© Wild Bunch Distribution
Marguerite & Julien

Marguerite & Julien

de Valérie Donzelli

  • Marguerite & Julien
  • France2015
  • Réalisation : Valérie Donzelli
  • Scénario : Valérie Donzelli, Jérémie Elkaïm
  • d'après : le scénario original
  • de : Jean Gruault
  • Image : Céline Bozon
  • Décors : Manu de Chauvigny
  • Costumes : Elisabeth Mehu
  • Son : André Rigaut, Raphaël Sohier, Emmanuel Croset
  • Montage : Pauline Gaillard
  • Musique : Yuksek
  • Producteur(s) : Édouard Weil, Alice Girard
  • Production : Rectangle Productions, Wild Bunch, France 2 Cinéma, Scope Pictures, Framboise Productions, Orange Studio
  • Interprétation : Anaïs Demoustier (Marguerite), Jérémie Elkaïm (Julien), Frédéric Pierrot (Jean de Ravalet), Aurélia Petit (Madeleine de Ravalet), Raoul Fernandez (Lefebvre), Catherine Mouchet (Jacqueline), Bastien Bouillon (Philippe), Sami Frey (l'abbé de Hambye), Geraldine Chaplin (la mère Lefebvre), Alice de Lencquesaing (Nicole), Esther Garrel (la meneuse de l'orphelinat)...
  • Distributeur : Wild Bunch Distribution
  • Date de sortie : 2 décembre 2015
  • Durée : 1H43

Marguerite & Julien

de Valérie Donzelli

L'amour à mort


L'amour à mort

L’ac­cueil du qua­trième long métrage de Valérie Donzel­li fut désas­treux à Cannes – et ce, même dans nos colonnes. Il faut dire que la sélec­tion du film en com­péti­tion, alors que Trois sou­venirs de ma jeunesse d’Ar­naud Desplechin ou L’Om­bre des femmes de Philippe Gar­rel étaient relégués à la Quin­zaine des Réal­isa­teurs, ne fut pas à son avan­tage. Cette expo­si­tion se retour­na con­tre lui, prou­vant encore une fois que le fes­ti­val can­nois peut aus­si être un vio­lent rouleau com­presseur pour les films les plus frag­iles. Présen­té en ouver­ture ou en clô­ture, Mar­guerite et Julien n’au­rait sans doute pas eu à subir les mêmes attaques et se serait épargné sa répu­ta­tion de ratage com­plet. Ce qu’il n’est man­i­feste­ment pas, mal­gré des écueils indé­ni­ables qui auront per­mis aux détracteurs du ciné­ma de Valérie Donzel­li d’en­fon­cer le film avec la retenue habituelle qui car­ac­térise si bien les réac­tions épi­der­miques durant le fes­ti­val.

Trouble dans le genre

Irrémé­di­a­ble­ment col­lés l’un à l’autre, les amoureux de Main dans la main, le précé­dent film de Valérie Donzel­li, avaient déjà lais­sé crain­dre le pire pour la réal­isatrice et son ciné­ma qui s’abî­mait dans sa con­cep­tion bur­lesque rem­plie de gim­micks éteints qui n’aboutis­sait qu’à une évo­ca­tion super­fi­cielle de la pas­sion amoureuse tant recher­chée. Con­damnés à répéter invari­able­ment les mêmes gestes, les per­son­nages de Valérie Lemerci­er et Jérémie Elka­ïm dis­aient déjà tout de l’im­passe dans laque­lle Donzel­li s’é­tait mys­térieuse­ment engouf­frée : refaire inlass­able­ment le même film et y rejouer, sous le ver­sant de l’aut­ofic­tion ou de l’adap­ta­tion, les affres sen­ti­men­taux de la cinéaste et de son comé­di­en et co-scé­nar­iste attitré. Et ce n’est pas la qua­si-dis­pari­tion de Donzel­li comme comé­di­enne depuis La guerre est déclarée (et rem­placée par Valérie Lemerci­er hier, Anaïs Demousti­er aujour­d’hui) qui chang­era la donne. Mar­guerite et Julien s’ap­par­ente donc à une vari­a­tion de plus autour de cet amour impos­si­ble qui relie frater­nelle­ment Donzel­li et Elka­ïm : son intrigue s’in­spire d’une his­toire vraie, celle de Julien et Mar­guerite de Ravalet qui avaient défrayé la chronique au début du 17e siè­cle en enta­mant une rela­tion inces­tueuse. Basé sur un scé­nario de Jean Gru­ault des­tiné à l’o­rig­ine à François Truf­faut, le long métrage quitte les rives de la comédie pour se con­fron­ter au film d’époque, en ten­tant d’y infuser un romanesque trag­ique : Mar­guerite est mar­iée de force à un mari bour­ru, Julien fait tout pour la sauver, l’enlève et le duo tente de par­tir vers l’An­gleterre, pour­chas­sé par le mari écon­duit et la police qui les accuse d’inceste et d’adultère.

