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Guibord s’en va-t-en guerre

Guibord s’en va-t-en guerre

de Philippe Falardeau

  • Guibord s’en va-t-en guerre
  • Canada2015
  • Réalisation : Philippe Falardeau
  • Scénario : Philippe Falardeau
  • Image : Ronald Plante
  • Décors : André-Line Beauparlant
  • Costumes : Sophie Lefebvre
  • Son : Claude La Haye
  • Montage : Richard Comeau
  • Musique : Martin Léon
  • Producteur(s) : Luc Déry, Kim McCraw, Claude Paiement
  • Production : micro_scope
  • Interprétation : Patrick Huard (Steve Guibord), Irdens Exantus (Souverain Pascal), Suzanne Clément (Suzanne), Clémence Dufresne-Deslières (Lune), Paul Doucet (le Premier ministre), Robin Aubert (Rodrigue)...
  • Collaboration au scénario : Stéphane Lafleur
  • Distributeur : Happiness Distribution
  • Date de sortie : 27 juillet 2016
  • Durée : 1h44

Guibord s’en va-t-en guerre

de Philippe Falardeau

Il était une fois, au milieu des forêts, des rivières et des castors


Il était une fois, au milieu des forêts, des rivières et des castors

Gui­bord s’en va-t-en guerre se présente d’abord comme un road movie tran­quille sil­lon­nant les forêts riantes du Québec nord, sur fond de fan­fare et de Cha-Cha-Cha à la Hen­ry Manci­ni. Le député et ancien joueur de hock­ey Steve Gui­bord, accom­pa­g­né de son fidèle sta­giaire Sou­verain Pas­cal, y par­court sa petite cir­con­scrip­tion de Rapi­des-aux-Out­ardes pour régler les affaires courantes mais aus­si con­sul­ter ses électeurs sur un épineux prob­lème : faut-il que le Québec s’en­gage dans la guerre au Moyen-Ori­ent ? Seul à ne s’être pas encore pronon­cé dans ce référen­dum où les scores sont à égal­ité, voilà le député et sa mod­este région pro­jetés sous les feux de la grande scène inter­na­tionale. Le film dans son ensem­ble repro­duit quant à lui ce même geste : celui de met­tre con­sid­érable­ment en avant les détails d’une poli­tique de province, au risque de s’y égar­er.

Absurde et politique

À l’in­star de La Loi de la jun­gle d’An­tonin Peret­jatko ou de Gaz de France de Benoit Forgeard, Gui­bord s’en va-t-en guerre choisit lui aus­si le genre de la comédie satirique pour dévoil­er l’ab­sur­dité rég­nant à tous les niveaux de la vie poli­tique con­tem­po­raine : un syn­di­cat d’ou­vri­er fait un bar­rage routi­er en réponse un autre bar­rage con­stru­it par les Algo­nquins, un maire veut absol­u­ment la guerre pour créer de l’emploi, le Pre­mier min­istre du Québec joue de la gui­tare élec­trique dans son bureau avec sa gamine de douze ans. Mais la gen­tille fable comique de Falardeau, pleine de per­son­nages stéréo­typés et bien­veil­lants (la fille de Gui­bord est une ado­les­cente rebelle mais paci­fiste, son épouse, jouée par Suzanne Clé­ment, est autori­taire mais dévouée), se laisse con­t­a­min­er par le phénomène de paralysie générale qu’elle dénonce. De même que le député s’empêtre dans l’im­broglio des affaires locales, le film entier se perd dans la boucle ennuyeuse des allers-retours de Gui­bord, s’en­lise dans la sim­ple anec­dote humoris­tique — une séance amu­sante de lec­ture d’une poétesse Castafiore, ou encore des miettes de petit four per­du dans le canapé du pre­mier Min­istre.

Ce mécan­isme d’es­souf­fle­ment et de chute bur­lesque faisant état du vide poli­tique actuel aurait pu fonc­tion­ner s’il n’é­tait pas au ser­vice d’une vision volon­taire­ment anachronique de ce même monde poli­tique. Là où par exem­ple Gaz de France dénonçait avec un cer­tain brio l’emprise totale de l’opin­ion et du sto­ry­telling sur la poli­tique d’au­jour­d’hui, le réal­isa­teur se con­tente d’évo­quer l’éter­nel con­flit entre intérêt privé et « Bien com­mun » qu’évo­quait déjà Rousseau dans Le Con­trat social : des maires jusqu’au min­istre, en pas­sant par Gui­bord lui-même, cha­cun agit ici avec cynisme au nom de son pro­pre prof­it.

Le souverain Pascal

L’hu­mour de ce con­te philosophique un peu suran­né est heureuse­ment rat­trapé par un per­son­nage par­ti­c­ulière­ment réus­si : le sta­giaire Sou­verain Pas­cal qui sert de spin doc­tor à Gui­bord. Nou­veau « valet » de comédie bien plus bril­lant que son maître, Sou­verain cite à tort et tra­vers Rousseau, Voltaire et Mon­tesquieu, témoignant d’une éru­di­tion phénomé­nale en matière de sci­ences poli­tiques com­plète­ment décalée par rap­port au quo­ti­di­en prosaïque de Gui­bord. Les deux per­son­nages for­ment alors un cou­ple pla­tonique et insé­para­ble, assem­blant de manière jouis­sive les deux faces inc­on­cil­i­ables de la poli­tique : l’idéal­isme d’une part, le prag­ma­tisme de l’autre. La joie qui se dégage du film, assuré­ment, vient de ce per­son­nage ingénu, pas­sion­né et malin, capa­ble des solu­tions les plus ingénieuses grâce à son her­méneu­tique savante des affaires du monde. Grâce à lui, la comédie de Philippe Falardeau respire un peu, rêve le tri­om­phe de la cul­ture et de l’in­tel­lect, s’échappe enfin vers un ailleurs salu­taire : la petite ville de Port-au-Prince, auprès de laque­lle Sou­verain racon­te via Skype la vie poli­tique québe­coise, seul et unique moment de sto­ry­telling authen­tique­ment con­tem­po­rain.

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