Jean-Gabriel Périot

Jean-Gabriel Périot

  • Propos recueillis à Paris, le 9 septembre 2015
  • Jean-Gabriel Périot

    Faire se rencontrer les images


    Faire se rencontrer les images

    ujapic.jpg

    Le pre­mier long métrage de Jean-Gabriel Péri­ot est un film qui con­tin­ue de se déploy­er après sa décou­verte et même plusieurs visions. D’où l’idée d’aller à la source, à la ren­con­tre de la parole du cinéaste à pro­pos de son tra­vail.

    Tra­vailler à par­tir d’archives est habituel dans vos courts métrages, toute­fois, pour Une jeunesse alle­mande tout par­ti­c­ulière­ment, ce geste pour­rait laiss­er penser qu’il se fait « con­tre » la fic­tion ; j’en­tends par là fic­tion tra­di­tion­nelle, avec une recon­sti­tu­tion his­torique.

    Pas du tout ! En général je ne pense pas par la néga­tive, je ne fais pas des films « con­tre ». Éton­nam­ment ici, il s’ag­it d’un film qui, dans sa con­struc­tion même, se rap­proche d’une fic­tion, notam­ment quant aux per­son­nages. Les pro­tag­o­nistes réels de cette his­toire appa­rais­sent dans le film presque comme tels et il n’y a pas de voix off pour les présen­ter ou pren­dre en charge la nar­ra­tion. On vit avec ces per­son­nages jusqu’à la fin du film sans savoir où ils vont, même si évidem­ment on sait, ou si l’on sent que la fin sera inéluctable — tout comme en fic­tion on pressent sou­vent ce qui va arriv­er aux per­son­nages. Une jeunesse alle­mande est con­stru­it avec des ressorts de la fic­tion : une nar­ra­tion au présent, un attache­ment pour les per­son­nages pour ne pas dire une cer­taine empathie et une his­toire finale­ment très proche de la tragédie. Le film est un doc­u­men­taire usant des sché­mas nar­rat­ifs fic­tion­nels presque clas­siques.

    En con­tre­point à cette pre­mière ques­tion, je voulais en effet abor­der cette dynamique fic­tion­nelle et romanesque qu’in­tè­gre le film ; Ulrike Mein­hof tout par­ti­c­ulière­ment, qui vit la tra­jec­toire d’une héroïne de tragédie. Cette dimen­sion était-elle présente comme une intu­ition a pri­ori ou bien s’est-elle ren­for­cée en ren­con­trant les archives et lors du mon­tage ?

    Leur par­cours est bien de l’or­dre de la tragédie : il y a une guerre sym­bol­ique entre leur généra­tion et celle de leurs par­ents, on assiste à une escalade de la ten­sion entre les deux camps, à un enfer­me­ment pro­gres­sif et finale­ment on voit les fon­da­teurs de la RAF se tromper, échouer, dis­paraître… Mais l’aspect trag­ique de cette his­toire s’est con­sid­érable­ment ren­for­cé avec la décou­verte des archives. Par exem­ple, assez tard dans le proces­sus de recherche, j’ai trou­vé ces extraits d’émissions télé-filmées deux ou trois mois avant la fon­da­tion de la Frac­tion Armée Rouge (RAF) dans lesquels Ulrike Mein­hof appa­raît très atteinte. Ces images lais­sent entrevoir une fêlure et ren­for­cent évidem­ment le per­son­nage. À ce moment-là, on décou­vre une femme qui main­tenant n’est plus aus­si forte. C’é­tait inat­ten­du de trou­ver ces images aus­si lit­térales. Évidem­ment les archives nous ren­seignent sur qui étaient les fon­da­teurs de la RAF avant leur pas­sage à l’acte mais jamais sur ce pas­sage à l’acte lui-même. Du coup, ces images d’Ulrike Mein­hof juste avant la fon­da­tion de la RAF évoque la fragilité de cette femme à ce moment pré­cis, quelque chose est en train de se jouer au plus pro­fond d’elle et cela appa­raît dans les archives.

