Faire l’amour

Faire l’amour

de Djinn Carrénard

  • Faire l’amour
  • France2014
  • Réalisation : Djinn Carrénard
  • Scénario : Djinn Carrénard
  • Image : Djinn Carrénard, Salomé Blechmans
  • Décors : Salomé Blechmans
  • Costumes : Aurore Nallet
  • Son : Jean Umansky
  • Montage : Djinn Carrénard
  • Musique : Frank Villabella
  • Producteur(s) : Salomé Blechmans, Djinn Carrénard
  • Production : Donoma Guérilla
  • Interprétation : Maha (Kahina), Despo Rutti (Oussmane), Laurette Lalande (Laure), Saul Williams (Shaban)
  • Distributeur : Donoma Guérilla
  • Date de sortie : 3 février 2016
  • Durée : 1h59

Faire l’amour

de Djinn Carrénard

Une affaire de choix


Une affaire de choix

Qua­tre ans ont passé depuis la sor­tie de Dono­ma en 2011. Hors-norme comme son précé­dent film, à mi-chemin entre la per­for­mance d’acteurs, le film expéri­men­tal et le traité mil­i­tant sur la créa­tion, Faire l’amour (FLA pour les intimes) con­firme l’énergie lib­er­taire et libéra­toire du ciné­ma de Car­ré­nard. Situé à la con­nex­ion de des­tins qu’il entre­croise et emmêle, il racon­te en par­al­lèle l’histoire de Kahi­na, taularde en per­mis­sion pour une semaine pen­dant laque­lle elle espère voir son fils placé en famille d’accueil ; et celle d’Oussmane, rappeur sourd en cou­ple avec la sœur de Kahi­na qui attend un enfant de lui.

Au long des péré­gri­na­tions du trio entre Per­pig­nan et Paris, le réal­isa­teur décline une même vision habitée, vin­dica­tive et sin­gulière de l’amour et de l’art ciné­matographique, dans un même élan. Ses prin­ci­paux motifs : le lan­gage et son épanouisse­ment (qui passe sou­vent par le rap, qui per­met d’allier à la musi­cal­ité des mots le punch du phrasé con­tem­po­rain), l’improvisation, les ren­con­tres et con­fronta­tions entre per­son­nages, et surtout une atten­tion pré­cise à l’amour, dont le réal­isa­teur-scé­nar­iste a fait son sujet prin­ci­pal depuis son pre­mier long. Le faire sur­gir dans les endroits ou sit­u­a­tions les plus sin­gulières et improb­a­bles, c’est l’objectif annon­cé de ce dip­tyque. Avec un cer­tain désor­dre nar­ratif en ligne de mire (le désor­dre de la spon­tanéité), FLA repro­duit aus­si les faib­less­es de Dono­ma : en pre­mier lieu une sorte d’éparpillement dont on se demande par­fois s’il a vrai­ment un sens.

Un temps pour tout

C’est que FLA a été remon­té après qu’une pre­mière ver­sion a été mon­trée en ouver­ture de la Semaine de la Cri­tique en 2014 et qu’un pre­mier pro­jet de sor­tie a été avorté en 2015 – le film a été rac­cour­ci de trois à deux heures. On sent dans cette tem­po­ral­ité resser­rée les vides lais­sés par un pre­mier mon­tage, dont l’étirement aurait per­mis de révéler avec plus de force l’énergie qui habite le ciné­ma de Djinn Car­ré­nard. Cer­tains pans de la fic­tion rac­cour­cie tombent mal­heureuse­ment à plat, comme cette incar­tade poé­tique à Haïti avec Saul Williams, qui ne trou­ve pas le temps ou la cohérence req­uis pour pren­dre son ampleur. On sent surtout que cette ver­sion s’est faite aux dépens des plans-séquences qui fai­saient le sel de Dono­ma, tirant des acteurs, du jeu, de la langue toute l’énergie du réc­it.

Mais si les per­son­nages sont sou­vent peu aimables, si la tem­po­ral­ité étirée est par­fois source d’inconfort, c’est que l’obsession de Djinn Car­ré­nard pour le con­flit est une façon de faire ressor­tir, dans les joutes ver­bales des per­son­nages et des acteurs, la dynamique con­tes­tataire du film. C’est celle d’une parole qui se veut affranchie des codes, libérée des impérat­ifs imposés par les gen­res et le découpage habituel du ciné­ma. Par ses méth­odes de pro­duc­tion (il en occupe bien des postes et notam­ment la prise de vue, fil­mant caméra à l’épaule avec l’improvisation pour ligne direc­trice), Djinn Car­ré­nard fait sauter dans sa mise en scène les con­ven­tions pour don­ner à voir et à sen­tir la vie en train de se vivre. Et avec elle son atten­tion, presque ana­ly­tique, à une cer­taine vérité des sen­ti­ments, qu’il entend en tous cas faire sur­gir en mon­trant leur partage, leur cir­cu­la­tion, les choix exis­ten­tiels qu’ils entraî­nent.

Le film pro­pose une évi­dente impres­sion auto­bi­ographique dans son atten­tion à la créa­tion artis­tique – avec notam­ment le per­son­nage de Mar­ius qui, dans un mono­logue effi­cace, se fait le défenseur de l’indépendance artis­tique ici trans­posée à la musique. Mal­gré tout D. Car­ré­nard échappe à la com­plai­sance auto­cen­trée grâce à son trio de per­son­nages et à ses sit­u­a­tions sou­vent arides. Plus que par ses qual­ités nar­ra­tives ou de jeu FLA, laisse affleur­er cette énergie con­tes­tataire qui éblouis­sait dans Dono­ma, avec moins de force toute­fois.

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