L’Idiot !

L’Idiot !

de Yuri Bykov

  • L’Idiot !
  • (Дурак' / Durak)
  • Russie2014
  • Réalisation : Yuri Bykov
  • Scénario : Yuri Bykov
  • Image : Kirill Klepalov
  • Décors : Stanislav Novak
  • Costumes : Olga Pogodina
  • Son : Arkadi Noskov
  • Montage : Yuri Bykov
  • Musique : Yuri Bykov
  • Producteur(s) : Alekseï Outchitel, Kira Saksaganskaïa
  • Production : Rock Films Moscou
  • Interprétation : Artem Bystrov (Dmitri Nikitin), Natalia Surkova (Nina Galganova), Dmitry Kulichkov (le soiffard), Yury Tsurilo (Bogatchov), Boris Nevzorov (Fiodotov), Kirill Polukhin (Matiugin), Aleksandr Korshunov (le père), Olga Samoshina (la mère), Daria Moroz (Macha), Petr Barancheev (Emelyanov), Nikolay Bendera (Niny Galagonovoy)
  • Distributeur : Kinovista
  • Date de sortie : 18 novembre 2015
  • Durée : 1h52

L’Idiot !

de Yuri Bykov

« Ça craque »


« Ça craque »

L’Idiot ! est le troisième long-métrage du jeune réal­isa­teur russe Yuri Bykov après Live ! (2010) et The Major (2013) qui avait été sélec­tion­né à la Semaine de la Cri­tique du Fes­ti­val de Cannes. Comé­di­en à l’origine, for­mé à l’école de ciné­ma de Moscou, le VGIK, Bykov est par ailleurs scé­nar­iste, mon­teur et com­pos­i­teur, autant de com­pé­tences qu’il met à prof­it dans ses films, et qui lui ont valu plusieurs prix prin­ci­pale­ment pour L’Idiot !.
Le film est con­sacré à la fig­ure de Dmitri Nikitin, un plom­bier chef de main­te­nance des bâti­ments publics dans une petite ville russe, qui pour­suit des études d’ingénieur. Un jour lors d’une vis­ite d’un HLM vétuste liée à un prob­lème de tuyau­terie, il con­state une fis­sure interne puis externe courant sur l’immeuble. Réveil­lé pen­dant la nuit parce qu’il pense à cette fis­sure, il con­clut d’après ses cal­culs que l’immeuble devrait s’écrouler sous 24 heures.
C’est l’unité d’action, de lieu et de temps pour résoudre ce prob­lème qui fait de L’Idiot ! une tragédie con­tem­po­raine, côtoy­ant un film d’action dont le sus­pense repose sur l’écroulement de l’immeuble et l’évacuation de ses habi­tants. La tragédie, c’est celle-là même de la Russie, mon­trée par Bykov à tra­vers une ligne générale, la lézarde d’un immeu­ble.

