© K.C. Bailey / Universal Pictures
Sisters

Sisters

de Jason Moore

  • Sisters
  • États-Unis2015
  • Réalisation : Jason Moore
  • Scénario : Paula Pell
  • Image : Barry Peterson
  • Décors : Richard Hoover
  • Montage : Lee Haxall
  • Musique : Christophe Beck
  • Producteur(s) : Tina Fey, Jay Roach, John S. Lyons
  • Production : Little Stranger, Everyman Pictures
  • Interprétation : Tina Fey (Katherine Anne «Kate» Ellis), Amy Poehler (Maura Ellis), Maya Rudolph (Brinda), Ike Barinholtz (James)...
  • Distributeur : Universal Pictures International France
  • Date de sortie : 11 mai 2016
  • Durée : 1h58

Sisters

de Jason Moore

Un peu de temps


Un peu de temps

Après Kris­ten Wiig dans Mes meilleures amies, Melis­sa McCarthy dans Spy ou encore Amy Schumer dans Crazy Amy, Tina Fey et Amy Poehler enrichissent encore avec Sis­ters la galerie de por­traits de femmes mod­ernes (céli­bataires, espi­onnes…) de cette pre­mière généra­tion d’ac­tri­ces main­tenant établie sur le devant de la scène comique, genre jusque là plutôt réservé aux hommes. Toutes deux en sont les plus fières représen­tantes, puisque cha­cune a bril­lé dans des suc­cès pop­u­laires tels que Parks and Recre­ation, 30 Rock ou encore Vice Ver­sa. De l’amitié de ces deux actri­ces à la ville à leur fra­ter­nité à l’écran il n’y avait qu’un pas. Le voilà franchi. Et c’est avec un vrai plaisir qu’on décou­vre leurs excen­tric­ités et leur com­plic­ité dans une comédie libre et auda­cieuse.

Caricaturiste

Dans Sis­ters, Mau­ra et Kate Ellis se retrou­vent dans la mai­son famil­iale désor­mais ven­due pour débar­rass­er leur cham­bre d’enfant. Émues de cette page qui se tourne, elles déci­dent d’organiser une dernière fête pour mar­quer le coup. À cette occa­sion, cha­cune se pro­pose de jouer le rôle de l’autre dans un miroir par­fait : Mau­ra, inca­pable de penser à elle, va devoir appren­dre à se laiss­er aller ; Kate, elle, trop irre­spon­s­able, est désignée cap­i­taine de la soirée. Il y a presque quelque chose de trop sim­ple dans Sis­ters, dès l’entrée en matière. À grands coups de pinceaux, les deux sœurs sont définies en deux scènes comme deux extrêmes opposés. L’une asperge de crème solaire, pour son bien, un homme qu’elle prend pour un SDF, avant d’échanger gen­ti­ment avec ses par­ents sur Skype, quand l’autre fait fon­dre les sour­cils d’un pau­vre type dans un apparte­ment qu’elle a trans­for­mé en salon de beauté et dont elle se fait jeter immé­di­ate­ment devant les yeux de sa fille. Le trait for­cé de ces per­son­nages pour­rait être assim­ilé à un manque de sub­til­ité du réal­isa­teur. Il s’apparente plutôt à un cer­tain art de la car­i­ca­ture. Une base qui va per­me­t­tre à Jason Moore de dévelop­per ensuite libre­ment un sens comique plus abouti.

Du temps pour la comédie

En posant aus­si rapi­de­ment son cadre, Jason Moore se donne tout sim­ple­ment du temps. Celui de pouss­er les dia­logues le plus loin pos­si­ble d’abord. À la relec­ture de leur jour­nal d’adolescente, les sœurs redé­cou­vrent ain­si plein d’histoires passées. Celles de Kate empirent pro­gres­sive­ment jusqu’à ce qu’elle ne trou­ve même plus les mots pour décrire ce qui lui est arrivé. Dans une autre séquence, on assiste à un échange absurde autour du nom d’une jeune manu­cure coréenne que Mau­ra n’arrive pas à pronon­cer. On sent con­stam­ment le film prêt à s’arrêter et à s’attarder un moment sur une dis­cus­sion sans queue ni tête et gra­tu­ite, pour le seul plaisir de bons mots.

Jason Moore se per­met égale­ment de faire dur­er cer­taines séquences, préférant ain­si au sys­té­ma­tique principe comique de la chute un comique de sit­u­a­tion. Son point cul­mi­nant arrive lorsqu’au cours d’une scène amoureuse entre Mau­ra et son voisin, celui-ci glisse et se retrou­ve avec une petite bal­ler­ine dans le der­rière. Et Jason Moore d’en prof­iter pour pro­longer la souf­france gênante du pau­vre homme le plus longtemps pos­si­ble, inven­tant patiem­ment ce qui pour­rait l’aggraver encore. Le réal­isa­teur donne ain­si volon­tiers dans le potache. Mais c’est finale­ment cette insis­tance que per­met la durée (et les comé­di­ens, très bons) qui finit par l’emporter. Plus courte, cette séquence aurait peut-être été seule­ment vul­gaire. Mais Jason Moore y amène des paus­es, des silences, des dia­logues, un rythme et une mise en scène (un gros plan au bon moment), un ton où s’im­pose le rire.

Le temps qui fuit

À un cer­tain point, le film parvient même à émou­voir lorsque, apprenant que sa fille lui a men­ti, Kate aban­donne son rôle de cap­i­taine de soirée et se laisse aller à la fête. À ce moment, Jason Moore trou­ve une belle mélan­col­ie. Le ralen­ti util­isé rap­pelle ceux de Spring Break­ers, qui repre­naient l’im­agerie des clips MTV et la gon­flaient rad­i­cale­ment pour la faire bas­culer dans l’an­goisse et ain­si mieux la détourn­er. La fête devient un espace indéter­miné entre le rêve et le cauchemar. Kate y a passé sa vie. Elle en sent peut-être la vacuité en même temps qu’une tristesse à devoir s’en arracher. Elle existe en tout cas ici avec force et dépasse de loin sa pre­mière car­i­ca­ture.

Film sur le pas­sage à l’âge adulte, Sis­ters touche au sen­ti­ment de la perte du temps. Nina vient d’ailleurs con­sol­er une invitée effon­drée dans une pièce de la mai­son rem­plie d’horloges. Mais le film vient dépass­er ce sen­ti­ment de perte en optant pour un irréal­isme assez jouis­sif. Il se passe beau­coup plus de choses dans cette soirée qu’il ne pour­rait réelle­ment s’en pass­er (ne serait-ce que Mau­ra et son voisin qui ont le temps de crev­er le pla­fond de la cham­bre, de le refaire et de tout net­toy­er). Mais le film nous le fait accepter et, en accu­mu­lant les événe­ments dans une fausse tem­po­ral­ité, il nous pro­cure un vrai plaisir de ciné­ma.

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