    Il s’ag­it de la scène où elle est dans le foy­er pour femmes…

    Oui, mais il y a aus­si cet extrait où elle est inter­viewée dans le cadre du procès engagé con­tre des jeunes filles en foy­er auquel elle assiste en qual­ité de spé­cial­iste. Elle dit à cette occa­sion que tout son tra­vail d’éditrice pour Konkret – une revue de gauche pour laque­lle est a longtemps tra­vail­lé – était inutile, et cet extrait d’un entre­tien à pro­pos de Der Spiegel et où elle déclare : « Espér­er quelque chose d’Augstein – l’éditeur du Spiegel -, c’est espér­er d’un bœuf plus que de la viande. » Une telle phrase est très vio­lence et relève d’une cer­taine méchanceté qu’Ul­rike Mein­hof n’avait jamais exprimée aupar­a­vant. On décou­vre aus­si dans ces images une femme qui est physique­ment atteinte, et sans doute aus­si morale­ment.

    Et con­cer­nant cette dynamique romanesque et fic­tion­nelle qu’im­pulse le film.

    En fait, les images pro­duites par les futurs fon­da­teurs de la RAF ou celles dans lesquelles ils appa­rais­sent sont très sin­gulières. Si toute image est déjà de la mise en scène, ici, il appa­raît claire­ment que cha­cun des pro­tag­o­nistes joue un per­son­nage : ils sont tou­jours en représen­ta­tion ; c’est d’ailleurs quelque chose que j’avais sous-estimé lors de l’écriture du film. Ulrike Mein­hof a une haute con­science d’elle-même quand elle passe à la télévi­sion : elle est jour­nal­iste mais elle est aus­si une femme poli­tique avec un mes­sage à délivr­er. Elle s’adresse au pub­lic pour faire avancer la cause de la révo­lu­tion ; elle con­trôle sa pro­pre représen­ta­tion et sa manière de s’adresser au pub­lic. Le por­trait que l’on se fait en regar­dant les émis­sions télé dans lesquelles elle appa­raît ou dans ses pro­pres films ne trahit jamais quelque chose qui serait de l’or­dre du privé ou de l’in­time. Avec toutes ces images qu’ils nous ont lais­sées, on est déjà dans une mise en scène dis­tan­ciée du réel ; on n’a pas accès à eux mais à l’im­age qu’ils fab­ri­quaient d’eux, non pas à qui ils étaient mais aux dis­cours qu’ils ont décidé alors d’exprimer. Ce qui est très dif­férent. Cela nous éloigne de la psy­cholo­gie ou de l’interprétation a pos­te­ri­ori. Par exem­ple, je pense qu’Ulrike Mein­hof était beau­coup plus frag­ile dans sa vie privée, mais dès qu’elle appa­rais­sait en pub­lic, rien ne transparais­sait plus, elle offrait tou­jours l’image d’une femme forte, con­va­in­cue et con­va­in­cante – même si j’ai men­tion­né ce moment sin­guli­er où on la voit flanch­er.

    Le point de départ du film résidait dans le désir de filmer la révolte d’une jeunesse, com­ment avez-vous abouti à celle d’Alle­magne ?

    Je fai­sais des recherch­es sur la vio­lence révo­lu­tion­naire, sur la vio­lence util­isée à but d’é­man­ci­pa­tion ou de libéra­tion. Et ce n’est pas tant pour l’his­toire que les futurs fon­da­teurs de la RAF ont vécue – qui peut être sim­i­laire ou com­pa­ra­ble à celle d’autres mou­ve­ments à la même époque – que le fait qu’ils aient lais­sé beau­coup d’images d’eux avant le pas­sage à la lutte armée qui m’a poussé à faire ce film. À ma con­nais­sance, une telle matière n’ex­iste pas dans les autres mou­ve­ments qui vont pass­er à la lutte armée, ou bien de façon si frag­men­taire qu’il est impos­si­ble d’en tir­er un film tel qu’Une jeunesse alle­mande. Pour moi, c’est seule­ment là que cela devient un film, dans cette pos­si­bil­ité offerte de pou­voir faire le por­trait de gens qui vont pass­er à l’acte mais selon com­ment eux ont voulu se présen­ter à l’époque. On a en plus pour racon­ter cette his­toire accès à une mul­ti­tude de points de vue : pas seule­ment celui du groupe, mais aus­si ceux de leurs adver­saires et des com­men­ta­teurs de cette his­toire en cours.

