© Le Pacte
Saint Amour
  • Saint Amour
  • France2015
  • Réalisation : Benoît Delépine, Gustave Kervern
  • Scénario : Benoît Delépine, Gustave Kervern
  • Image : Hugues Poulain
  • Décors : Madphil
  • Costumes : Florence Laforge
  • Son : Guillaume Le Bras, Matthieu Michaux, Fabien Devillers
  • Montage : Stéphane Elmadjian
  • Musique : Sébastien Tellier
  • Producteur(s) : Jean-Pierre Guérin, Benoît Delépine, Gustave Kervern
  • Production : JPG Films, No Money Productions, Nexus Factory, uMedia, DD Productions
  • Interprétation : Gérard Depardieu (Jean), Benoît Poelvoorde (Bruno), Vincent Lacoste (Mike), Gustave Kervern (l'oncle), Céline Sallette (Vénus), Chiara Mastroianni (la patronne), Solène Rigot (Jennifer)...
  • Distributeur : Le Pacte
  • Date de sortie : 2 mars 2016
  • Durée : 1h42

L'amour rend aveugle


L'amour rend aveugle

De Louise, l’ouvrière qui envis­ageait de faire assas­sin­er un patron-voy­ou pour se venger de la délo­cal­i­sa­tion de son entre­prise (Louise-Michel), à Not, le « plus vieux punk à chien d’Europe » prêt à lancer la révo­lu­tion dans une zone com­mer­ciale (Le Grand Soir), les héros de Kervern et Delépine ten­tent cha­cun leur tour de pour­suiv­re des luttes que d’autres voudraient croire d’un autre temps. Après un Near Death Expe­ri­ence d’une noirceur aride et sans issue, Saint Amour sem­blait alors être l’occasion pour les réal­isa­teurs de repren­dre leur route là où ils l’avaient lais­sée. Ils nous pro­posent cette fois-ci un tour de France viti­cole aux côtés de Jean, éleveur bovin (Gérard Depar­dieu), de son fils Bruno (Benoît Poelvo­orde), et du jeune chauf­feur de taxi Mike (Vin­cent Lacoste). Mais si Kervern et Delépine sont tou­jours aus­si à l’aise pour met­tre en scène les absur­dités liées à la nor­mal­i­sa­tion mon­di­al­isée de nos modes de vie, l’embarrassante représen­ta­tion de la France agri­cole qu’ils nous livrent à la fin du film a de quoi sérieuse­ment laiss­er dubi­tatif.

Étrange modernité

Con­statant le malaise de son fils, alcoolique et com­plexé par son statut d’agriculteur, Jean décide de quit­ter le salon de l’agriculture quelques jours pour par­courir en sa com­pag­nie les prin­ci­pales routes des vins du pays. Sa véri­ta­ble inten­tion est en fait de le con­va­in­cre de repren­dre la pro­priété famil­iale en lui démon­trant qu’être agricul­teur, ce n’est peut-être pas évi­dent à assumer de nos jours, mais ce n’est pas pire qu’autre chose. Ils par­courent ain­si des régions en proie à toutes les pré­cari­sa­tions (pro­fes­sion­nelle, sociale, sen­ti­men­tale), ren­con­trant au pas­sage plusieurs femmes que Bruno tente vaine­ment de con­quérir. Au fil de leur voy­age, nos trois per­son­nages décou­vrent ain­si que le pays entier est soumis à cette fameuse exten­sion du domaine de la lutte, pour repren­dre l’idée du roman de Michel Houelle­becq. L’auteur les accueille d’ailleurs lors de leur pre­mière escale, dans le rôle mémorable d’un hôte de loge­ment loué sur inter­net, inau­gu­rant une longue suite de sit­u­a­tions tra­gi-comiques plutôt bien menées.

