Elle

Elle

de Paul Verhoeven

  • Elle
  • France, Allemagne2016
  • Réalisation : Paul Verhoeven
  • Scénario : David Birke
  • d'après : le roman Oh...
  • de : Philippe Djian
  • Image : Stéphane Fontaine
  • Décors : Laurent Ott
  • Costumes : Nathalie Raoul
  • Son : Jean-Paul Mugel
  • Montage : Job ter Burg
  • Musique : Anne Dudley
  • Producteur(s) : Saïd Ben Saïd, Michel Merkt
  • Production : SBS, Twenty Twenty Vision Filmproduktion GmbH, France 2
  • Interprétation : Isabelle Huppert (Michèle), Laurent Lafitte (Patrick), Anne Consigny (Anna), Virginie Efira (Rebecca), Charles Berling (Richard), Alice Isaaz (Josie), Christian Berkel (Robert), Judith Magre (Irène), Jonas Bloquet (Vincent), Vimala Pons (Hélène), Raphaël Lenglet (Ralf)...
  • Distributeur : SBS Distribution
  • Date de sortie : 25 mai 2016
  • Durée : 2h10

Elle

de Paul Verhoeven

Au nom d'Huppert...


Au nom d'Huppert...

Si le nou­veau film de Paul Ver­ho­even s’est rebap­tisé Elle, plutôt que « Oh… » comme le roman de Philippe Djian dont il est adap­té, c’est parce qu’il fait d’Isabelle Hup­pert le piv­ot de son intrigue. D’ailleurs, à la lec­ture de l’histoire de cette quin­qua au cynisme réfrigérant et à la vie intime déca­pante, la comé­di­enne n’avait pas atten­du l’accord de Ver­ho­even pour faire savoir son intérêt au déten­teur des droits, le pro­duc­teur Saïd Ben Saïd. De fait, tout dans le per­son­nage évoque le pro­fil d’Huppert : en pre­mier lieu, cette capac­ité à faire dériv­er le cours des choses sous le masque d’un vis­age indéchiffrable, qui fait la mar­que de son jeu depuis plus de quar­ante ans qu’elle con­tribue à faire dérailler le ciné­ma français de son petit cir­cuit rou­tinier. Faut-il pour autant réduire Elle à un acte de bravoure actologique ? Évidem­ment pas. Et c’est peu dire qu’on attendait surtout beau­coup de la ren­con­tre entre l’une des actri­ces main­stream les plus sub­tile­ment déjan­tées et le sar­casme légendaire du réal­isa­teur de Basic Instinct, après dix ans d’absence depuis le très beau Black Book. Laque­lle ren­con­tre, sur le dos du roman de Djian (drôle mais pas très fin­aud) et dans l’ombre du ciné­ma français, lais­sant ain­si plan­er le retour en fan­fare du Boss de la farce satirique. Ver­dict ? Le duo Verhoeven/Huppert se hisse, avec Ma Loute, dans notre Top 1 ex-aequo (et pro­vi­soire, évidem­ment) de cette année. D’ailleurs, à l’heure où l’on écrit, avec 2450 entrées à la séance de 14h, Elle cara­cole en tête du box-office parisien devant War­craft. Pas mal pour un film non primé.

Il y a quelque chose de tordu au royaume d’Huppert

Soit l’histoire de Michèle, entre­pre­neuse couron­née de suc­cès, céli­bataire, divor­cée, mère d’un grand dadais, et harcelée à domi­cile par un mys­térieux agresseur cagoulé. Pour ne pas gâch­er la sur­prise, dis­ons de l’enquête de Michèle qu’elle vire à la mas­ca­rade, et que le din­don ne sera pas celui que l’on croit. Soit, surtout, l’expurgation du réc­it de Djian de ses pas­sages les plus volatiles : exit la petite psy­cholo­gie du roman d’origine, implé­men­ta­tion du cynisme d’Amer­i­can Psy­cho dans la psy­ché d’une bobo de la ban­lieue ouest. Chez Ver­ho­even, c’est d’abord le corps qui par­le : le verre brisé de la scène de viol, le broiement des os, les étoffes qui craque­nt, le bruit sourd de la chair con­tre le sol, mais aus­si les cli­quetis de l’argenterie, le frot­te­ment des bas con­tre le pan­talon du gen­til voisin qu’on invite à dîn­er, les volets qui claque­nt fort, les déto­na­tions d’un stand de tir (scène absente du bouquin, juste­ment), bref, toute la musique con­crète d’un univers amphi­bie : placide et nor­mal en sur­face, mais gon­flé dans ses pro­fondeurs d’une mon­stru­osité prête à sur­gir dans un fra­cas de vais­selle cassée. Et c’est au beau milieu de cette sym­phonie dis­so­nante que Ver­ho­even a choisi de por­trai­tur­er sa muse, en petit chef d’orchestre au dia­pa­son de son décor.