    meinhof.jpg

    Vous aviez con­nais­sance de cette impor­tante pro­duc­tion d’im­ages, notam­ment au sein de la DFFB (Deutsche Film- und Fernse­hakademie Berlin), l’é­cole de ciné­ma de Berlin ?

    Non pas du tout… C’est d’ailleurs au moment où je décou­vre ce cor­pus de films – notam­ment ceux de Hol­ger Meins –, aus­si en apprenant qu’Ulrike Mein­hof était non seule­ment jour­nal­iste mais aus­si réal­isatrice, que je com­mence à penser un film sur cette his­toire. Beau­coup des futurs fon­da­teurs de la RAF avaient en fait un rap­port étroit à la pro­duc­tion d’im­ages. Mais ce qui est sin­guli­er c’est que pour cha­cun d’entre eux, le ciné­ma et la télévi­sion, comme tout autre média d’ailleurs, sont tou­jours et avant tout des lieux d’une expres­sion poli­tique, révo­lu­tion­naire et réflex­ive. Ce qui appa­raît très claire­ment pour Hol­ger Meins et ses acolytes au sein de la DFFB. Mais au-delà de Hol­ger Meins et d’Ulrike Mein­hof, d’autres ont égale­ment des liens avec les images. Gudrun Ensslin a joué dans un film, Andreas Baad­er posait pour des pho­tos éro­tiques, d’autres étaient aus­si étu­di­ants en ciné­ma ou pho­tographes… Et beau­coup d’entre eux ont égale­ment été filmés pour des émis­sions télé ou des films doc­u­men­taires. Horst Mal­her par exem­ple est telle­ment passé à la télévi­sion que je n’ai util­isé qu’une petite par­tie des archives que j’ai retrou­vées le con­cer­nant. Je suis donc par­ti sur une hypothèse de film, comme je l’avais fait pour 200 000 fan­tômes : des images exis­tent, un film sem­ble pos­si­ble, donc on lance la pro­duc­tion – ce qui est évidem­ment assez casse-gueule car au final on ne sait jamais vrai­ment ce que l’on va trou­ver… Quand j’ai com­mencé à avoir accès aux archives, c’é­tait fasci­nant car ce qu’elles m’offraient allait au-delà de ce que je pou­vais espér­er.

    L’une des lignes de réc­it est l’échec d’une utopie ciné­matographique – et plus large­ment de l’im­age – comme vecteur de trans­for­ma­tion des sociétés, on peut imag­in­er qu’il s’ag­it de quelque chose qui vous a touché.

    Oui, mais en même temps, ce que l’on perçoit dans le film, c’est que le drame se ren­force par le fait que rien n’est pos­si­ble pour eux, y com­pris le ciné­ma, mais pas seule­ment. S’ils avaient échoué dans leurs util­i­sa­tions de l’image mais réus­si par d’autres moyens (la lutte poli­tique, l’ac­tion sociale, etc.), l’histoire aurait été dif­férente. Mais rien ne marche pour eux et c’est trag­ique ; cela ouvre d’ailleurs sur notre con­tem­po­rain com­plète­ment désil­lu­sion­né. C’est le dernier moment où l’on a cru, pas seule­ment en Alle­magne bien sûr, à cette idée du ciné­ma comme moyen de lutte et d’outil d’émancipation. Per­son­nelle­ment j’ai la nos­tal­gie de ce moment, plutôt que le regret que ce groupe a arrêté d’y croire.

