© Rezo Films
La Marcheuse

La Marcheuse

de Naël Marandin

  • La Marcheuse
  • France2014
  • Réalisation : Naël Marandin
  • Scénario : Naël Marandin, Marion Doussot
  • Image : Colin Houben
  • Décors : Samuel Tesseire
  • Costumes : Charlotte Lebourgeois
  • Son : Mathieu Descamps, Jocelyn Robert, Dominique Gaborieau
  • Montage : Damien Maestraggi
  • Musique : The Ghostdance
  • Producteur(s) : Marie Genin, Isaac Sharry
  • Production : Folamour Productions, Vito Films
  • Interprétation : Qiu Lan (Lin), Yannick Choirat (Daniel), Louise Chen (Cerise), Philippe Laudenbach (Kieffer)...
  • Distributeur : Rezo Films
  • Date de sortie : 3 février 2016
  • Durée : 1h20

La Marcheuse

de Naël Marandin

Ceci est mon corps


Ceci est mon corps

Il nous reste la nuit était le titre orig­i­nal de La Marcheuse. Et il colle bien mieux à la nature du long métrage, en dit bien plus sur sa dimen­sion char­nelle et uni­verselle. La Marcheuse n’est pas qu’un film sur la pros­ti­tu­tion des femmes chi­nois­es à Paris. Se référant au Hap­py Togeth­er de Wong Kar Wai, ou à Intim­ité de Patrice Chéreau, Naël Marandin cherche plutôt à tra­vailler les rap­ports de pou­voir et de dom­i­na­tion, à mon­tr­er com­ment ils mar­quent les corps et influ­en­cent leurs ren­con­tres.

« Tomber amoureux, au ciné­ma, c’est sou­vent être emporté dans un tour­bil­lon, comme cueil­li par une vague », dit Naël Marandin. « Tomber amoureux, dans la réal­ité, cela peut revenir à appréci­er le bel apparte­ment de celui ou celle qu’on con­voite. Toute rela­tion est tra­ver­sée de ques­tions matérielles, prag­ma­tiques, mais ce n’est pas moins tomber amoureux. Les sen­ti­ments ne sont pas indépen­dants de la sphère sociale. »

Sur le générique de début, les geigne­ments d’un homme se font enten­dre. Est-il en train de faire l’amour ? Est-il un client de la marcheuse ? Il s’agit en fait de Kief­fer, l’homme chez qui l’héroïne, Lin, et sa fille ado­les­cente habitent. Il est riche mais impo­tent, dépen­dant donc, presque à la mer­ci d’une sans-papi­er qui joue pour lui le rôle d’assistante de vie. Plus tard, alors que Kief­fer (superbe Philippe Lau­den­bach) fait une crise d’angoisse noc­turne et que Lin vient à son chevet, la caméra s’arrête sur la main du vieil homme qui s’approche tout près de la cuisse dénudée de la marcheuse. Ce n’est qu’un geste absent, une pos­si­bil­ité sug­gérée, mais cela dit bien ce que Naël Marandin veut met­tre en scène.

Huis-clos

La Marcheuse arrive par­faite­ment à ren­dre compte d’une inces­sante cir­cu­la­tion du désir. Le film com­mence comme un thriller. Un voisin, un voy­ou, Daniel, vient se plan­quer dans l’appartement de Kief­fer pour échap­per aux mafieux qui lui récla­ment de l’argent. Mais jamais la référence au genre n’ira pas bien plus loin. Ces codes ne font que planter un décor, que créer le huis-clos voulu. Imper­cep­ti­ble­ment, le film se recen­tre autour de l’appartement de Kief­fer, se per­dant dans ses couloirs et ses pièces nom­breuses. Il y a bien encore quelques trouées à l’extérieur, comme une superbe séquence d’anniversaire dans un karaoké. La drague qui s’ensuit entre les pros­ti­tuées chi­nois­es et des policiers présents sur place en dit d’ailleurs beau­coup sur l’ambiguïté de ce qui se joue dans la rue.

Mais l’essentiel est ailleurs. Ce n’est pas la rela­tion qui se noue entre Lin et Daniel, même elle n’est pas inin­téres­sante, trai­tant encore et tou­jours des rap­ports de dom­i­na­tion, en mon­trant que le faible peut devenir le fort, qu’il n’y a pas de sit­u­a­tions figées. Subis­sant l’incruste de Daniel, qui met en dan­ger son frag­ile Éden, elle retourne la sit­u­a­tion en sa faveur, en lui pro­posant de rem­bours­er sa dette s’il se marie avec elle.

Non, notre intérêt se fixe en réal­ité sur Cerise, la fille de Lin. Sous ses primes allures d’adolescente sage, Cerise devient au fil du réc­it un per­son­nage fasci­nant, trou­ble, et finale­ment le véri­ta­ble moteur de l’histoire. Elle est tout entière tra­ver­sée par la trans­gres­sion morale de sa mère, vole dans les mag­a­sins sans en avoir la com­plète néces­sité. Puis elle court dans les rues de Paris, comme une dératée, le sourire aux lèvres, comme si ce for­fait était une libéra­tion. Quand elle se rap­proche du voy­ou par­a­site, se met à le dra­guer ouverte­ment, le film se met à lit­térale­ment irradier.

Cerise n’est plus la représen­tante d’une com­mu­nauté pré­cise, mais un véri­ta­ble per­son­nage de fic­tion, d’une folle présence au monde. Issue d’un cast­ing sauvage, Louise Chen, qui l’interprète, est la décou­verte de ce beau pre­mier film de Naël Marandin.

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