­men­taire rafraîchissant, et momen­tané­ment délesté des idéaux qui plombent sou­vent son ciné­ma de gauche (Vol 93, Green Zone, Cap­i­taine Phillips). C’était en 2004, puis 2007 (La Vengeance dans la peau) ; autant dire une éter­nité à l’échelle indus­trielle du block­buster.

Le prob­lème prin­ci­pal de Jason Bourne, le film, c’est qu’il est aus­si résol­u­ment tourné vers son passé que son prête-nom vers le sien. Ce come­back reprend donc les choses exacte­ment en l’état où Green­grass et Damon les avaient lais­sées à l’époque, avec le con­tente­ment de ceux qui avaient pressen­ti le bas­cule­ment de l’espionnage dans l’ère de la sur­veil­lance général­isée. Bien sûr, un léger ravale­ment de façade était néces­saire, et il est con­fié à des per­son­nages sec­ondaires de hack­er rené­gate et de mil­liar­daire damné de la Sil­i­con Val­ley, chargés de meubler le réc­it au goût para­noïaque du jour : Snow­den fig­ure même par­mi les pre­miers sus­pects d’un piratage infor­ma­tique; c’est dire à quel point nous sommes ici en phase avec l’actualité. Mais pourquoi pas, puisque que la per­ti­nence de Bourne tient depuis tou­jours à son anachro­nisme, dans un monde où le ver­sant humain du ren­seigne­ment a été pro­gres­sive­ment nég­ligé au prof­it de sa tech­nol­o­gi­sa­tion accrue. De la décon­nex­ion entre, d’un côté, un corps rompu aux sit­u­a­tions les plus extrêmes et, de l’autre, la cel­lule de crise de Lan­g­ley qui tente dés­espéré­ment d’en repren­dre le con­trôle grâce à son réseau panop­tique, nais­sait un sus­pense inédit. Pal­pi­tantes, les scènes de fila­tures des volets précé­dents tiraient ain­si le meilleur par­ti des villes qu’elles avaient pour cadres, de Goa à Berlin, en pas­sant par Paris et Zurich. Elles par­ve­naient même à inven­ter un motif dont Bourne fera sa sig­na­ture et qui flat­tait une vieille chimère en nous : l’escamotage, ou la pos­si­bil­ité grisante de se sous­traire à tout moment à l’emprise total­i­taire de Big Broth­er.

Off the Grid

Pourquoi, dès lors, mon­tr­er Bourne aus­si frontale­ment dès les pre­miers plans, là où sa réap­pari­tion aurait pu être orchestrée avec un min­i­mum d’ingéniosité ? L’ouverture du film est à cet égard ridicule : errant à la fron­tière gré­co-albanaise, celui-ci, assail­li d’ultimes sou­venirs, tue le temps dans un fight club, à l’évidence pour nous prou­ver la forme olympique à laque­lle s’est astreinte son inter­prète. Mais si la patate est là, le cœur n’y est plus. Mal­gré le six-pack, Matt Damon a la quar­an­taine un peu épaisse ; son enne­mi juré, Vin­cent Cas­sel, des cernes presque aus­si mar­quées que celle de Tom­my Lee Jones, qui joue ici un énième Chronos omni­scient par­ti pour dévor­er sa progéni­ture, avant de s’y cass­er les dents. Tous ont le vis­age con­stipé de ceux qui se savent trop âgés pour leur rôle ; les deux pre­miers représen­tant à la fois des pro­to­types et des ves­tiges du pro­gramme qui fit d’eux d’insaisissables assas­sins. Une scéno­gra­phie autre­fois minée de chausse-trapes et de leur­res laisse aujourd’hui place à un amas de tôles frois­sées, d’où ne se détache qu’une course-pour­suite à moto dans les rues d’Athènes sur fond d’affrontements entre policiers et man­i­fes­tants. D’une indé­ni­able maes­tria, elle n’en plagie pas moins un pas­sage décisif du deux­ième épisode, de même que la ten­ta­tive d’assassinat à Las Vegas lorgne paresseuse­ment du côté de la séquence de l’opéra de Rogue Nation.

Et tout est à l’avenant dans ce sequel qui con­fond scé­nario avec cahi­er des charges, écri­t­ure avec resucée d’une for­mule obsolète où des dia­logues épiphaniques (« Jesus Christ, it’s Jason Bourne ! ») sont cen­sés drama­tis­er des enjeux aus­si plats qu’un encéphalo­gramme. Ce recy­clage éhon­té passerait encore si le « ciné­ma vérité » de Green­grass n’accusait lui aus­si un sacré coup de vieux, figé dans ses pro­pres embardées et un mon­tage toutes cou­tures appar­entes, véri­ta­ble cache-mis­ère d’un script écrit dans la pré­cip­i­ta­tion du fan ser­vice. Con­damnée à la surenchère, la réal­i­sa­tion abdique par con­séquent tout sens du rythme au prof­it d’une effer­ves­cence de sur­face qui dis­simule mal l’aporie nar­ra­tive de ce pro­jet foireux dès sa prémisse : il était impos­si­ble de rétablir l’innocence que Jason Bourne a per­due en recou­vrant pro­gres­sive­ment sa mémoire. Et au cas­cadeur bas du front qu’il est désor­mais devenu, on préférait à coup sûr le Petit Poucet migraineux revenant sur ses pas dans des paysages de carte postale, lorsqu’il chas­sait l’ogre en basse cam­pagne dans la Nièvre ou quadrillait de toit en toit la cas­bah de Tanger.

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