Behemoth

Behemoth

de Zhao Liang

  • Behemoth
  • (Bei Xi Mo Shou)
  • Chine, France2015
  • Réalisation : Zhao Liang
  • Scénario : Zhao Liang, Sylvie Blum
  • d'après : La Divine Comédie
  • de : Dante Alighieri
  • Image : Zhao Liang
  • Son : Chen Yao, Hu Mengchu, Cao Rui, Li Guocheng
  • Montage : Fabrice Rouaud
  • Musique : Alain Mahé, Huzi
  • Producteur(s) : Sylvie Blum
  • Production : INA, Arte France
  • Éditeur DVD : INA Éditions
  • Date de sortie DVD : 1 décembre 2015
  • Durée : 1h35

Behemoth

de Zhao Liang

Notes sur le Dragon Noir


Notes sur le Dragon Noir

La sor­tie Blu-Ray de Béhé­moth, dont on regrette encore une fois l’ab­sence de dis­tri­b­u­tion en salles, offre l’oc­ca­sion de rajouter, en marge de l’ar­ti­cle con­sacré au film, quelques élé­ments de réflex­ions témoignant des impor­tants débats qu’il avait sus­cités après sa pro­jec­tion à Venise.

Les anneaux du Béhémoth

On quitte Béhé­moth avec un sen­ti­ment de sidéra­tion. Le film, qui mon­tre l’ex­ploita­tion minière de la Mon­golie, livre des images telle­ment puis­santes qu’elles en devi­en­nent hal­lu­ci­na­toires: une car­rière de min­erai embras­sant l’hori­zon tout entier, des mon­tagnes qui explosent, ou qui brû­lent, une famille mon­gole et ses chèvres sur un lam­beau de plaine au bord du gouf­fre… Ce por­trait de la « terre brisée » nous ren­voie à l’une des con­séquences de l’hubris dans la tragédie grecque, à savoir cet instant où les agisse­ments de l’homme met­tent à mal l’or­dre du monde lui-même.

La force du par­ti pris de Zhao Liang con­siste alors à ten­ter de ren­dre intel­li­gi­ble la destruc­tion absolue à tra­vers le prisme de l’al­lé­gorie. Celle-ci sert à nom­mer ces dynamiques dont l’homme est à l’o­rig­ine et qui sem­blent pour­tant défi­er son enten­de­ment, voire l’en­traîn­er à son insu[ref]On remar­quera, par ailleurs, la fréquence de ce recours à l’al­lé­gorie pour ten­ter de témoign­er de l’ir­représentable, aus­si bien dans les dif­férents Léviathan déjà évo­qués dans l’ar­ti­cle, que dans le domaine lit­téraire : on songe à la métaphore biblique du Gomor­ra de Rober­to Saviano, ou à Zola qui dans Ger­mi­nal décrit la mine comme une bête assoif­fée de chair humaine…[/ref]. Et en effet, l’im­age du cratère, tout en courbes et spi­rales, nous rap­pelle que der­rière l’év­i­dence de la destruc­tion et de la fis­sure, se tien­nent la « com­plex­ité, la sin­u­osité et la plu­ral­ité du […] Béhé­moth ». Il s’ag­it donc de mon­tr­er aus­si bien l’im­men­sité de la destruc­tion que son orig­ine insai­siss­able, ce « mon­stre » fig­uré par l’im­age d’un ser­pent glis­sant entre les gra­vats.