Elle entre donc dans la famille de ces films qui en dis­ent plus que tous les autres sur la Per­sona de leur vedette. Dès lors, quel serait le pro­pre du Hup­pert movie ? Réponse de Ver­ho­even : ces per­son­nages telle­ment fam­i­liers du bord du gouf­fre, qu’ils y ont trou­vé leur équili­bre. Et si l’on s’en réfère à Elle, sans doute aus­si cette propen­sion à faire ray­on­ner sur son entourage le trou­ble qui l’anime au plus pro­fond, et qui, à mesure que décroît sa capac­ité à sup­port­er ses proches, aug­mente l’attachement qu’elle leur porte : en somme, faire de l’insupportable sa pro­pre zone de con­fort. Il y a ain­si chez Michèle quelque chose de « tor­du » : le con­traste entre son passé, d’une atroc­ité ver­tig­ineuse, et le ton léger qu’elle emploi pour le racon­ter à son voisin ; mais aus­si ce rap­port frontal qu’elle instau­re en toute sit­u­a­tion, creu­sant sa per­son­nal­ité déjà con­tro­ver­sée d’un peu plus d’équivoque. Ain­si, lorsqu’elle passe aux aveux, con­fes­sant à sa meilleure amie qu’elle entrete­nait une liai­son avec son mari, c’est de face et les yeux grands ouverts qu’elle observe, patiente, l’effet dévas­ta­teur de son annonce – juste avant de fil­er avec son voisin, cheville chif­fon­née et gueule ecchy­mosée, et que ne s’échappe l’implacable con­stat valant aus­si bien pour leur rela­tion que pour elle-même : « c’est tor­du ». Au fond, il faut bien com­pren­dre, à cet instant pré­cis, que c’est tout le film qui s’accorde à sa névrose. C’est un peu la revanche de l’Is­abelle Hup­pert de L’Avenir, de Mia Hansen-Løve, dans lequel son per­son­nage subis­sait l’effondrement du château de carte de son exis­tence. Ici, tout est iden­tique – Michèle est divor­cée, mère, finan­cière­ment autonome, sûre d’elle –, à ceci près qu’elle a repris les com­man­des du vais­seau. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’à l’image des mul­ti­ples sor­ties de route du scé­nario, sa tra­jec­toire n’est pas rec­tiligne.

La farce du cinéma français

Dernière­ment, de La Pianiste de Haneke à Elle, en pas­sant par Tip Top de Serge Bozon et Abus de faib­lesse de Cather­ine Breil­lat, les meilleurs films d’Isabelle Hup­pert sont ceux où la vio­lence vire à l’absurde, lais­sant le spec­ta­teur à la porte du secret de sa démence. Tout le tal­ent de Ver­ho­even con­siste ain­si à souf­fler le chaud et le froid sur les mêmes scènes, cal­i­brant l’humeur du réc­it sur le trou­ble de son héroïne. À titre d’exemple, quelques sec­on­des avant d’inspirer l’abjection qui s’impose effec­tive­ment, la scène de viol inau­gu­rale est d’abord intro­duite par son con­trechamp : le regard amu­sant d’un gros matou qui ron­ronne. Le reste obéi­ra d’un bout à l’autre au même découpage schizoïde, Elle ne ces­sant de faire grin­cer son réc­it en incor­po­rant ce qu’il faut de déri­sion où l’on s’y attend le moins – d’une agres­sion, donc, à la dis­per­sion des cen­dres de la mère en pas­sant par l’achat d’un paquet de chips bio à la supérette. Mais c’est dans le dis­posi­tif cauchemardesque de la scène de Noël, en plein cœur du réc­it, que le pro­jet comique de Ver­ho­even déploie toute son enver­gure ; lorsque la petite comédie humaine des veu­leries de cou­ples s’installe autour de la table de Michèle : son ex (Charles Berling), accom­pa­g­né de sa nou­velle com­pagne, plus jeune et jolie qu’elle (Vimala Pons), sa meilleure amie (Anne Con­signy), escortée de son mari volage (cf. plus haut), sa mère, épaulée d’un jeune beauf de quar­ante ans son cadet, son fils et sa belle-fille (Alice Isaaz), qu’elle ne peut pas piffr­er, et enfin son voisin d’en face (Lau­rent Lafitte) avec sa femme (Vir­ginie Efi­ra). Le tout grav­i­tant autour d’une Isabelle Hup­pert plus rep­tili­enne que jamais, maîtresse de mai­son tirant les ficelles de son théâtre de mar­i­on­nettes. Autrement dit, ain­si lancé sur un rythme hys­térique, c’est le tableau du ciné­ma français repeint par Ver­ho­even aux couleurs d’un bur­lesque de salon. Éclate alors toute la dimen­sion satirique du film, char­ri­ant moins de « poli­tique » (comme ce fut magis­trale­ment le cas de Robo­cop et Star­ship Troop­ers), qu’une décharge de grotesque telle qu’elle rejoint aisé­ment – quoique dans une gamme plus dis­crète – Ma Loute au rang de nos dernières stupé­fac­tions.

À titre d’anecdote, il faut remerci­er la prov­i­dence d’avoir placé Vir­ginie Efi­ra, Vimala Pons et Alice Isaaz sur le chemin de Michèle, tant le scé­nario de leur mise hors d’état de nuire reflé­tait l’état actuel du marché : au som­met Hup­pert, et les autres loin, très loin der­rière. Elle seule sem­blait capa­ble de tir­er Ver­ho­even de sa retraite anticipée, et de lui inspir­er l’un des films les plus sub­tile­ment farcesques de sa car­rière. Film qui, en retour, la fait accéder, elle, à l’Olympe de son art. Mais préférant encom­br­er l’éther d’une énième let­tre ouverte de papy Ken Loach, le jury can­nois avait vis­i­ble­ment décidé de rester sourd aux dieux du ciné­ma. Point final d’une édi­tion décidé­ment placée – avec Ma Loute, Toni Erd­mann et Elle, tous absents du pal­marès – sous le signe de la mas­ca­rade.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

RoboCop
RoboCop
Top 10 de l’année 2021
Top 10 de l’année 2021
Benedetta
Benedetta
Basic Instinct
Basic Instinct
La trilogie politique de Paul Verhoeven
La trilogie politique de Paul Verhoeven
Starship Troopers
Starship Troopers
Un grand saut dans le vide
Un grand saut dans le vide
La Chair et le Sang
La Chair et le Sang
Black Book
Black Book