Lignes de fracture

C’est par un pro­logue qui est une sorte de fausse piste rel­a­tive­ment au per­son­nage prin­ci­pal que Bykov ouvre le film : au cœur de la vie d’un lugubre HLM, une scène de ménage se mue en vio­lence domes­tique mas­cu­line, véri­ta­ble pas­sage à tabac. L’explosion de vio­lence est pro­longée par celle d’un tuyau d’eau : ici donc, « ça craque », selon la for­mule d’un per­son­nage dans le film, les affects comme les matéri­aux. Ce craquage lim­i­naire annonce la craque­lure par­courant le film : c’est par un mou­ve­ment con­tin­uel entre l’intérieur et l’extérieur que Bykov nous donne de la con­sid­ér­er par la fig­ure inter­mé­di­aire qu’est Dim­ka. C’est lui qui pénètre dans l’immeuble, voit la lézarde intérieure puis extérieure : cette vision est présen­tée dans son proces­sus par une grandiose con­tre-plongée pro­duisant un effet de ver­ti­cal­ité et d’absorption, mais encore de ver­tige quand le per­son­nage est rétabli par­al­lèle­ment au mur, véri­ta­ble fig­ure de l’obsession cristallisant l’objet de Dim­ka, comme son hyper­tro­phie réelle ou hal­lu­cinée.
Son objet, c’est con­va­in­cre la mairesse qui fête alors son anniver­saire d’intervenir en faveur des 800 habi­tants de l’immeuble menaçant de s’écrouler : elle seule pour­rait faire bas­culer les choses, ordon­ner l’évacuation de l’immeuble, rel­oger tem­po­raire­ment ses habi­tants. Mais cette prise de déci­sion révèle nœuds et enjeux de pou­voir où cha­cun est relié et redev­able à un autre plus puis­sant, Bykov jouant notam­ment de la pro­fondeur de champ, un per­son­nage se trou­vant der­rière un autre dans l’axe oblique.
Ce réseau de poten­tats des­sine une ligne de partage : lors de la scène cen­trale où la mairesse et son asso­cié sont venus réclamer d’un investis­seur immo­bili­er la pos­si­bil­ité de loger tem­po­raire­ment les habi­tants, s’énonce bien la frac­ture entre « eux » et « nous », réduite à une oppo­si­tion entre « ceux qui sont couchés » et « ceux qui sont debout », que Bykov donne à voir lit­térale­ment par un sans-abri couché sur un banc pointé par le regard de la mairesse qui se tient debout. Si tout sem­ble iden­tique entre la vie dans le HLM et la fête d’anniversaire des puis­sants, car on y use des mêmes psy­chotropes pour oubli­er le quo­ti­di­en, c’est pour­tant une nette ligne de frac­ture révélée entre ceux qui ont le pou­voir et ceux qui ne l’ont pas : autant matérielle que métaphorique, la fis­sure de l’immeuble est bien le moyen choisi par Bykov pour ren­dre compte d’une frac­ture poli­tique (des travaux faits en sur­face avec des bud­gets non util­isés à plein sinon pour des pots-de-vin, alors qu’il auraient pu servir à con­stru­ire de nou­veaux loge­ments) et sociale (entre ceux qui galèrent et ceux qui vivent des jours dorés).

« Ici, ça changera jamais, jamais »

Cette frac­ture c’est aus­si celle entre Dim­ka et les autres, entre un être isolé et une com­mu­nauté, à l’image de sa marche noc­turne inau­gu­rant lit­térale­ment la mise en marche d’une procé­dure soli­taire de sauve­tage. S’il incar­ne une voix dis­so­nante, la pos­si­bil­ité d’une lib­erté au sein de ce qui est présen­té comme le pire (« on vit, on crève comme des porcs parce qu’on est rien pour per­son­ne », « Dieu nous oblige à vivre »), le trag­ique aug­mente ici de façon pro­por­tion­nelle aux lueurs d’espoir sus­citées et déçues par la chaîne d’événements mise en bran­le par Dim­ka : entre la lib­erté et la néces­sité d’un côté, c’est de l’autre la frac­ture entre les respon­s­abil­ités indi­vidu­elles et la col­lec­tiv­ité qui est révélée, sig­nant l’impossibilité d’un acte pris indépen­dam­ment et le dés­in­térêt pour la col­lec­tiv­ité. Bien plus, l’acte libre est mon­tré dans son issue la plus trag­ique, comme l’acte naïf d’un seul homme ne pou­vant vain­cre un réseau de poten­tats ni une masse gré­gaire dont il est le bouc-émissaire[ref]Citons a con­trario le doc­u­men­taire d’Alexander Kouznetsov Ter­ri­toire de la lib­erté qui don­nait récem­ment ses let­tres de noblesse à un espace de lib­erté en Russie.[/ref]. La fig­ure de Dim­ka rejoint une veine dos­toïevski­enne de fig­ure d’« idiot », sans en être pour autant une adap­ta­tion ni ne s’en récla­mant directe­ment – le titre ici est Durak alors que le titre russe de l’ouvrage de Dos­toïevs­ki est Idiot –, elle-même inscrite dans une tra­di­tion ciné­matographique héritée du roman de Dos­toïevs­ki, notam­ment russe[ref]On pense ain­si à la com­para­i­son à laque­lle tra­vail­la Eisen­stein entre L’Idiot et Ivan le Ter­ri­ble (1944), au film d’Aki­ra Kuro­sawa en 1951, entre­tenant un rap­port avec la théorie du film d’Eisenstein et le com­men­taire que celui-ci fit de l’ouvrage de Dos­toïevs­ki, à la ver­sion sovié­tique offi­cielle de Ivan Pyriev en 1958. Tarkovs­ki eut par ailleurs le pro­jet d’adapter le livre dès 1973–1974.[/ref].
Fig­ure représen­tant un retourne­ment, à l’image de Dim­ka invi­tant à un réveil, à un sur­saut poli­tique et pop­u­laire, que ce soit par la sol­lic­i­ta­tion des élus et des habi­tants, elle est pour­tant ici trag­ique­ment mise à mal : c’est affron­ter des moulins à vent, ouvrant des per­spec­tives som­bres, comme la lourde et froide pénom­bre qui con­stitue l’image générale du film, et comme cette phrase pronon­cée : « Ici, ça chang­era jamais, jamais ». Les couleurs prin­ci­pales du film sont majori­taire­ment le bleu, le rouge, le blanc et repren­nent les couleurs du dra­peau russe, atténuées, délavées, abîmées, rel­a­tive­ment à l’affiche du film, ser­vant une cri­tique politi­co-sociale sans appel de la Russie actuelle dans une veine proche du Leviathan de Zvi­aguint­sev. Le pays est mon­tré vicié de l’intérieur par la cor­rup­tion, les pots-de-vin, les règle­ments de comptes. Si les cas de con­science indi­vidu­els ponctuels con­stituent un résidu de con­science, ils ren­voient tout aus­si bien aux prob­lèmes de col­li­sion entre le pou­voir et la reli­gion qu’à l’aveu acca­blant que la reli­gion fait office de soulage­ment de la con­science par néces­sité même (ain­si, la mairesse, au comble de la cor­rup­tion, énonce « mon Dieu, par­donne-nous »).

