Qui marche sur la queue du tigre

Qui marche sur la queue du tigre

de Akira Kurosawa

  • Qui marche sur la queue du tigre
  • (Tora no o wo Fumu Otokotachi)
  • Japon1945
  • Réalisation : Akira Kurosawa
  • Scénario : Akira Kurosawa
  • d'après : la pièce de kabuki Kanjinchô
  • de : Namiki Gohei
  • Image : Takeo Itô
  • Décors : Kazuo Kubo
  • Son : Keiji Hasebe
  • Montage : Toshio Gotô
  • Musique : Tadashi Hattori
  • Producteur(s) : Motohiko Itô
  • Production : Tôhô
  • Interprétation : Denjirô Ôkôchi (Benkei), Susumu Fujita (Togashi), Ken'ichi Enomoto (le porteur), Masayuki Mori (Kamei), Takashi Shimura (Kataoka), Akitake Kôno (Ise), Yoshio Kosugi (Suruga), Dekao Yoko (Hidachibo), Hanshiro Iwai (le prince Yoshitsune)
  • Distributeur : Carlotta Films
  • Date de sortie : 9 mars 2016
  • Durée : 59 min

Qui marche sur la queue du tigre

de Akira Kurosawa

Les sept yamabushi


Les sept yamabushi

En 1945, Aki­ra Kuro­sawa vient juste de ter­min­er La Nou­velle Légende du grand judo, suite don­née à son pre­mier coup d’essai qui a ren­con­tré un grand suc­cès et imposé son nom au sein du stu­dio Toho. Le réal­isa­teur souhaite ensuite tourn­er une œuvre ambitieuse, une grande épopée avec batailles et chevaux. Faute de moyens – le Japon est alors en pleine guerre – il finit par renon­cer à son pro­jet et se lance dans une entre­prise plus mod­este : l’adaptation d’une pièce de kabu­ki appelée Kan­jinchô, très pop­u­laire dans le réper­toire tra­di­tion­nel, et dont il tire rapi­de­ment un court scé­nario. Située en 1185, l’intrigue relate la fuite du seigneur Yoshit­sune, men­acé de mort par son frère aîné. Entouré par ses fidèles vas­saux, il cherche à rejoin­dre ses alliés dans le nord du pays. Déguisés en moines yam­abushi, les hommes espèrent pass­er inaperçus au poste-fron­tière d’Ataka. Mais les gardes ont déjà eu vent de leur ruse…

Si les car­tons intro­duc­tifs, sat­urés de noms pro­pres et d’informations sur l’époque, lais­sent crain­dre une his­toire nébuleuse, Qui marche sur la queue du tigre se révèle vite d’une éton­nante sim­plic­ité. Les per­son­nages et les enjeux sont réduits à l’essentiel : faux ascètes et vrais guer­ri­ers, les sept com­pagnons d’échappée doivent mas­quer leur iden­tité pour franchir un obsta­cle et attein­dre leur but. Suiv­ant cette trame en ligne droite, le film se divise en trois actes d’égale longueur. Ryth­mée par des chants nar­rat­ifs ponc­tu­ant l’avancée des héros, la mise en scène de Kuro­sawa assume pleine­ment son influ­ence théâ­trale. Au cœur du réc­it se déploie ain­si une mémorable séquence de con­fronta­tion à l’intérieur d’un camp, où le mali­cieux Benkei, tête pen­sante du clan, tente de per­suad­er l’intendant Togashi de sa foi véri­ta­ble afin d’obtenir l’autorisation de franchir la bar­rière avec son maître et sa troupe. Tout au long de cette joute ver­bale, Kuro­sawa se plaît à déjouer les attentes du spec­ta­teur, promet­tant sans cesse une explo­sion de vio­lence qui ne vien­dra jamais. La parole rem­place ici le com­bat physique, et la ten­sion naît de cette sit­u­a­tion cocasse où le pou­voir des mots et la force de con­vic­tion pren­nent la valeur d’un coup d’épée.

Vers la clarté

Qui marche sur la queue du tigre repose donc moins sur l’action que sur le plaisir du jeu et du lan­gage. Pour autant Kuro­sawa ne s’en tient pas aux seuls dia­logues et quipro­qu­os, et parvient à insuf­fler de la vie et du mou­ve­ment à son ouvrage. Dès les pre­mières images, trav­el­ling sur une forêt embrumée où les mon­tagnes se découpent à tra­vers les arbres, il man­i­feste son tal­ent pour filmer les décors naturels en les chargeant d’une dimen­sion onirique. Par ailleurs, le graphisme des plans épouse aus­si la pro­gres­sion du script. Tant que leur sort reste con­fus, les pro­tag­o­nistes tra­versent un paysage embrouil­lé, sans hori­zon dégagé. Au dénoue­ment, une fois leur des­tin scel­lé, ils se retrou­vent à l’inverse dans une lande désolée, où herbe et ciel dessi­nent un cadre sim­ple, partagé en deux sur­faces con­trastées. Ce beau chem­ine­ment vers l’épure ren­voie au par­cours ini­ti­a­tique des fuyards, oblig­és de faire l’épreuve de la duplic­ité et du trav­es­tisse­ment pour mieux sauver leur peau. Au terme de l’aventure, ils pour­ront se dévoil­er, à l’instar du seigneur Yoshit­sune, se dépouil­lant enfin de son cha­peau de paille et lais­sant appa­raître son vis­age.

Prenant ses lib­ertés avec le matéri­au d’origine, Kuro­sawa invente de toutes pièces la fig­ure d’un por­teur col­lant et déluré, et con­fie le rôle à Ken’ichi Enomo­to, un acteur comique au som­met de sa notoriété. Avec ses ges­tic­u­la­tions clow­nesques, son rire for­cé et ses mim­iques héritées du muet, le comé­di­en apporte une touche de grotesque qui désamorce tout esprit de sérieux. Une légèreté bien­v­enue qui mar­que déjà l’attrait du cinéaste pour le mélange des gen­res et donne sa tonal­ité bouf­fonne à cette œuvre inhab­ituelle­ment brève. Un diver­tisse­ment pas suff­isam­ment anodin pour le gou­verne­ment d’occupation améri­cain, qui le frap­pa d’une inter­dic­tion de visa jusqu’en 1952, con­damnant toute représen­ta­tion de l’ordre féo­dal à l’écran. Avec cet opus mineur, jusqu’alors inédit dans les salles français­es, Kuro­sawa impose néan­moins ses qual­ités de styl­iste et con­tin­ue de faire ses preuves. Après la capit­u­la­tion, il se penchera vers des sujets plus mod­ernes, et ses films suiv­ants, Je ne regrette rien de ma jeunesse ou Un mer­veilleux dimanche, ancrés dans une réal­ité sociale plus âpre, don­neront un tour nou­veau à sa car­rière.

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