    En ayant beau­coup tra­vail­lé sur le sujet, je me rends compte aus­si, tout par­ti­c­ulière­ment au sein de la DFFB, que cette foi rel­e­vait en fait d’une grande naïveté mélangée à une cer­taine forme de pré­ten­tion. Ils attachaient une grande impor­tance à tout ce qu’ils fai­saient et avaient une très haute estime d’eux-mêmes. Par exem­ple, à la DFFB, la moin­dre réu­nion d’une heure et demi entre étu­di­ants était enreg­istrée et deve­nait un film ! Ils pen­saient naïve­ment que cela pou­vait intéress­er d’autres qu’eux, être dif­fusé, trou­ver un pub­lic. Mais évidem­ment, un compte-ren­du sans mise en scène d’une AG étu­di­ante, ça ne fait ni un film ni quelque chose à partager… On sent que d’une cer­taine manière ils se sont don­né des buts inat­teignables, et qu’ils s’y attel­lent avec trop d’esprit de sérieux.

    Au-delà, je ne suis pas cer­tain que cela soit si com­pliqué ou si dra­ma­tique pour eux d’ar­rêter le ciné­ma. Si on prend par exem­ple le cas de Bam­bule, le dernier film d’Ulrike Mein­hof, pour elle c’est un échec parce qu’elle rate la rela­tion poli­tique qu’elle voulait établir avec les jeunes filles. Le film lui-même a été fini et d’ailleurs est très réus­si, mais ce n’est pas ce qui était impor­tant pour elle dans ce pro­jet. On retrou­ve un peu la même chose pour Hol­ger Meins. Après avoir été ren­voyé de l’école, des anciens étu­di­ants de la DFFB déci­dent d’aller faire des films avec des appren­tis. Ces films n’ont jamais été finis mais surtout c’est l’idée même d’une cer­taine util­i­sa­tion mil­i­tante du ciné­ma qui échoue et c’est ce qui a été mar­quant pour eux, pour Hol­ger Meins en par­ti­c­uli­er. D’ailleurs, quand il arrête le ciné­ma, il devient dessi­na­teur pour une revue engagée, la vie con­tin­ue pour lui, il trou­ve sim­ple­ment d’autres manières d’agir. C’est la pra­tique de l’image même qui était impor­tante pour eux, pas les images en tant que telles. Ils n’é­chouent pas à faire des films, mais à utilis­er poli­tique­ment le ciné­ma lui-même.

    Lors d’un débat à Ciné­ma du Réel, vous aviez évo­qué des échos du roman­tisme alle­mand dans cette généra­tion.

    Cela fait par­tie de l’his­toire alle­mande. Ils sont très japon­ais de ce point de vue ! Je plaisante à peine… Ce sont deux pays qui ont vécu jusque très tard dans des régimes poli­tiques et soci­aux où l’in­di­vidu exis­tait peu ou pas. Dans un tel con­texte, la fig­ure de celui qui rompt ou qui refuse devient mythique et roman­tique. Ce sont des pays où il y a une exal­ta­tion plus forte du geste révo­lu­tion­naire que dans des pays ayant con­nu de réelles révo­lu­tions, comme c’est le cas en France par exem­ple. On retombe alors sur cette forme de naïveté que j’évo­quais tout à l’heure, chez ceux qui passent à l’acte, mais aus­si dans le regard que leur porte la société. Les révo­lu­tion­naires devi­en­nent des fig­ures héroïques, par avance trag­iques ; c’est déjà le cas après la Pre­mière Guerre mon­di­ale en Alle­magne avec les Spar­tak­istes autour de Rosa Lux­em­bourg et de Karl Liebknecht.

    Pour revenir à la ques­tion de l’archive déjà tra­vail­lée dans vos courts (Undo, 200000 fan­tômes, Eût-elle été crim­inelle ?, The Dev­il), qu’est-ce qui se cristallise pour vous dans ce matéri­au ? Est-ce que d’une cer­taine manière la fic­tion y est préex­is­tante, comme déjà là ?

