© Rolf Konow Lobby
A Second Chance

A Second Chance

de Susanne Bier

  • A Second Chance
  • (En Chance Til)
  • Danemark, Suède2014
  • Réalisation : Susanne Bier
  • Scénario : Anders Thomas Jensen, Susanne Bier
  • Image : Michael Snyman
  • Décors : Jacob Stig Olsson, Louis Lönborg, Gilles Balabaud
  • Costumes : Signe Sejlund
  • Son : Eddie Simonsen, Anne Jensen
  • Montage : Pernille Bech Christensen
  • Musique : Johan Söderqvist
  • Producteur(s) : Sisse Graum Jørgensen
  • Production : Zentropa Entertainments
  • Interprétation : Nikolaj Coster-Waldau (Andreas), Maria Bonnevie (Anna), Ulrich Thomsen (Simon), Nikolaj Lie Kaas (Tristan), Lykke May Andersen (Sanne), Thomas Bo Larsen (Klaus), Peter Haber (Gustav)...
  • Distributeur : KMBO
  • Date de sortie : 13 janvier 2016
  • Durée : 1h42

A Second Chance

de Susanne Bier

De l'égalité des chances


De l'égalité des chances

S’il faut encore des preuves que le nat­u­ral­isme social peut vrai­ment avoir une sale tête au ciné­ma (lui qui se mon­tre alors si friand de vis­ages peu glam­our lui don­nant un cachet de réel), il suf­fit d’ob­serv­er com­ment il traite les fron­tières de classe. A Sec­ond Chance, le dernier film de Susanne Bier, nous présente deux cou­ples illus­trant avec trop d’év­i­dence ce fos­sé, quand bien même celui-ci se présen­terait sous le forme de l’op­po­si­tion entre le respect et l’af­front à la loi (le bien et le mal, en somme). Chez les uns, tout va à peu près bien, la sta­bil­ité étant surtout assurée par le mari, Andreas : polici­er con­scien­cieux, mari dévoué et père atten­tif d’un nou­veau-né ; dans leur mai­son de cam­pagne, tou­jours, la lumière est douce et les plans apaisés. Chez les autres, en revanche, c’est plutôt l’en­fer : Tris­tan est un deal­er vio­lent qui con­traint sa copine à se droguer, tan­dis que leur bébé se débat dans ses excré­ments ; dans leur apparte­ment sor­dide, tou­jours, la lumière est crue, les plans fébriles et courts, les cadrages chao­tiques.

Dans ce traite­ment dis­crim­i­nant par les régimes d’im­ages ces deux cel­lules famil­iales, on ne voit nulle­ment le point de vue d’un cinéaste sur un fos­sé de con­fort et de moral­ité (dans ce ciné­ma-là, les deux vont si sou­vent ensem­ble), mais des expé­di­ents machin­aux, trop fam­i­liers, visant à surlign­er l’é­tat révoltant des choses, pour­tant déjà évi­dent devant la caméra avant que les effets de mise en scène s’en mêlent. Il s’ag­it moins de ren­dre compte de cette iné­gal­ité que de ren­dre le regard iné­gal­i­taire, selon un rap­port basse­ment télévi­suel à celui-ci. C’est que, par le prisme trop zélé du nat­u­ral­isme social (a for­tiori européen, comme la réal­isatrice danoise qui nous occupe), la démarche revient sans sur­prise à stig­ma­tis­er la cel­lule la moins favorisée, à traiter le peu fréquentable Tris­tan et son infor­tunée com­pagne moins comme des indi­vidus que comme des symp­tômes, ceux de l’idée que le délabre­ment social irait de pair avec les com­porte­ments les plus repous­sants. C’est le risque du “ciné­ma social” : le social, c’est surtout pour le bas de l’échelle, et avec une bien­veil­lance trop sou­vent de façade. On pour­rait relever que ce régime de télé­film crapo­teux dont la forme pré­tend imiter la fébril­ité du réel définit plutôt bien la fil­mo­gra­phie de Susanne Bier jusqu’à main­tenant. Mais au fond, on n’a pas très envie de s’at­tarder sur le cas d’une réal­isatrice atti­rant encore trop l’at­ten­tion aujour­d’hui, tant ce régime s’avère ici le symp­tôme d’un académisme pol­lu­ant le ciné­ma en général.

Prêts à tout

L’hypocrisie de la pos­ture nat­u­ral­iste éclate ici d’au­tant plus qu’A Sec­ond Chance pré­tend met­tre en scène la porosité entre ces deux milieux, ou plutôt entre ces deux espaces moraux. Il advient que le bébé d’An­dreas meurt subite­ment. La mère menaçant de ne pas tenir le coup, le bon flic ne fait ni une ni deux et part s’in­tro­duire chez Tris­tan (qu’il con­naît et dont il sait la pater­nité) pour sub­stituer en douce le petit cadavre à l’autre bien vivant, se dédoua­nant à l’idée que ce dernier sera bien mieux dans une belle mai­son qu’auprès de ses par­ents à prob­lèmes ou aux ser­vices soci­aux. Le défi, pour Bier, est de jouer sur deux tableaux : d’un côté point­er com­ment, pour des raisons a pri­ori com­préhen­si­bles, l’hon­nête homme se prend à com­met­tre l’im­pens­able et à enfrein­dre ses principes ; de l’autre faire mine de ne pas le con­damn­er, de chercher l’hu­man­ité dans le coupable (bon­té d’âme dont étrange­ment elle se gardera bien vis-à-vis de Tris­tan). Mais empêtrée dans un scé­nario mul­ti­pli­ant les tour­nants mélo­dra­ma­tiques forçant le pas vers la réso­lu­tion morale, elle n’est pas longue à révéler son impuis­sance de cinéaste dépourvue des moyens de son ambi­tion, celle d’af­fich­er une lucid­ité et un human­isme qui ne soient pas con­tre­faits. Sans sur­prise, sa seule façon d’ “human­is­er” son polici­er en déficit de scrupules est d’aller dans le sens de ses excus­es, en met­tant en sour­dine tout ce qui pour­rait met­tre à mal sa défense au motif du bien-être de l’en­fant (lais­sant cela aux reproches mous de quelques per­son­nages), et en accrédi­tant l’idée qu’il y a pire sit­u­a­tion autour de lui.

Même la glauque révéla­tion à l’ap­proche de la fin du film, cen­sée faire vol­er en éclats l’il­lu­sion du con­fort ini­tial d’An­dreas, sert surtout à con­firmer que dans l’ensem­ble, ce per­son­nage reste le brave type du lot. À ce pro­pos, le lecteur aura con­staté que cette cri­tique ne par­le pas beau­coup des femmes, pour­tant bien vis­i­bles. C’est nor­mal : dans A Sec­ond Chance, elles ne dépassent guère le statut de mamans frag­iles et de mail­lon faible de la cel­lule famil­iale. Dans ce ciné­ma-là, même l’hu­man­isme a une sale tête.

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