« Plus je lutte et plus je t’aime », se dis­ent-ils. Et Donzel­li de cal­quer sa mise en scène sur ce mantra tam­bour­iné à tue-tête au spec­ta­teur, tant la cinéaste s’acharne à faire sur­gir l’éro­tisme du tabou qu’elle voudrait sub­ver­sif au pos­si­ble. Or, des jeux d’en­fants aux jeux sex­uels, la com­bus­tion de l’amour inter­dit ne prend pas tou­jours, mal­gré une pre­mière par­tie menée tam­bour bat­tant qui rap­pelle la capac­ité de la réal­isatrice à con­duire son réc­it par de brusques accéléra­tions de la nar­ra­tion et qui, en quelques plans, bous­cu­lent la recon­sti­tu­tion un brin figée sur l’écran. La phrase de Truf­faut dans Les Deux Anglais­es et le con­ti­nent – «Amour, amour, les chiens sont lâchés» – revient en tête lors d’une scène où, enfants, Mar­guerite et Julien se lan­cent dans une course-pour­suite endi­a­blée à cheval, comme allé­gorie de leur future escapade funèbre. Il y a du trou­ble dans cette séquence qui finit par un coup de pis­to­let dans la tête de l’an­i­mal, trou­ble qui, par ailleurs, manque cru­elle­ment au film, notam­ment dans sa sec­onde par­tie (qui com­mence avec la fuite de Mar­guerite et Julien) où la cinéaste donne l’im­pres­sion d’avoir aban­don­né la par­tie et de se réfugi­er dans des effets saugrenus (notam­ment de mon­tage, lorsque le cou­ple est rat­trapé par la police) qui lais­sent un coup d’i­nachevé, voire de bâclé, au film.

Les écueils dans lesquels tombe Mar­guerite et Julien sont donc nom­breux, mais il faut aus­si lui recon­naître une audace réjouis­sante dans sa manière de fuir le nat­u­ral­isme comme la peste et de ten­ter, certes sou­vent mal­adroite­ment, de ramen­er de la fan­taisie et du lyrisme dans le ciné­ma français. L’om­bre de Jacques Demy, et notam­ment de son Peau d’Âne, flotte allè­gre­ment au-dessus de Mar­guerite et Julien, tant le film mul­ti­plie osten­si­ble­ment les anachro­nismes (héli­cop­tère, postes de télévi­sion…) et les décrochages de tons sous le sceau du con­te de fées actu­al­isé. C’est depuis une cham­bre d’un orphe­li­nat que le réc­it se racon­te, dans la bouche d’Es­ther Gar­rel nar­rant la légende des deux amoureux à une troupe d’en­fants enroulés dans leur cou­ette. Belle idée que celle-ci mais qui hélas ne trou­ve pas d’aboutisse­ment réel dans le film, la faute à la ges­tion brin­que­bal­ante du scé­nario qui finit par se recro­queviller sur lui-même et par là même, par oubli­er les pistes pour­tant réjouis­santes de digres­sions. C’est ain­si que Donzel­li, comme dépassée par l’am­pleur de son film, tente, dans ses plus belles inspi­ra­tions, de creuser l’in­tim­ité mor­bide du cou­ple, en se con­cen­trant sur de menus détails qui don­nent à Mar­guerite et Julien les couleurs d’une som­bre intro­spec­tion, à l’im­age de cette séquence, lugubre et boulever­sante, où le fan­tôme de Jérémie Elka­ïm vient ramass­er le corps de Mar­guerite évanouie. Si l’amour est alors pos­si­ble (ce que martè­lent con­stam­ment les films de Donzel­li), c’est doré­na­vant dans la mort que réside le lieu de sa réal­i­sa­tion effec­tive.

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