    C’est une ques­tion com­pliquée… Ce que j’aime beau­coup dans l’archive réside dans le fait qu’elle me force à tra­vailler ! Si je ren­con­tre un prob­lème, dis­ons plutôt si je me retrou­ve face à quelque chose que je ne sai­sis pas (un événe­ment pré­cis, une image, un phénomène, un con­cept, etc.), je recherche les moyens de pré­cis­er ma pen­sée voire de com­pren­dre cette chose. Et les images peu­vent faire par­tie de ces moyens à ma dis­po­si­tion ; je pense ici par­ti­c­ulière­ment aux images d’archives. Si le savoir que l’on retire des images est tou­jours comme volatile, insai­siss­able, par con­tre tout le tra­vail presque uni­ver­si­taire que l’on abat pour pou­voir lire ces images apporte des savoirs plus pré­cis. Il faut con­naître le con­texte où est apparu cette image, en con­naître l’origine, pourquoi elle a été créée, com­ment elle a été dif­fusée, et pourquoi, etc. Le prob­lème est que ces savoirs ouvrent de nou­velles inter­ro­ga­tions, de nou­velles recherch­es, per­me­t­tent de décou­vrir de nou­velles images qui posent prob­lèmes… Je peux pass­er une journée entière à regarder une image fixe, un plan, à réfléchir à la rai­son qui fait que c’est elle qui m’ar­rête ou ce qu’elle m’ap­prend. L’archive me fait dévi­er de mes ques­tions de départ, ouvre d’autres champs, en ferme ; c’est une matière mou­vante. Et tra­vailler l’archive offre un temps pré­cieux pour la pen­sée.

    Et par­fois, dans cette quête inces­sante, un film arrive. À la con­di­tion qu’il y ait comme une adéqua­tion entre ce que je cherche et une série d’images, une adéqua­tion très dif­fi­cile à dire ou à exprimer en mots, mais que l’on peut pré­cis­er par le mon­tage. Pourquoi deux images se répon­dent ou pas ? Qu’est-ce que pro­duit leur ren­con­tre ? Pourquoi par­fois cela éclaircit ? Le mon­tage est le lan­gage que j’utilise pour essay­er de matéri­alis­er les ques­tions qui me hantent dans le corps d’un film.

    Le pro­logue du film se met sous le « patron­age » de Jean-Luc Godard, peut-être aus­si, par exten­sion, de Gilles Deleuze. L’archive, c’est aus­si met­tre au cen­tre le mon­tage, un mon­tage qui pro­duit de la pen­sée.

    Oui bien sûr, il y a cette exci­ta­tion liée au mon­tage. Avec un film tourné, une fic­tion ou un doc­u­men­taire, on est déjà dans une écri­t­ure « utile » antic­i­pant le mon­tage, qui est ain­si prédes­tiné. Dans le cadre du ciné­ma d’archive, on se retrou­ve en présence d’un matéri­au très hétérogène à par­tir duquel il faut faire réc­it. Ces images en elles-mêmes, mais aus­si leur assem­blage, jouent sur des couch­es dif­férentes du réc­it. Le mon­tage est vrai­ment loin du lan­gage par­lé ou écrit, c’est un autre lan­gage, très spé­ci­fique. Faire se ren­con­tr­er deux images ouvre du sens, cela crée par­fois aus­si des rap­ports poé­tiques. C’est quelque chose qui est à la fois rationnel – parce que l’on sait quand « ça marche » ou que « c’est juste » – et irra­tionnel : on ne peut pas for­muler pourquoi ça marche ou pour quelle rai­son est-ce juste. C’est très stim­u­lant parce qu’une réponse induit le plus sou­vent une nou­velle ques­tion, il s’ag­it pour moi d’un champ de pos­si­bles. J’aime beau­coup les ques­tions, les répons­es c’est pour la télévi­sion !

    Au début du film, lorsqu’un jeune homme ayant dess­iné une croix gam­mée crée un attroupe­ment, il y a un rac­cord sai­sis­sant car la scène est d’abord perçue par une caméra en sur­plomb, puis on est – ce rac­cord est par­fait – plongé dans la scène.

    La séquence était mon­tée comme ça, je n’ai rien fait.