D’une ligne droite (le trav­el­ling de la marche noc­turne de Dim­ka) à un cer­cle (le trav­el­ling cir­cu­laire dans la séquence finale qui enferme Dim­ka), L’Idiot ! est le réc­it d’une marche intransitive[ref]En russe, le terme « idiot » qui est le même qu’en français est très proche phoné­tique­ment de la troisième per­son­ne du sin­guli­er au présent du verbe « marcher », verbe imper­fec­tif (proces­sus) et intransitif.[/ref], d’un com­bat impos­si­ble. La musique util­isée dans le trav­el­ling d’accompagnement de Dim­ka, reprise dans le générique, se fait le relais d’une mélan­col­ie général­isée : la chan­son « Spokoï­naya Noch’ » (1989) par Vik­tor Tsoi & Kino souhaite une douce nuit aux sons d’une mélodie hard rock, alors que les toits des maisons trem­blent sous le poids des jours. À la manière d’une bal­lade pour enfants qui ne serait pas dupe de l’endormissement et qui se ferait cri, elle relaye la voix de ceux qui n’arrivent pas à dormir ou à rester silen­cieux car rien ne change mal­gré les fis­sures.
À l’ar­rivée, L’Idiot ! est sai­sis­sant dans sa portée, mais ressem­ble un peu à cette chan­son au tem­po rel­a­tive­ment moyen et à la tonal­ité mineure qui sert de sou­tien visuel dans la séquence de la marche : l’émotion y est pro­duite au sein d’une struc­ture assez mono­lithique avec ses riffs répéti­tifs par des effets (ceux de la gui­tare avec la réverbe) et une tex­ture tra­vail­lée qui a cepen­dant du mal à touch­er parce que ses effets seraient trop ostensibles[ref]Je remer­cie Alexan­dre Lézy pour les élé­ments d’analyse liés à la chanson.[/ref]. Aus­si effi­caces que soient le scé­nario, la mise en scène, dans la mise au jour des nœuds, les affron­te­ments en champs/contrechamps, aus­si déca­pants que soient les enjeux soulevés à l’aune d’un sus­pense main­tenu et bien mené, ce car­ac­tère très démon­stratif empêche le film de pass­er à une tonal­ité majeure, à l’image de la ligne de frac­ture.

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