Hector

Hector

de Jake Gavin

  • Hector
  • Royaume-Uni2015
  • Réalisation : Jake Gavin
  • Scénario : Jake Gavin
  • Image : David Raedeker
  • Décors : Byron Broadbent
  • Costumes : Denise Coombes
  • Montage : Guy Bensley
  • Musique : Emily Barker
  • Producteur(s) : Stephen Malit, Simon Mallinson
  • Production : A Product of Malitsky, Aimimage Productions, Goldfinch Pictures, Mallison Film Productions
  • Interprétation : Peter Mullan (Hector McAdam), Sarah Solemani (Sara), Laurie Ventry (Dougie), Natalie Gavin (Hazel)...
  • Distributeur : Eurozoom
  • Date de sortie : 30 décembre 2015
  • Durée : 1h27

Hector

de Jake Gavin

Une époque formidable


Une époque formidable

Hec­tor com­mence joli­ment, par un plan où la caméra cir­cule sur un park­ing comme cher­chant celui qui va incar­n­er son per­son­nage prin­ci­pal. De bout en bout, le film va d’ailleurs con­serv­er une intéres­sante maîtrise, dans une forme très clas­sique par con­tre, il ne faut pas chercher ici de l’expérimentation. Les séquences sont bien con­stru­ites, la mise en scène est étudiée avec un sens de la com­po­si­tion cer­tain, s’appuyant tout à la fois sur le passé de pho­tographe de Jake Gavin et sur le tal­ent de son chef opéra­teur David Raedek­er.

Du bel ouvrage

Cette volon­té louable de faire du bel ouvrage se retrou­ve au niveau du scé­nario. Et là, le résul­tat est moins con­va­in­cant. Hec­tor donne l’impression d’avoir été vu dix fois. Il fait évidem­ment penser au ciné­ma de Ken Loach, parce que Peter Mul­lan est en tête d’affiche et qu’on a tou­jours en mémoire My Name Is Joe, parce que le film par­le des déclassés du Roy­aume-Uni, et parce que Jack Gavin glisse quelques clins d’œil à son aîné comme la présence de cette veste orange fluo qui fait furieuse­ment penser à celles arborées par les héros de The Nav­i­ga­tors.

La référence ne serait pas hon­teuse – plusieurs cinéastes français recy­clent bien la Nou­velle Vague – si elle n’était pas ici quelque peu dévoyée. Jake Gavin sem­ble vouloir en per­ma­nence atténuer la vio­lence intrin­sèque de son pro­pos. Dans son périple, qui a aus­si quelque chose d’Une his­toire vraie de David Lynch, peut-être du fait de l’âge avancé des pro­tag­o­nistes, le per­son­nage prin­ci­pal ren­con­tre davan­tage la com­pas­sion que le rejet. Hec­tor est agressé, perd un ami d’infortune en route, est aspergé par un auto­mo­biliste incon­venant, mais ce ne sont que des inci­dents de par­cours minorés par le réc­it car à chaque fois une main se tend pour com­penser la vio­lence subie. Des incon­nus ren­con­trés au hasard, les mem­bres des ser­vices soci­aux ou ceux de sa famille ont tous de la bien­veil­lance à son égard, et cherchent à ramen­er Hec­tor dans ce qu’ils pensent être le droit chemin.

Question de point de vue

Dévelop­per une ver­sion apaisée des rap­ports humains est un point de vue comme un autre, qui pour­rait d’ailleurs don­ner un ton par­ti­c­uli­er au long métrage, mais cette can­deur dans la nature des rebondisse­ments vécus par Hec­tor tranche telle­ment avec le soin apporté à une démarche qua­si doc­u­men­taire dans la représen­ta­tion de la vie con­crète d’un sans domi­cile fixe (l’usure des chaus­sures comme des pieds qui les por­tent, le froid et la pluie comme enne­mis, les toi­lettes publiques trans­for­mées en cham­bre de for­tune…) que l’ensemble en devient inco­hérent, trop bipo­laire, et manque finale­ment de crédi­bil­ité. Étrange­ment, le per­son­nage d’Hector donne l’impression d’être juste situé à la marge du monde, comme sim­ple­ment décalé de quelques pas de la norme, dans un no man’s land rude, bien sûr, mais non dénué de ten­dresse où finale­ment il ne ferait pas si mal vivre. Les seuls moments où on ressent visuelle­ment une vraie dif­fi­culté sont les tra­jets d’Hector ren­dus chao­tiques et d’une extrême lenteur par sa jambe abîmée.