    Je pen­sais qu’il s’agis­sait d’un matéri­au hétéro­clite en rai­son de cette dif­férence de régime d’im­age : je croy­ais vrai­ment que vous vous étiez chargé de ce rac­cord…

    Non, la pel­licule n’é­tait pas la même dans les deux caméras, mais ce rac­cord préex­iste. Dans mes courts, je détri­cote beau­coup la matière archivis­tique – images fix­es ou plans – pour recom­pos­er, or dans Une jeunesse alle­mande je n’in­ter­viens pas, à quelques excep­tions près, dans le mon­tage orig­i­nal des séquences. Je respecte les films pour ce qu’ils sont. Dans l’e­sprit c’est assez proche du Fond de l’air est rouge de Chris Mark­er, qui intè­gre des extraits de films aux mon­tages vir­tu­os­es signés Jean-Luc Godard ou San­ti­a­go Alvarez par exem­ple. Mais si on ne con­naît pas ces films, on pense spon­tané­ment que c’est Mark­er qui a mon­té ces séquences… Dans Une jeunesse alle­mande, je n’ai mon­té à l’in­térieur des séquences que lorsqu’il s’agis­sait de rush­es, par exem­ple lors de cer­taines scènes de man­i­fes­ta­tions. Mais mon tra­vail a été essen­tielle­ment d’a­gir dans les rap­ports d’une séquence à l’autre, non pas l’intérieur des dif­férentes séquences.

    201510620_3_img_fix_700x7001.jpg

    Je me suis en effet fait la réflex­ion que dans vos courts il y a beau­coup d’in­ter­ven­tions sur les images (recadrages, arrêt sur image, mod­i­fi­ca­tion du défile­ment, etc.), est-ce parce qu’il y avait dans Une jeunesse alle­mande une déférence par­ti­c­ulière vis-à-vis de ces archives ?

    Non, ça ne vient pas d’une déférence par­ti­c­ulière. Je ne crois d’ailleurs que ce n’est pas en « respec­tant » de manière psy­cho­rigide le matériel d’archives qu’on le respecte vrai­ment, il faut le tri­t­ur­er pour que ce qui est tapi dans ce matériel puisse devenir lis­i­ble. Dans Une jeunesse alle­mande, je voulais mon­tr­er les extraits pour eux-mêmes avec leurs qual­ités pro­pres. Il était impor­tant que le spec­ta­teur puisse dif­férenci­er les champs d’où venaient les images ; là un extrait de film de ciné­ma, là un extrait d’une émis­sion ou d’un jour­nal télévisés, là un extrait de film expéri­men­tal, etc. Cela était impor­tant d’un point de vu nar­ratif. Par exem­ple, il fal­lait que les spec­ta­teurs aient con­science que quand Ulrike Mein­hof appa­raît, c’est à la télévi­sion, un espace des­tiné au grand pub­lic non à un col­loque obscur où son inter­ven­tion aurait été filmée par une caméra ama­teur. Qu’Ulrike Mein­hof passe à la télévi­sion donne une indi­ca­tion claire du statut qui était alors le sien : c’est un per­son­nage pub­lic. Il fal­lait aus­si que les dif­férences entre les extraits soient pal­pa­bles, affir­més, pour entrevoir les dif­férentes manières dont on racon­te un même événe­ment avec des out­ils très dif­férents.

    Il y a effec­tive­ment une rela­tion à l’archive et à l’im­age plus nar­ra­tologique que plas­tique.

    Oui c’est une vraie dif­férence par rap­port à mes courts. C’est aus­si ce qui fait que ça devient un long métrage. Pour respecter les sources des extraits, les seg­ments devaient être assez longs, régulière­ment de l’or­dre d’une minute. D’ailleurs, c’est aus­si une époque très bavarde – même quand il n’y a pas de voix off dans les films, on a des dizaines de car­tons… Pour moi il s’ag­it tout autant d’un film sur le lan­gage que d’un film sur les images ; ce qui me pous­sait aus­si à sor­tir du for­mat court, parce qu’il fal­lait entr­er dans cette tem­po­ral­ité de la parole.

