Apprentice

Apprentice

de Boo Junfeng

  • Apprentice
  • Singapour, Allemagne, France2015
  • Réalisation : Boo Junfeng
  • Scénario : Boo Junfeng, Raymond Phathanavirangoon
  • Image : Benoît Soler
  • Décors : James Page, Andy Phua
  • Costumes : Meredith Lee
  • Son : Ting Li Lim
  • Montage : Natalie Soh, Lee Chatametikool
  • Musique : Alexander Zekke, Matthew James Kelly (thème)
  • Producteur(s) : Raymond Phathanavirangoon, Fran Borgia, Tan Fong Cheng
  • Production : Akanga Film Asia, Peanut Pictures, Zhao Wei Films
  • Interprétation : Fir Rahman (Aiman), Wan Hanafi Su (Rahim), Mastura Ahmad (Suhaila), Boon Pin Kho (James)...
  • Distributeur : Version Originale / Condor
  • Date de sortie : 1 juin 2016
  • Durée : 1h36

Apprentice

de Boo Junfeng

Gibier de potence


Gibier de potence

Issus des sélec­tions can­nois­es, l’un en com­péti­tion offi­cielle, l’autre à Un Cer­tain Regard, Elle et Appren­tice ont pour autre point com­mun de faire de leur per­son­nage prin­ci­pal la progéni­ture d’un père meur­tri­er. Leur sor­tie en salles à une semaine d’intervalle ren­force ce sen­ti­ment de prox­im­ité.

Pour tout dire la com­para­i­son ne joue pas vrai­ment en faveur du film de Boo Jun­feng, son deux­ième long-métrage après Sand­cas­tle, sélec­tion­né en 2010 à la Semaine de la Cri­tique mais jamais dis­tribué en France à ce jour. Là où Paul Ver­ho­even sonde le trau­ma de son héroïne pour mieux le dis­tor­dre, en faire sur­gir toutes les résur­gences des plus inquié­tantes au plus comiques, le réal­isa­teur sin­gapourien se con­tente d’en faire le seul et unique trait de car­ac­tère du jeune gar­di­en de prison en quête d’un nou­velle fig­ure pater­nelle dont nous suiv­ons les pas.

Ligne droite

Appren­tice est du coup un film en totale ligne droite qui ne provoque guère de sur­prise sur le plan nar­ratif. On est de bout en bout dans une quête de rédemp­tion de fac­ture très clas­sique, où on assiste à un enchaîne­ment qua­si pro­gram­ma­tique des séquences oblig­a­toires du genre choisi. Le bal­ance­ment entre l’attraction mor­bide provo­quée par le méti­er de bour­reau – pro­fes­sion incar­née par ce père de sub­sti­tu­tion tant recher­ché – et l’appel à un retour à la vie – que la sœur du maton représente par son désir d’ailleurs (elle veut démé­nag­er en Aus­tralie) – struc­ture le réc­it autour d’un ping-pong exis­ten­tiel finale­ment assez pau­vre.

Car en réal­ité la dialec­tique à l’œuvre – sur­sig­nifiée à grands coups de mon­tage alterné – reste surtout du domaine de l’intention. Le per­son­nage de la sœur est réduit à la por­tion con­grue, rat­taché à des séries d’appels télé­phoniques qui son­nent d’ailleurs sou­vent dans le vide. Ce qui est on ne peut plus logique puisque ces deux êtres n’ont en fait que peu de choses à se dire. La piste de la rela­tion inces­tueuse mise en scène sans finesse – par de mul­ti­ples regards en coin et plusieurs crises de jalousie déplacées – n’est jamais vrai­ment creusée et fait se deman­der pourquoi Boo Jun­feng s’attarde autant sur un tel non-événe­ment.

De même, si la ten­ta­tive de trou­ver une échap­pa­toire dans un nou­veau rap­port fil­ial s’avère davan­tage fouil­lée, et appa­raît même comme le cœur nerveux du film, elle finit toute­fois en queue de pois­son à la faveur d’un rebondisse­ment con­venu. Toute la ten­sion dra­ma­tique accu­mulée autour de la pos­si­bil­ité d’une con­fronta­tion entre le jeune gar­di­en de prison et son supérieur hiérar­chique – qui n’est autre que celui qui a exé­cuté son pater­nel – s’en trou­ve comme escamotée. On en reste encore et tou­jours au stade de l’illustration de la sit­u­a­tion de départ, à la sur­face des rela­tions humaines qui s’y jouent, ce qui se révèle assez frus­trant.

Beauté plastique

Car pour Boo Jun­feng, l’essentiel sem­ble être ailleurs que dans le traite­ment psy­chologique. Appren­tice est d’une beauté plas­tique incon­testable. La pho­togra­phie est impres­sion­nante, toute en clair-obscur, avec une den­sité des noirs qui n’est pas sans évo­quer cer­tains thrillers coréens de Na Hong-jin (The Chas­er, The Mur­der­er…). Tous les gestes liés à la pendai­son sont filmés avec minu­tie, de façon presque bres­soni­enne, décom­posés dans leur proces­sus de mort, du choix de la taille de la corde au maniement du levi­er action­nant la trappe fatale. Cette volon­té de coller au réel d’une exé­cu­tion, avec un aspect très doc­u­men­taire dans la pré­ci­sion, est d’ailleurs la part la plus fasci­nante du long-métrage. Tra­vail­lant chaque plan au cordeau, avec un sens remar­quable du cadre, le cinéaste a cepen­dant ten­dance à con­fon­dre maîtrise et pose.

Pour preuve, la grande séquence de dia­logue entre le héros tour­men­té et son père de sub­sti­tu­tion est peu à peu noyée par la fumée générée par leur con­som­ma­tion de cig­a­rettes. L’effet, graphique­ment superbe, fait décrocher du con­tenu même de la dis­cus­sion. Il y a dans Appren­tice un hia­tus per­ma­nent entre la grâce pure de la forme et la volon­té plus prosaïque de racon­ter une his­toire qui tienne la route. Con­tenu et con­tenant sont comme traités de manière indépen­dante ce qui donne la sen­sa­tion étrange d’avoir deux films en un, avec les qual­ités de l’un et les faib­less­es de l’autre.

Résul­tat, au tout dernier plan, lais­sant une fin ouverte, on n’est bien en peine d’imaginer le futur du per­son­nage prin­ci­pal. Boo Jun­feng ne nous l’a jamais fait aimer ou détester. Ni même com­pren­dre. Son sort nous indif­fère.

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