Le résul­tat est de fait assez éloigné de ce qui fai­sait le cœur et la force du Free Cin­e­ma, mou­ve­ment des années 50–60 qui a influ­encé Ken Loach juste­ment, et qui a large­ment con­tribué à don­ner cet aspect sou­vent social au ciné­ma bri­tan­nique, des films d’Alan Clarke au récent Géant égoïste. Les longs métrages issus du Free Cin­e­ma – Same­di soir, dimanche matin de Karel Reisz ou Le Prix d’un homme de Lind­say Ander­son – traitaient certes du monde pro­lé­taire, des exclus, des pau­vres, mais tou­jours avec une rage à forte con­no­ta­tion poli­tique. L’expression des bons sen­ti­ments n’était pas exclue, mais elle était con­tenue dans un cadre de révolte rageuse con­tre le sort réservé par la société aux plus dému­nis. Le ciné­ma était vu autant comme un moyen de diver­tisse­ment que comme un vecteur de con­tes­ta­tion.

Avec sa descrip­tion ouatée, coton­neuse, de la rédemp­tion en cours d’un sans-abri, Jake Gavin en vient à livr­er une ver­sion édul­corée, asep­tisée, d’une sit­u­a­tion sociale dra­ma­tique. La déchéance d’Hector s’explique au détour d’un dia­logue par la sur­v­enue d’un acci­dent dra­ma­tique et la lourde dépres­sion qui s’en est suiv­ie. La volon­té même d’expliquer sa tra­jec­toire de vie dans le dernier tiers de l’histoire est éton­nante, ce n’est plus un enjeu du réc­it sinon il nous aurait été sug­géré avant, mais il faut quand même que ces infor­ma­tions nous soient don­nées. C’est un peu comme s’il fal­lait expli­quer Hec­tor, ren­dre intel­li­gi­ble le fait qu’il soit devenu SDF, alors que fon­da­men­tale­ment ce réc­it des orig­ines nous importe peu. Et puis ces expli­ca­tions don­nent un tour trop volon­taire­ment raisonnable à ce qui aurait sans doute mérité de rester de l’ordre du mys­tère et de l’insondable.

Bubbles

En choi­sis­sant la péri­ode de Noël pour ancr­er son his­toire, Jake Gavin achève de con­duire son film vers la parabole facile et de ten­dre dan­gereuse­ment vers le pathos lar­moy­ant. En fait, dans Hec­tor, il y a quelque chose d’Une époque for­mi­da­ble, dans cette même volon­té de don­ner des surnoms aux SDF – Richard Bohringer était Toubib, Ticky Hol­ga­do s’appelait Cray­on… –, de ne pas faire dans la cri­tique sociale en appuyant à fond sur le champignon de l’humanité com­pas­sion­nelle. Sauf que le film de Gérard Jug­not date de plus de vingt ans et que là où il avait le mérite de lever déli­cate­ment un lièvre sur la mul­ti­pli­ca­tion des sans-abris, le regard ne peut plus être le même qu’à l’époque, repos­er sur le même folk­lore sym­pa­thique, rap­pelant quelque part la fig­ure sym­pa­thique du clochard des années 50.

En regar­dant Hec­tor, on pense en fait beau­coup à la série The Wire et au par­cours d’un de ses per­son­nages sec­ondaires, Regi­nald «Bub­bles» Cousins. Il y a là aus­si la présence de ces fameux surnoms don­nés dans la rue. Il y a là aus­si la descrip­tion d’un retour à la norme d’un SDF. Mais la tra­jec­toire est décrite de manière si sub­tile, avec des mains qui se ten­dent, mais d’autres qui se fer­ment, avec une famille qui ne ressoude pas aus­si facile­ment des liens abîmés, avec la mise en lumière des proces­sus inhérents à notre société qui pro­duisent ces âmes errantes, bref avec tout ce qui per­met de réelle­ment croire et être ému aux larmes par un tel réc­it. Souf­frant de la com­para­i­son, Hec­tor est en quelque sorte une alerte sig­nifiée aux réal­isa­teurs de longs métrages de ciné­ma au cœur de l’âge d’or des séries que nous con­nais­sons : il va fal­loir élever le niveau.

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