Winter on Fire

Winter on Fire

de Evgeny Afineevsky

  • Winter on Fire
  • Ukraine, États-Unis, Grande-Bretagne2015
  • Réalisation : Evgeny Afineevsky
  • Scénario : Den Tolmor
  • Montage : Will Znidaric
  • Musique : Jasha Klebe
  • Producteur(s) : Evgeny Afineevsky, Den Tolmor
  • Producteurs exécutifs : John Battsek, Angus Wall, Lisa Nishimura, Adam Del Deo, David Dinerstein, Lati Grobman, Christa Campbell, Andrew Ruhemann, Dennis L. Kogod, Nadine Khapsalis Kogod, Bohdan Batruch
  • Distributeur : Netflix
  • Date de sortie VOD : 9 octobre 2015
  • Durée : 1h25

Winter on Fire

de Evgeny Afineevsky

« Bis repetita »


« Bis repetita »

D’un côté, il y a Maï­dan de Sergei Loznit­sa : un film con­tem­po­rain des événe­ments ukrainiens qui se sont déroulés au cours de l’hiver 2013–2014 sur la Place de l’Indépendance à Kiev, Maï­dan Néza­le­jnos­ti, appelée “le Maï­dan”, con­tem­po­rain tant du point de vue du tour­nage, de sa présen­ta­tion au Fes­ti­val de Cannes en 2014, et de sa dis­tri­b­u­tion.
De l’autre, Win­ter on Fire: Ukraine’s Fight for Free­dom d’Evgeny Afi­neevsky sur les mêmes événe­ments, mais traités rétro­spec­tive­ment : un film mêlant tour­nages con­tem­po­rains, footage (actu­al­ités télévi­suelles,…), réc­its de par­tic­i­pants, inter­views a pos­te­ri­ori mais aus­si car­togra­phie didac­tique, présen­té hors com­péti­tion dans la série “Fuori Con­cor­so” de la Mostra de Venise en 2015, et sor­ti sur Net­flix.
L’ironie du sort et de la sélec­tion fes­ti­val­ière veut que le film qui vient après Maï­dan, et qui ne peut que souf­frir de la com­para­i­son, a été présen­té à Venise aux côtés du nou­veau film de Loznit­sa, The Event. Si au hic et nunc de Loznit­sa répond l’après-coup d’Afineevsky, ce regard rétro­spec­tif est à dou­ble titre valant autant pour le traite­ment choisi par ce dernier que pour celui que nous por­tons sur celui-ci rel­a­tive­ment à celui-là. Ce nou­veau Maï­dan peut faire office de bis repeti­ta, mais d’un bis repeti­ta prob­lé­ma­tique.

“Ce n’était pas un film qu’on voyait à la télévision, c’était la réalité”

