La Corruption

La Corruption

de Mauro Bolognini

  • La Corruption
  • (La Corruzione)
  • Italie1963
  • Réalisation : Mauro Bolognini
  • Scénario : Fulvio Gicca Palli, Ugo Liberatore
  • Image : Leonida Barboni
  • Décors : Maurizio Chiari
  • Costumes : Piero Tosi
  • Montage : Nino Baragli
  • Musique : Giovanni Fusco
  • Producteur(s) : Alfredo Bini
  • Production : Arco Film, Burgundia Film, S.O.P.A.C.
  • Interprétation : Jacques Perrin (Stefano), Alain Cuny (Leonardo), Rosanna Schiaffino (Adriana), Isa Miranda (la femme de Leonardo), Filippo Scelzo (Morandi)
  • Éditeur DVD : SNC - M6 Vidéo
  • Date de sortie DVD : 20 octobre 2015
  • Durée : 1h20

La Corruption

de Mauro Bolognini

Pris au piège


Pris au piège

Loin des films bavards à l’esthé­tique baroque et col­orée qui ont fait la répu­ta­tion (par­fois décriée) de Mau­ro Bologni­ni, La Cor­rup­tion sur­prend immé­di­ate­ment par l’abon­dance de ses silences et la sécher­esse glacée de sa mise en scène. Sor­ti en 1963, soit trois ans après Le Bel Anto­nio, le pre­mier grand suc­cès qui allait per­me­t­tre au réal­isa­teur d’obtenir une recon­nais­sance inter­na­tionale, le film dépeint une fois de plus un jeune homme en plein désar­roi exis­ten­tiel, inca­pable de se recon­naître dans le rôle que son entourage l’oblige à endoss­er. Sauf qu’il n’est ici pas ques­tion de l’im­puis­sance sex­uelle d’un bel­lâtre qui doit faire ses preuves en hon­o­rant son épouse pour «devenir un homme», mais du choix de Ste­fano, un fils de bonne famille, de s’en­gager dans les ordres plutôt que de repren­dre l’en­tre­prise prospère de son père. Si en arrière-plan se des­sine une cri­tique acerbe des dérives du mir­a­cle économique ital­ien d’après-guerre (qui inspir­era deux autres films sor­tis à la même péri­ode, Le Fan­faron de Dino Risi et Main basse sur la ville de Francesco Rosi), Bologni­ni s’in­téresse avant tout au con­flit intérieur de Ste­fano, dont la quête fébrile d’une cer­taine forme de pureté entr­erait en totale con­tra­dic­tion avec son envi­ron­nement social.

Oppression des décors

Dans la scène d’ou­ver­ture du film, un vieux pro­fesseur explique aux étu­di­ants fraîche­ment diplômés qu’ils vont désor­mais se con­fron­ter à deux con­cep­tions de la réal­ité : l’une catholique, l’autre marx­iste. Ste­fano, qui écoute atten­tive­ment le dis­cours du doyen, n’a pas d’autres choix que de se recon­naître dans le bour­geois qu’il décrit. Tout à la mai­son, de l’ai­sance matérielle à l’om­niprésence des livres, rap­pelle de manière oppres­sante au jeune homme quelle est la voie tracée par sa famille : celle de la con­nais­sance mise au ser­vice d’un sys­tème basé sur l’ex­ploita­tion des autres. Parce qu’il ne se sent pas l’âme d’un révo­lu­tion­naire, Ste­fano fait alors le choix de s’af­franchir de cette réal­ité aux per­spec­tives obstruées pour rejoin­dre l’église. Mais là encore, lorsqu’il vis­ite un monastère prêt à l’ac­com­pa­g­n­er dans sa démarche, le déséquili­bre des plans en forte plongée traduit un insond­able ver­tige et ne fait que soulign­er l’im­puis­sance d’un per­son­nage face à un des­tin trop grand pour ses frêles épaules. Seul point de repère dans cette effu­sion de con­fu­sion, la mère de Ste­fano, telle une icône éclairée par un halo du lumière sur son lit d’hôpi­tal tan­dis que la bonne sœur qui lui sert d’in­fir­mière dis­simule mal son goût pour le sadisme, sem­ble tout aus­si mal­heureuse, piégée par un mariage de con­ve­nance qui a fait d’elle le pur pro­duit de sa classe. Cachée aux autres en rai­son de son com­porte­ment bor­der­line, elle inspire ce fils en quête d’une spir­i­tu­al­ité qui fait défaut au pro­fil affairiste et autori­taire du père.

L’appel de la chair

La sec­onde moitié du métrage fonc­tionne qua­si­ment comme un huis-clos. Cher­chant par tous les moyens à détourn­er Ste­fano de sa frag­ile voca­tion, le père lui pro­pose de par­tir en voy­age pen­dant quelque temps à bord de son yacht lux­ueux. Sauf que pour rap­pel­er à son fils ce à quoi il devra renon­cer, il fait venir à bord Adri­ana, une très belle jeune femme chargée de semer le trou­ble sex­uel. La quête spir­ituelle de Ste­fano se heurte alors à un inavouable désir de pos­ses­sion de l’in­vitée, ramenant l’idéal­iste dans la droite lignée des valeurs famil­iales qu’il pré­tend exécr­er. Comme pris dans un cer­cle infer­nal, Ste­fano revient donc con­stam­ment à ce qu’il croit pou­voir fuir en voulant se met­tre au ser­vice de l’église : l’or­dre, l’obéis­sance et le matériel. À l’écran, cette con­tra­dic­tion intérieure se traduit par une pho­togra­phie au noir et blanc con­trasté qui laisse entrevoir l’im­pos­si­bil­ité du com­pro­mis et un mon­tage heurté qui mul­ti­plie les champs con­trechamps silen­cieux entre les deux jeunes gens que tout éloigne. Le piège, aus­si vis­i­ble et iden­ti­fi­able soit-il (le père ne fait pas dans la finesse pour met­tre son fils au pied du mur), est pour autant d’une effi­cac­ité red­outable dans la mesure où il prive la vic­time d’une lucid­ité pour­tant dévelop­pée par le prisme de la con­nais­sance. Bien que nuancé et évi­tant le piège du manichéisme, le con­stat de Mau­ro Bologni­ni est du coup sans appel.

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