Capitaine Thomas Sankara

Capitaine Thomas Sankara

de Christophe Cupelin

  • Capitaine Thomas Sankara
  • Suisse2014
  • Réalisation : Christophe Cupelin
  • Scénario : Christophe Cupelin
  • Image : Christophe Cupelin
  • Son : Philippe Ciompi, Christophe Cupelin
  • Montage : Christophe Cupelin
  • Musique : Fela Kuti
  • Producteur(s) : Nicolas Wadimoff, Christophe Cupelin
  • Production : Akka Films, Laïka Films
  • Distributeur : Vendredi Distribution
  • Date de sortie : 25 novembre 2015
  • Durée : 1h30

Capitaine Thomas Sankara

de Christophe Cupelin

Che Guevara burkinabé


Che Guevara burkinabé

Il est des doc­u­men­taires qui enfon­cent des portes ouvertes, trait­ent de sujets rebat­tus, en essayant de trou­ver un angle orig­i­nal sans tou­jours y par­venir. Et puis il y en a d’autres qui défrichent un ter­ri­toire vierge. Cap­i­taine Thomas Sankara est de ceux-là. Qui con­naît en France à part quelques ini­tiés ce dirigeant anti-impéri­al­iste africain ? La bib­li­ogra­phie le con­cer­nant compte dans les 25 ouvrages, dont une biogra­phie de Bruno Jaf­fré, mais en ter­mes de ciné­ma seul un court-métrage de 26 min­utes lui avait jusqu’alors été con­sacré. Le doc­u­men­tariste Christophe Cupelin comble le vide et fait comme ressus­citer celui qui dirigea le Burk­i­na Faso pen­dant qua­tre années de 1983 à 1987.

Au service de la révolution

« J’ai fait un séjour au Burk­i­na Faso en 1985 », nous explique le réal­isa­teur. « Étu­di­ant, j’y menais une mis­sion d’aide au développe­ment, nos pro­fesseurs voulaient nous con­fron­ter aux réal­ités du Sud. Je ne savais même pas en par­tant qu’il y avait une révo­lu­tion en cours dans le pays. J’avais emporté avec moi une caméra Super 8, emprun­tée à un ami de mon père, et sur place j’ai voulu filmer la con­struc­tion d’un bar­rage, entière­ment à la main, sans l’aide de gross­es machines pour extraire la roche. Un chef de chantier est venu me trou­ver, il m’a dit que je devais faire un film sur ce qui se pas­sait dans le pays, puis le mon­tr­er en Europe, pour témoign­er qu’au Burk­i­na Faso les gens tra­vail­laient, et que si de l’argent leur était don­né il ne passerait pas dans la cor­rup­tion mais dans la con­struc­tion du pays. C’est ce qui m’a don­né envie de faire du ciné­ma, je suis ren­tré étudi­er en Suisse à l’École des Beaux Arts, dans le but de faire ce film, au ser­vice de cette révo­lu­tion. Mais Thomas Sankara a été assas­s­iné pen­dant mon cur­sus. »

Le gros point fort de son doc­u­men­taire est juste­ment qu’il fait ressen­tir une grande empathie pour le per­son­nage filmé, un lien qua­si affec­tif entre le cinéaste et l’homme d’État décédé. Les dif­férents points de la poli­tique pro­gres­siste mise en place par Thomas Sankara sont évo­qués : l’alphabétisation, l’autosuffisance ali­men­taire, le droit des femmes, la sup­pres­sion de la dette… À chaque fois, les thé­ma­tiques sont illus­trées par des images d’archives ou des inter­views don­nées à l’époque par le leader burk­in­abé – l’occasion de revoir Noël Mamère en jour­nal­iste de télévi­sion ! Dans plusieurs d’entre elles, François Mit­ter­rand est con­fron­té à son homo­logue prési­dent, et se trou­ve vis­i­ble­ment à la fois fasciné et agacé par une fig­ure hors cadre. Ama­teur de foot­ball, pas­sion­né de gui­tares élec­triques, cham­breur et char­mant, Thomas Sankara dégage quelque chose d’éminemment sym­pa­thique, et développe surtout une poli­tique incroy­able­ment vision­naire sur des ques­tions socié­tales comme géopoli­tiques. On est très loin de ce sup­posé « homme africain qui n’est pas assez ren­tré dans l’histoire », comme le déclarait un autre prési­dent, Nico­las Sarkozy, en juil­let 2007, dans son dis­cours de Dakar.

Les enfants de Thomas Sankara

« Jusqu’à très récem­ment, il n’y avait qua­si­ment pas d’images disponibles sur Thomas Sankara. Et puis, en 2007, pour le vingtième anniver­saire de sa mort, des vidéos ont com­mencé à appa­raître sur Inter­net », racon­te Christophe Cupelin. « C’est par exem­ple le cas du dis­cours d’Addis-Abeba sur la dette des pays africains et la demande de Thomas Sankara de la sup­primer pour per­me­t­tre le développe­ment du con­ti­nent. Jusqu’alors nous en avions qu’une retran­scrip­tion écrite. La résur­gence de ces images m’a don­né de faire ce long-métrage sur Thomas Sankara. On voit d’ailleurs qu’il a une place non nég­lige­able dans les événe­ments qui vien­nent de sec­ouer le Burk­i­na Faso. Quand en octo­bre 2014 des mil­liers de man­i­fes­tants protes­tent con­tre la volon­té de Blaise Com­paoré – le suc­cesseur de Thomas Sankara et sans doute le com­man­di­taire de son assas­si­nat – de mod­i­fi­er la con­sti­tu­tion pour pou­voir briguer un nou­veau man­dat prési­den­tiel, et le con­duise à sa chute, la foule cri­ait être “les enfants de Thomas Sankara“. »

Ciné­matographique­ment par­lant, Cap­i­taine Thomas Sankara a des défauts. Il s’agit surtout d’un mon­tage d’images d’archives, avec une vraie cohérence, mais il manque les témoignages d’acteurs de l’époque pour don­ner plus de chair au pro­jet. On ne fait en out­re qu’entrevoir les failles de ce prési­dent aux faux airs de Che Gue­vara, arrivant au pou­voir par un putsch mil­i­taire et mourant suite à un putsch mil­i­taire, alors qu’on aimerait en savoir davan­tage. Il y a une part évi­dente d’autoritarisme der­rière sa verve. On sent un goût mod­éré pour la démoc­ra­tie dans sa dia­tribe con­tre le vote à bul­letin secret. On perçoit trop l’homme de guerre — devant sa renom­mée à ses exploits sur le champ de bataille dans un con­flit armé con­tre le Mali — dans sa façon d’expliquer l’exécution de sept opposants poli­tiques. Sa rela­tion ambiguë à Blaise Com­paoré, meilleur ami et faux frère, n’est par ailleurs qu’effleurée, alors qu’elle est d’un trag­ique fasci­nant, comme si Shake­speare avait inspiré le réel.

Cepen­dant, mal­gré ces petites réti­cences sur le fond comme sur la forme, Christophe Cupelin opère déjà un beau tra­vail de défrichage des angles morts de l’histoire con­tem­po­raine qui mérit­erait d’être appliqué à d’autres lead­ers africains mécon­nus : Amil­car Cabral pour la Guinée et le Cap Vert, Ruben Um Nyobé pour le Camer­oun… L’Afrique comme les anciens pays colonisa­teurs en con­naî­traient mieux leur his­toire com­mune.

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