Ubéri­sa­tion, lan­gage com­mer­cial robo­t­ique, pré­cari­sa­tion pro­fes­sion­nelle des jeunes, numéri­sa­tion des ren­con­tres amoureuses… Kervern et Delépine dévoilent dans Saint Amour un regard acéré sur la décom­po­si­tion économique et cul­turelle du pays. Et ils excel­lent dans cet exer­ci­ce, com­bi­nant leur art con­som­mé de la satire à une douce empathie pour leurs per­son­nages, jusqu’aux plus sec­ondaires. Face à eux, le duo famil­ial for­mé par leurs deux com­plices de longue date est par­ti­c­ulière­ment émou­vant, tan­dis qu’ils traî­nent leur bosse au fil des routes nationales et des cen­tres-villes déserts. Aux antipodes de la mode du « ciné­ma social » moral­isa­teur et pater­nal­iste, Kervern et Delépine les baladent au gré d’un voy­age dont la noirceur bur­lesque puise tan­tôt chez Jacques Tati, les mœurs « mod­ernes » étant resti­tués comme autant d’étrangetés que per­son­ne ne sem­ble remar­quer sauf nos héros, ou même chez les frères Coen, la fausse naïveté de Jean rap­pelant par moment le rap­port au monde du per­son­nage de Frances McDor­mand dans Far­go (tous deux font le con­stat du mal­heur que les villes déversent sur les cam­pagnes, et lui opposent une sérénité bien­veil­lante). Nous sommes donc ici claire­ment en présence de ce que les réal­isa­teurs savent faire de mieux, du moins jusqu’à la dernière par­tie du film.

Gueule de bois

Kervern et Delépine ont certes tou­jours marché sur un ter­rain acci­den­té, cédant par­fois au cynisme d’une part et à la com­plai­sance de l’autre, même s’ils s’en défend­ent vigoureuse­ment. Mais il s’agit ici d’un autre prob­lème, celui d’avoir lais­sé libre cours à la glo­ri­fi­ca­tion d’un cer­tain mode de vie cham­pêtre fan­tas­mé. Ayant finale­ment retrou­vé leur amour pro­pre via le per­son­nage de Vénus (car­ré­ment), les trois com­pères se retrou­vent ain­si tout sourire autour du vêlage d’une vache, annonçant la nais­sance prochaine d’un enfant. Oui, il s’agit bel et bien d’une véri­ta­ble crèche, aus­si peu ortho­doxe soit-elle.

Kervern et Delépine se posent ain­si plus que jamais en grands défenseurs de la fameuse « France d’en bas », quel que soit son bord poli­tique. On dis­cerne dans leurs pro­pos que le prob­lème viendrait avant tout de la cap­i­tale, épi­cen­tre d’une société du spec­ta­cle généra­trice de com­plex­es pour tout le reste du pays. Ici, c’est le Salon de l’Agriculture qui est mis en cause (et c’est bien vu) : cet endroit où les tau­reaux sont coif­fés pour être présenta­bles devant la caméra, et où les pro­duc­teurs sont con­traints d’endosser des cos­tumes soi-dis­ant tra­di­tion­nels pour dis­courir de leurs pro­duits selon des ter­mes cul­turels adéquats. Le seul moyen de redress­er la tête serait ain­si de retrou­ver ce qui compte vrai­ment : l’amour de la terre et de la famille, les uniques valeurs authen­tiques – et tant pis si on ne con­naît pas les noms de tous les cépages français. Cela vaudrait d’ailleurs aus­si pour les citadins : le chauf­feur de taxi parisien s’épanouira en par­tant lui aus­si s’installer au vert. Cette lec­ture de la crise cul­turelle du pays peut com­porter des élé­ments per­ti­nents, mais elle s’avère tout de même gênante par cer­tains rac­cour­cis que l’on peut y dis­cern­er (une vie cita­dine arti­fi­cielle opposée à la vérité de la vie à la cam­pagne ?). Cette ten­dance au sim­plisme ain­si amenée par la fin est d’autant plus embar­ras­sante que le dénoue­ment du film, au lieu d’être lumineux et émou­vant comme le souhait­eraient les réal­isa­teurs, est tout sim­ple­ment ridicule. Ne demeure donc que ce triste con­stat : trans­former une étable en tableau car­i­cat­ur­al d’une France à nou­veau unie autour d’un mod­èle iconique faite de beaux ani­maux de la ferme et du vis­age ras­sur­ant de Gérard Depar­dieu, c’est met­tre en scène une célébra­tion tout aus­si spec­tac­u­laire et coupée de la réal­ité que celle que Kervern et Delépine s’évertuaient juste­ment à dénon­cer.

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