© Pyramide Distribution
Fatima

Fatima

de Philippe Faucon

  • Fatima
  • France2015
  • Réalisation : Philippe Faucon
  • Scénario : Philippe Faucon
  • d'après : les livres
  • de : Fatima Elayoubi
  • Image : Laurent Fénart
  • Costumes : Nezha Rahil
  • Son : Thierry Morlass-Lurbe
  • Montage : Sophie Mandonnet
  • Musique : Robert Marcel Lepage
  • Producteur(s) : Philippe Faucon, Yasmina Nini-Faucon, Serge Noël
  • Production : Istiqlal Films, Arte France, Possibles Média
  • Interprétation : Soria Zeroual (Fatima), Zita Hanrot (Nasserine), Kenza Noah Aïche (Souad)...
  • Distributeur : Pyramide Distribution
  • Date de sortie : 7 octobre 2015
  • Durée : 1h19

Fatima

de Philippe Faucon

Dans la vie


Dans la vie

Il est ten­tant, tout d’abord, de voir en Fati­ma un anti­dote au poi­son que serait Dheep­an et d’op­pos­er en tous points leur vision du monde et du ciné­ma : la douceur, la dis­cré­tion ou la com­plex­ité du film de Philippe Fau­con face à la bru­tal­ité, l’ar­ro­gance ou l’ar­bi­traire de la récente Palme d’Or. Il est en effet tou­jours ras­sur­ant de con­stater qu’il existe encore, au sein du ciné­ma français, des films qui, comme Fati­ma, ne fon­cent pas tête bais­sée (et yeux fer­més) dans leurs cer­ti­tudes socié­tales mais cherchent sur le même ter­rain, avec patience et intel­li­gence, à démon­ter des sys­tèmes étab­lis de représen­ta­tion et déci­dent de creuser, avec tout autant d’hu­mil­ité, une voie priv­ilé­giant, face à une cer­taine âpreté frontale du monde, la com­préhen­sion et la bien­veil­lance. Acte et choix pour le moins courageux dans lequel il ne faudrait voir aucun signe de naïveté com­plaisante ou de pathos déplacé mais plutôt un acte délibéré visant à con­fér­er à leurs per­son­nages une force inhab­ituelle qui per­met à ces œuvres de faire explos­er les cadres soci­ologiques qui leur ser­vaient de pre­mière struc­ture nar­ra­tive. En somme, des films qui seraient débor­dés par leurs inter­prètes qui, eux-mêmes, ne se réduiraient pas à ce que char­rie l’en­vi­ron­nement social de leur per­son­nage. En cela, le ciné­ma de Philippe Fau­con assume lucide­ment cette réso­lu­tion depuis plus de 25 ans et dénote par­ti­c­ulière­ment par la con­stante pro­fondeur de son regard sur la France.

Terreau lumineux

Entre son pre­mier film L’Amour (au titre pour le moins pré­moni­toire) réal­isé en 1990 et Fati­ma, son dernier long métrage en date, le cinéaste français, né au Maroc, n’au­ra ain­si eu de cesse de con­cevoir les para­dox­es et les ambiva­lences de la société française, notam­ment vis-à-vis de son his­toire migra­toire, comme une matrice fic­tion­nelle féconde dans laque­lle s’o­rig­i­nent moins des con­flits à vifs que la recon­fig­u­ra­tion de crispa­tions con­tem­po­raines et l’étab­lisse­ment d’un ter­reau viv­i­fi­ant capa­ble de faire émerg­er des sin­gu­lar­ités – et non pas s’at­tach­er à créer des meutes ou des ban­des indis­cern­ables comme chez Audi­ard. Sin­gu­lar­ités que façon­nait déjà Fau­con dans Sabine en 1992, Samia en 2000 ou encore Dans la vie en 2007 : en se focal­isant (mis à part avec La Trahi­son et La Dés­in­té­gra­tion) sur des par­cours de femmes, jeunes ou âgées, et prin­ci­pale­ment d’o­rig­ine étrangère, il a tracé, par une approche déli­cate de leur quo­ti­di­en, les con­tours d’une zone de recherch­es philosophiques – le rap­port à l’Autre – et philologiques – la ques­tion du lan­gage est ici fon­da­men­tale – qui ne se conçoit pas sans être aus­si un art aigu du por­trait où le vis­age serait, tel un aimant pour la caméra, le cen­tre nerveux d’une mise en scène qui vise l’en­reg­istrement de ses mille mou­ve­ments et réflex­ions.

Fati­ma ne déroge pas à la règle mais en appro­fon­dit la dis­crète ampleur en ten­tant, au sein d’un seul et même film, d’ar­tic­uler les dif­férents pro­fils que Fau­con a pu dessin­er au gré de sa fil­mo­gra­phie. Se com­bine ain­si ici trois « généra­tions » de femmes : Fati­ma, femme de ménage et mère courage, élève ses deux filles, Nes­rine et Souad, respec­tive­ment en pre­mière année de médecine et col­légi­en­ne. Maîtrisant encore mal le français, Fati­ma vit dif­fi­cile­ment cette sépa­ra­tion par la langue au sein de la société et cette bar­rière de com­mu­ni­ca­tion qui grève sa vie famil­iale. Pour pal­li­er cette frus­tra­tion, elle écrit quo­ti­di­en­nement des pen­sées dans sa langue natale dans un jour­nal intime – séquences qui ponctuent régulière­ment le film et donne à enten­dre une voix et une pen­sée d’une belle lucid­ité mélan­col­ique mêlée à une obsti­na­tion désar­mante. Se déploie alors un mon­tage d’une étrange flu­id­ité pro­gres­sive (un dia­logue com­mencé par deux per­son­nes dans un plan se pour­suit avec d’autres pro­tag­o­nistes dans le suiv­ant), effet col­latéral d’une épure tant ciné­matographique que scé­nar­is­tique. Épure que Fau­con développe dans sa démarche rivée à l’ac­tion et la parole (même intérieure) de ses per­son­nages. Con­tre un nat­u­ral­isme de façade, ne se con­stituent ici que des micro-événe­ments, des faits – a pri­ori – à faible den­sité dra­ma­tique, qui démon­trent para­doxale­ment l’at­ten­tion pré­cieuse que con­fère le cinéaste au quo­ti­di­en ordi­naire de ses pro­tag­o­nistes. Que le film se refuse, comme point final, à un fatal­isme atten­du et bien-pen­sant est la pour­suite d’une démarche qui se veut dis­crète­ment poli­tique, à l’im­age de cet adage : «Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse.» On pour­rait légitime­ment crain­dre une cer­taine sécher­esse nar­ra­tive, voire une plat­i­tude des faits ou des sit­u­a­tions mais c’est sur ce point que se révèle la généreuse beauté du regard de Fau­con. Ouvert, son film laisse venir devant la caméra les fêlures de cha­cun, ces inter­stices douloureux qui, en quelques mots, dis­ent tout d’une vie.

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