    Le fait que vous soyez un cinéaste qui manip­ule l’archive – pas seule­ment (Si jamais nous devons dis­paraître ce sera sans inquié­tude mais en com­bat­tant jusqu’à la fin ou Nos jours absol­u­ment, doivent être illu­minés) – est-il lié à d’autres cinéastes qui vous auraient mis sur cette voie ?

    Ce n’est pas venu d’une cinéphilie, mon rap­port à l’archive a com­mencé de manière très anec­do­tique. Après la fac, j’ai tra­vail­lé au Cen­tre Pom­pi­dou où l’on m’a demandé de remon­ter des films préex­is­tants pour en faire des ver­sions cour­tes et muettes pour une expo­si­tion. Mais il s’agis­sait de films d’ingénierie archi­tec­turale, des his­toires de bétons, de con­struc­tion, de piliers, de matéri­aux… Des films très tech­niques. La com­mande me parais­sait sim­ple­ment impos­si­ble ! Mais grâce au tra­vail du mon­tage, j’ai pu me saisir de ces images et racon­ter d’autres his­toires que celles pour lesquelles elles avaient été ini­tiale­ment prévues. Quelques années après, quand j’ai eu envie de faire mes pro­pres films – j’é­tais alors mon­teur –, il était néces­saire pour moi de tra­vailler seul, de pou­voir faire des essais dans mon coin sans con­trainte, de voir si je pou­vais aboutir à quelque chose ou pas.… Et l’archive était alors la matière idéale. Et plus j’a­vançais sur mon tra­vail, plus j’é­tais intéressé par cette matière. Ma pra­tique du ciné­ma d’archives n’est donc pas venue de films ou de cinéastes, que j’ai décou­vert seule­ment par la suite. Heureuse­ment d’ailleurs, parce que si j’avais vu les films de Guy Debord plus tôt, ou ceux de San­ti­a­go Alvarez, je pense que je n’au­rais jamais fait de films d’archives, ça m’au­rait tétanisé.

    Je me sou­viens que vous aviez cité Sergei Loznit­sa comme étant un cinéaste très impor­tant pour vous, est-ce par­ti­c­ulière­ment pour ses films de mon­tages d’archives.

    Loznit­sa, je l’admire pour l’ensemble de son tra­vail ! Après, dans le cadre pré­cis du ciné­ma d’archives, on est très peu à faire des films sans voix off, et en ce sens son film Block­ade sur le siège de Leningrad est excep­tion­nel.

    En terme de struc­ture, j’ai l’im­pres­sion qu’Une jeunesse alle­mande répond à trois mou­ve­ments de durées iné­gales : un dis­posi­tif ini­tial avec des images assez nor­mées ; le cœur du film avec une pro­fu­sion de formes comme autant de ten­ta­tives de con­tre-représen­ta­tion révo­lu­tion­naire face à la norme ; un retour final à un dis­posi­tif d’im­ages à nou­veau nor­mées, dom­inées par la télévi­sion, des hommes-troncs der­rière des pupitres, sans con­tra­dicteurs.

    J’ai écrit le film en deux par­ties, et une troisième très brève, et la pre­mière par­tie est elle-même sous-divisée… Bref, l’idée était que le film soit un espace de con­fronta­tion entre deux camps opposés. La pre­mière heure est lais­sée aux futurs com­bat­tants de la RAF, presque sans aucune con­tra­dic­tion. Il y a deux mou­ve­ments dans cette par­tie : l’une qui présente les pro­tag­o­nistes et le con­texte de l’époque ; l’autre après le 2 juin 1967 lors de la vis­ite du Shah d’I­ran, qui présente la rad­i­cal­i­sa­tion du groupe. Ensuite, la dernière demi-heure est lais­sée à la parole de l’É­tat – qui s’exprime par la télévi­sion –, là encore avec absence de con­tre­point. Enfin, la dernière très courte par­tie sig­ni­fie un retour du ciné­ma avec Fass­binder, un retour douloureux sur cette his­toire. Il fal­lait vrai­ment revenir au ciné­ma à la fin du film, parce que la par­tie sur la télévi­sion lave telle­ment le cerveau que l’on oublie com­plète­ment la pre­mière heure du film et qui étaient les pro­tag­o­nistes de cette his­toire.

    fassb.jpg

    Dans cette par­tie con­sacrée à la télévi­sion, on peut penser à Serge Daney dis­ant, en sub­stance, que la seule chose dont nous informe le jour­nal télévisé, c’est qui détient le pou­voir. 