Les deux films trait­ent des man­i­fes­ta­tions du Maï­dan lors des 93 jours de révolte qu’a con­nus l’Ukraine, à par­tir du 29 novem­bre 2013, après le rejet par le prési­dent ukrainien Ianoukovitch d’un accord d’association avec l’Union Européenne, et de son rap­proche­ment avec la Russie. Le Maï­dan con­stitue le sym­bole fort du réveil du peu­ple ukrainien, de sa révo­lu­tion pour choisir sa des­tinée, laque­lle, dev­enue sanglante, a été sol­dée par le bas­cule­ment du pou­voir au cours du 21 au 22 févri­er 2014, le prési­dent ayant fui et ayant été des­ti­tué par le Par­lement. Pla­nent le sou­venir de la “révo­lu­tion orange” en 2005 ou même, bien plus loin his­torique­ment, l’envahissement en 1240 par les Mon­gols évo­quée dans Win­ter on Fire car tous les car­il­lons de la ville avaient reten­ti.
Pour autant, les deux doc­u­men­taires n’ont rien à voir : l’un est au cœur de l’événement et rend compte de sa com­plex­ité ; l’autre est en par­tie rétro­spec­tif, et par­ti­c­ulière­ment patri­o­tique et apologé­tique.
En d’autres ter­mes, deux doc­u­ments autant que deux regards doc­u­men­taires s’y définis­sent : d’un côté, un cadre fixe qui s’attache à capter ce qui se présente, une série de frag­ments invi­tant à recon­stituer les événe­ments ; de l’autre, un flot d’images sat­uré, une immer­sion, une recon­sti­tu­tion et une nar­ra­tion par des voix over. Comme l’exprimait ici Arnaud Hée dans son arti­cle « Hic et nunc » à pro­pos de Maï­dan, le film “éla­bore en ce sens une cir­cu­la­tion foi­son­nante entre image, regard et pen­sée, ain­si qu’une pas­sion­nante propo­si­tion théorique quant à la représen­ta­tion d’un événe­ment en cours. Le spec­ta­teur n’est pas infor­mé, mais son regard (s’)informe en étant placé en sit­u­a­tion de co-présence avec des images et des sons. Impos­si­ble de déclar­er à la sor­tie du film que l’on sait tout, il l’est tout autant de dire que l’on n’a rien vu de/à Maï­dan.”
Il énonçait d’ailleurs que Loznit­sa avait réal­isé la “par­faite antithèse de l’assommant sto­ry­telling médi­a­tique”. Or, il ne croy­ait pas si bien dire en antic­i­pant mal­gré lui et par avance, dans une sorte de con­tre-pla­giat par antic­i­pa­tion, Win­ter on Fire, lequel recourt aux formes tout ce qu’il y a de plus con­v­enues de sto­ry­telling médi­a­tique (mon­tage cut, voix et musiques over, entre­tiens-con­fes­sions, pathos,…).
Le film d’Afineevsky lui-même sem­ble d’ailleurs pro­gram­mer mal­gré lui, et par­tant assez ironique­ment somme toute, un tel pro­jet médi­a­tique : alors que des per­son­nes à l’écran témoignent “Ce n’était pas un film qu’on voy­ait à la télévi­sion, c’était la réal­ité”, car ce sont incon­testable­ment des événe­ments dra­ma­tiques et trag­iques dont ils ont été les acteurs, par un revers de sit­u­a­tion ils font l’objet d’un film qui en a tous les traits, ren­ver­sant donc le rap­port énon­cé, et inter­ro­geant par là-même le réel don­né à voir. Et quand vers la fin de Win­ter on Fire nous est don­né à voir le frag­ment volé par une caméra la nuit ayant cap­té la fuite du prési­dent ukrainien à l’aéroport, nous est présen­tée une image au sec­ond degré, au car­ac­tère par­ti­c­ulière­ment voyeuriste.

Si le doc­u­ment que présente Afi­neevsky est néan­moins à bien des égards méri­tant, con­tribuant à con­serv­er la mémoire des événe­ments récents ukrainiens, il les déplace aus­si en les hyper­bolisant et en les glo­ri­fi­ant à la fois dans une visée patri­o­tique à dimen­sion apologé­tique (célébr­er les héros nationaux morts pour la lib­erté) et pathé­tique (décharge de vio­lence et de pathos). C’est du très grand spec­ta­cle pour le Maï­dan défi­ni comme un “petit ter­ri­toire de grande bravoure” dans Win­ter on Fire, véri­ta­ble film d’immersion.
C’est pour­tant dans ce grand spec­ta­cle que font défaut à la fois sans doute une justesse réal­is­ti­co-his­torique, mais encore une sorte d’éthique doc­u­men­tariste qui est celle-là même de Loznit­sa. Si ce dernier a pu évo­quer une telle éthique, notam­ment à pro­pos de ses remon­tages d’archives, d’images qui ne sont pas les siennes, c’est en dis­ant qu’il devait pré­par­er le spec­ta­teur à voir des images choquantes comme des per­son­nes mortes dans Block­ade (2006), et qu’on ne peut pas tout mon­tr­er. Dans Win­ter on Fire, on atteint une triste et lit­térale illus­tra­tion dans le pic d’horreur lorsqu’un témoin racon­te que son ami a été tué en allant récupér­er un blessé sur une colline, et qu’à l’image c’est pré­cisé­ment ce que nous voyons – et peu importe, à dire vrai, qu’il s’agisse des vraies images en ques­tion.

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