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Fever Room

Fever Room

  • Fever Room sera présenté au théâtre Nanterre Amandiers du 5 au 13 novembre 2016, dans le cadre du Festival d'Automne à Paris.
  • Fever Room

    La lumière émancipée


    La lumière émancipée

    Le spec­ta­cle d’Apichat­pong Weerasethakul Fever Room, présen­té à Brux­elles dans le cadre du Kun­sten­fes­ti­valde­sarts au mois de mai, ressem­ble à ses films : il met en scène des fig­ures de lumière qui inter­ro­gent les notions de présence et d’absence de la façon la plus ren­ver­sante qui soit.

    Sur l’écran d’abord unique qui descend du pla­fond du KVS_Bol défile une série de plans dis­parates, tan­dis qu’une voix off accom­pa­gne cette énuméra­tion visuelle d’une liste d’élé­ments qui la recoupe – par­fois. S’ag­it-il du réc­it d’un délire fébrile, comme le sug­gère le titre de la pièce ? Sommes-nous de retour dans l’hôpi­tal de Ceme­tery of Splen­dour, au moment du réveil d’une patiente, comme cer­tains plans le sug­gèrent ? Au bout de quelques min­utes déjà, les choses se com­pliquent : l’énuméra­tion visuelle et sonore recom­mence, sans que l’on sache si les images que nous voyons sont exacte­ment les mêmes que la pre­mière fois, si leur ordre est iden­tique, défail­lances de la mémoire oblig­ent. Quoi qu’il en soit, les images que nous revoyons ne sont plus les mêmes : nous y décelons de nou­veaux élé­ments. Déjà, Apichat­pong Weerasethakul ouvre en nous cet espace men­tal où les images sont venues se loger, où elles demeurent, incer­taines, trans­for­mées par leur ren­con­tre avec le corps de cha­cun.

    Traversée du miroir

    Cet espace men­tal s’extériorise bien­tôt par l’arrivée d’un deux­ième écran, au-dessus du pre­mier, puis de deux autres, à gauche et à droite du pub­lic, nous englobant dans un ter­ri­toire d’images. Les vagues s’écrasent sur le sable. Elles aus­si sont à la fois les mêmes et autres sur les qua­tre écrans. Du bateau sur lequel nous avions cru voguer, puis de cette plage, nous descen­dons dans une grotte. L’une de celles où l’idée du ciné­ma s’est inven­tée, une torche et un bout de roche fri­able à la main. Un homme y évolue et les fig­ures rupestres le regar­dent.

    Retour à l’air libre. Il se met à pleu­voir. C’est alors que tout se ren­verse. Les écrans dis­parais­sent et devant nous, le rideau s’ou­vre. Le bruit de la pluie con­tin­ue et c’est d’abord un sim­ple lam­padaire papil­lotant qui vient con­vo­quer l’im­age de l’or­age. Sidéra­tion de se retrou­ver ain­si, soudain, de l’autre côté du miroir. Car nous n’é­tions pas dans la salle mais sur la scène, et ces sièges vides face à nous, sous les hauts bal­cons du théâtre, sem­blent nous indi­quer que nous avons été pro­jetés dans le paysage plu­vieux de l’im­age ciné­matographique. À moins que ce soient nos images intérieures qui aient envahi l’e­space.

    Lumière primordiale

    C’est en tout cas sur nous que la lumière vient désor­mais se pro­jeter. Une lampe au loin bal­aye nos vis­ages, puis d’autres lumières, comme un essaim de luci­oles motorisées, roulent sur la salle. La fumée envahit l’e­space et bien­tôt le fais­ceau qui nous fait face se struc­ture, prend forme. Il des­sine des plans lumineux qui sem­blent plus matériels encore que ces êtres qui habitaient plus tôt l’écran. Un cône de se des­sine, s’ou­vrant vers nous en rota­tion. Est-ce une image pro­jetée qui des­sine ces volutes au loin, ou n’est-elle pro­duite que par la ren­con­tre d’une lumière blanche avec la fumée? Au-delà d’une énigme tech­nique, cette expéri­ence de per­cep­tion ambiguë et étour­dis­sante fait ressur­gir des doutes fon­da­men­taux. La per­cep­tion est-elle en nous ou à l’ex­térieur de nous ? Peut-on dif­férenci­er images externes et internes ? Les unes sont-elles plus réelles, plus matérielles que les autres ? Com­ment cette lumière blanche, apparem­ment inerte, peut-elle en venir à for­mer le tis­su de toute notre expéri­ence sen­si­ble ? Les mots ne peu­vent dépli­er l’expérience qu’a pos­te­ri­ori. Apichat­pong Weerasethakul se mon­tre ici digne des plus grands arti­sans de la lumière pro­jetée, générant au fil des séquences lumineuses dif­férentes sortes de trou­ble qui con­cer­nent en fin de compte rien de moins de notre rap­port au monde tout entier.

    Voici d’ailleurs que nous nous retrou­vons dans la cav­erne, assoupis con­tre une pierre rugueuse, comme si tout ceci n’avait été qu’un rêve (et alors ?), avant de devoir sor­tir de cette deux­ième cav­erne qu’a été pour nous la salle, avec l’impression d’avoir fait un tour com­plet : Fever Room ren­voie au vécu prim­i­tif de la lumière que pro­po­saient les pre­miers films expéri­men­taux d’Apichat­pong Weerasethakul, vécu qui se trou­ve com­biné aux esthé­tiques dévelop­pées dans ses images fig­u­ra­tives, pro­duites pour la salle ou pour les galeries, et dont le sou­venir nour­rit égale­ment la pièce. Cette nou­velle œuvre con­tient toutes les autres, et c’est pour­tant une expéri­ence inédite. Une de plus.

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