Pouvoirs de l’allégorie

Un tel traite­ment allé­gorique con­stitue le fil con­duc­teur du film, et son impact se fait sen­tir aus­si bien au niveau de la struc­ture que du rap­port aux images. Béhé­moth est d’abord une nar­ra­tion du réel sous la forme d’un voy­age men­tal : c’est à tra­vers la voix d’un homme nu de dos dans un paysage éclaté, que l’on par­court – lit­térale­ment et métaphorique­ment – l’é­ten­due du désas­tre. Une éten­due qui nous est présen­tée à tra­vers le recours à une cos­molo­gie religieuse: en par­tant de cet épi­cen­tre qu’est le cratère de la mine, la nar­ra­tion nous emmène aux con­fins du gouf­fre gran­dis­sant, dans les limbes, ces plaines her­beuses où vivent les dernières peu­plades mon­goles, avant de pénétr­er les entrailles infer­nales du sous-sol, où l’on creuse et où l’on forge.
C’est ensuite le pur­ga­toire, qui réu­nit l’hôpi­tal dans lequel les mineurs se retrou­vent inévitable­ment à cause de leurs patholo­gies res­pi­ra­toires, et l’hori­zon de cimetières qui n’en est que le pro­longe­ment. C’est enfin les villes-fan­tômes, par­faites, asep­tisées qui s’éd­i­fient autour du cratère en ébul­li­tion : le « par­adis ». Mais si Liang fait explicite­ment référence à la Divine Comédie, il en sub­ver­tit habile­ment le sché­ma, dans la mesure où le par­adis véri­ta­ble sem­ble ne résider que dans les « limbes » de la plaine mon­gole, visions fugi­tives d’un monde amené à dis­paraître: tout le reste n’é­tant finale­ment que les mul­ti­ples méta­mor­phoses du Béhé­moth, ou les dif­férentes facettes d’un même enfer.

Si l’al­lé­gorie régit la com­po­si­tion du film, l’im­age n’est pas en reste, puisque Liang l’in­vestit d’une dimen­sion puis­sam­ment sym­bol­ique. Out­re l’oscil­la­tion entre le gris et l’é­clat des couleurs (déjà traitée en pro­fondeur dans le précé­dent arti­cle), le cinéaste a recours à ce qu’on pour­rait appel­er des per­for­mances ponctuelles, accom­plies par trois « fig­ures » com­plé­men­taires. Celle du « rêveur» nu et allongé, qui appa­raît dans dif­férents paysages tous frag­men­tés par l’ef­fet d’un prisme. Celle d’un guide prom­enant sur son dos un miroir, et celle enfin d’un mineur qui emmène avec lui une plante verte, seul ves­tige de nature, au cœur de la ville fan­tôme. Trois fig­ures dont la charge sym­bol­ique est ren­for­cée par leur appari­tions et dis­pari­tions soudaines au cœur du paysage : le rêveur, sorte de pre­mier homme, le guide, por­tant sur son dos l’im­age panoramique de la destruc­tion, en même temps que le reflet poten­tiel de ceux qui le suiv­ent (le nar­ra­teur, et nous aus­si), enfin le mineur, incar­na­tion d’un espoir vital.

Les hommes et les choses

Zhao Liang réus­sit donc à don­ner vie à une géo­gra­phie sym­bol­ique, et ce à tra­vers un par­ti pris formel d’une extrême cohérence, où vision et allé­gorie se ren­for­cent mutuelle­ment. Mais ce procédé a pour con­trepar­tie le risque con­stant d’une « esthéti­sa­tion » de la réal­ité qu’il dépeint. Une telle approche fonc­tionne lorsqu’elle mon­tre, sous l’an­gle du sub­lime, la destruc­tion du paysage, mais elle s’avère plus prob­lé­ma­tique dès lors qu’elle abor­de l’hu­main. Ain­si, l’at­ten­tion prêtée au vis­age des mineurs est aus­si touchante qu’ambiguë: si la force plas­tique de ces por­traits sem­ble opér­er une sub­li­ma­tion des corps ouvri­ers, en réponse à l’al­ié­na­tion qui s’a­bat sur eux, ils nous présen­tent en même temps des fig­ures muettes, sur­plom­bées par le regard et la parole du nar­ra­teur.

Cette hégé­monie de la vision et du dis­cours court alors le risque de réduire les habi­tants de la mine au rang de sim­ples fig­ures de la dévas­ta­tion. D’où une ten­sion latente qui éclate lorsqu’un malade, observé longue­ment par la caméra, détourne briève­ment le regard, sans doute pour regarder ce qui se tient à côté de celle-ci. Ce geste de sous­trac­tion, ce regard à la dérobée échappe à la logique du film, tout en lui con­férant ce hors-champ qui lui fait défaut: celui d’une négo­ci­a­tion des points de vue, et d’une ouver­ture d’hori­zon ten­ant compte de la parole des « damnés ».

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Behemoth – Le Dragon noir
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