© Universal Pictures International France
Crazy Amy

Crazy Amy

de Judd Apatow

  • Crazy Amy
  • (Trainwreck)
  • États-Unis2015
  • Réalisation : Judd Apatow
  • Scénario : Amy Schumer
  • Image : Jody Lee Lipes
  • Décors : Kevin Thompson
  • Son : Greg Koller, Eric Caudieux
  • Montage : William Kerr, Peck Prior, Paul Zucker
  • Musique : Jon Brion
  • Producteur(s) : Judd Apatow, Barry Mendel
  • Interprétation : Amy Schumer (Amy), Bill Hader (Aaron), Brie Larson (Kim), Colin Quinn (Gordon), Vanessa Bayer (Nikki), Mike Birbiglia (Tom), John Cena (Steven), LeBron James (lui-même), Tilda Swinton (Dianna)
  • Date de sortie : 18 novembre 2015
  • Durée : 2h05

Crazy Amy

de Judd Apatow

Sex and the City


Sex and the City

Fâcheuse habi­tude que celle prise par les dis­trib­u­teurs français de rebap­tis­er les films améri­cains en anglais. Par voie de reti­trage, Train­wreck (« désas­tre ambu­lant ») devient donc ici Crazy Amy, comme s’il fal­lait accentuer les tra­vers de l’héroïne, for­cé­ment dys­fonc­tion­nelle puisqu’elle aime boire et bais­er. Wel­come back chez Judd Apa­tow qui, au pré­texte d’inverser les rôles tra­di­tion­nelle­ment dévo­lus aux hommes et aux femmes, sem­ble plus que jamais soucieux de les con­ver­tir au bon­heur con­ju­gal qui lui tient lieu de morale. La cau­tion néo-fémin­iste qu’il trou­ve aujourd’hui en Amy Schumer, scé­nar­iste et inter­prète de ce cinquième long-métrage, dis­simule assez mal qu’au fond, les marottes du réal­isa­teur et pro­duc­teur améri­cains sont restées les mêmes ; elles ont juste changé de mains.

MonogAmy

Rel­a­tive­ment peu con­nue en France, Schumer est une stand-up come­di­an new-yorkaise qui a débuté sur les planch­es du Gotham Com­e­dy Club de Chelsea en 2004, avant de ren­con­tr­er le suc­cès neuf ans plus tard avec une émis­sion satirique, Inside Amy Schumer, titre dont l’al­lu­sion sex­uelle se passe de tra­duc­tion. L’écriture de ce pro­jet sur mesure est sous haute influ­ence de son par­cours d’humoriste, qui envis­age la moin­dre saynète en fonc­tion de son poten­tiel comique. Fusant en tout sens, les sketchs s’en­chaî­nent sans nuire au déroulé d’un réc­it qui pré­pare inéluctable­ment notre céli­bat­tante à sa rédemp­tion par la monogamie. Amy ral­lie tous nos suf­frages dans la pre­mière heure du film, quand les amants qu’elle mul­ti­plie ne ser­vent qu’à assou­vir un lib­erti­nage effréné, mais qui, d’emblée, est jugé prob­lé­ma­tique. Et pour cause, puisqu’il procède d’une scène prim­i­tive qui voit le père intimer à ses deux filles de ne pas céder aux chimères de la vie de cou­ple une fois dev­enues adultes. L’une appli­quera ce cre­do à la let­tre, l’autre le démen­ti­ra grâce à un mariage heureux.

Il n’est pas indif­férent que cet homme soit mis en minorité à mesure qu’Amy suit la tra­jec­toire inverse de celle qu’il lui avait tracée dès l’enfance. Dans une for­mi­da­ble presta­tion (qui fait oubli­er qu’il est trop jeune pour le rôle), le comé­di­en Col­in Quinn, ancien de Sat­ur­day Night Live, campe un vieil atra­bi­laire irlandais de Brook­lyn autrement plus incar­né que le chirurgien orthopédiste dont s’entiche sa fille (Bill Had­er, délibéré­ment terne). Il ne s’agit pas ici d’adhérer au dis­cours pater­nel plutôt qu’à celui de la sœur d’Amy (Brie Lar­son, par­faite en jeune femme au foy­er sûre de ses choix), de faire l’éloge de l’infidélité con­tre l’institution mat­ri­mo­ni­ale. Sim­ple­ment de not­er à quel point les per­son­nages d’Apatow n’existent désor­mais plus en dehors de leur domes­ti­ca­tion. “I’m not crazy because I got mar­ried, that’s what peo­ple do !” lâche, lors d’une dis­pute, Kim à sa frangine. Par­faite­ment crédi­ble, ce gré­garisme auquel Amy fini­ra par se résoudre n’en est pas moins révéla­teur d’un imag­i­naire amoureux sin­gulière­ment nor­mé.

Back in Town

À marche for­cée, les fig­ures hautes en couleur sont évac­uées l’une après l’autre, du sans-abri vivant au pied de chez Amy à sa rédac­trice-en-chef bitchy à souhait (Til­da Swin­ton, épatante à con­tre-emploi). Cette logique élim­i­na­toire empêche tout investisse­ment émo­tion­nel dans le duo gag­nant, dont les rires sont com­mu­ni­cat­ifs, rarement les doutes. Du film, est aus­si absente cette mélan­col­ie qui con­stitue l’envers des grandes comédies d’auteur, comme celle qu’avait réussie Apa­tow avec Fun­ny Peo­ple, et dont il ne retrou­ve pas la frag­ile alchimie en déplaçant son univers à New York. On attendait davan­tage de ce retour aux sources du natif de Queens, lui aus­si for­mé dans le cir­cuit des clubs locaux. Si Crazy Amy abonde en obser­va­tions attes­tant de l’intime con­nais­sance qu’ont Schumer et Apa­tow de leur ville, ils se con­tentent d’aligner des vignettes, notam­ment sur ses fran­chis­es sportives, là où, sans doute, ils s’imaginent faire un por­trait. Conçu comme une rampe de lance­ment de son inter­prète prin­ci­pale vers le vedet­tari­at, le film polit enfin les aspérités du style très raunchy de Schumer, lui préférant un ver­nis pop cul­ture au bril­lant de nou­veau riche. C’est qu’il s’assume aus­si comme la dernière décli­nai­son en date de ce fémin­isme glam­our pro­mu par Lena Dun­ham et qui n’aspire à rien d’autre qu’à l’exposition tri­om­phante de sa dif­férence (vis-à-vis des hommes, mais aus­si d’une image éter­nelle­ment per­fectible de la femme). Autre pro­tégée d’Apatow, la créa­trice de la série Girls a de fait ouvert la voie à une autodéri­sion généra­tionnelle plutôt futée mais qui, étrange­ment, con­tin­ue d’être célébrée comme une forme de sub­ver­sion. À y regarder pour­tant de près, chez l’une comme chez l’autre, les per­son­nages sont con­damnés à la même peine : une fois acquise une éman­ci­pa­tion de principe, c’est à l’assignation à rési­dence qu’elles se résig­nent, plus ou moins docile­ment.

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