    Je ne me suis pas référé à cette cita­tion de Daney. Je ne la con­nais­sais d’ailleurs pas. En fait, je suis assez schiz­o­phrène ! Il y a d’un côté moi lecteur et spec­ta­teur, et de l’autre moi réal­isa­teur. Et il n’y a pas de dia­logue entre ces deux par­ties. Lorsque je recon­nais une référence explicite dans mon tra­vail de cinéaste, je la fiche à la poubelle ! Après je ne suis pas naïf, je sais bien que l’on repro­duit inces­sam­ment des formes et que l’on répète les his­toires, mais je ne veux pas le faire en con­science.

    Dans cette par­tie axée sur la parole offi­cielle, j’ai été ren­voyé à la pre­mière ; au début du film il y a des con­tra­dicteurs – Ulrike Mein­hof sur les plateaux –, alors qu’en­suite il n’y en a plus, et on éprou­ve d’au­tant plus son silence et sa « dis­pari­tion ». L’ef­fet est absol­u­ment glaçant.

    Oui, mais on voit appa­raître aus­si dans ces années là une nou­velle gram­maire télévi­suelle. Par exem­ple à par­tir du milieu des années 1970, les hommes poli­tiques com­men­cent à s’adress­er aux téléspec­ta­teurs directe­ment en par­lant face caméra, les yeux dans les yeux, comme des présen­ta­teurs de jour­naux télévisés. Jusque-là, les hommes poli­tiques étaient reçus sur des plateaux par des jour­nal­istes – avec une tri­an­gu­la­tion homme poli­tique-jour­nal­iste-spec­ta­teur –, ou bien ils étaient filmés pen­dant des meet­ings. Or à par­tir du milieu des années 1970, ils s’adressent face caméra, il n’y a plus la tri­an­gu­la­tion, ça referme totale­ment le champ, avec un effet d’en­ton­noir très fort : on ne peut plus répon­dre, tout sim­ple­ment parce qu’il n’y a plus per­son­ne, ni quiconque pour con­tex­tu­alis­er, deman­der une pré­ci­sion, inter­a­gir. Ce change­ment de la télévi­sion elle-même empêche tout hors-champ.

    Surtout que l’on aboutit à cet appau­vrisse­ment formel après une grande pro­fu­sion. À pro­pos des appari­tions de Mein­hof sur les plateaux télévisés au début du film, il m’est apparu tout de même qu’il y a, déjà, une sorte de tri­bunal de « nota­bles » qui est en place.

    Oui. Après cela vient de cette émis­sion très par­ti­c­ulière, qui repre­nait juste­ment le dis­posi­tif d’un tri­bunal. Ce pro­gramme pré­cis por­tait sur le mou­ve­ment étu­di­ant après le 2 juin 1967. Deux jour­nal­istes-réal­isa­teurs, un de droite et l’autre de gauche, Ulrike Mein­hof donc, avaient été invités à faire cha­cun un film sur ce même sujet. Après la dif­fu­sion des films, autour du présen­ta­teur, deux autres jour­nal­istes « de gauche » s’en­trete­naient avec le réal­isa­teur « de droite », et inverse­ment. Tout était chronométré, et au bout d’une heure, les deux réal­isa­teurs s’en allaient et les autres jour­nal­istes délibéraient. Cette émis­sion reste assez impres­sion­nante par son organ­i­sa­tion mais finale­ment elle ne pou­vait pas vrai­ment opér­er puisqu’il n’y avait pas d’e­space de dis­cus­sion pos­si­ble. Cette émis­sion m’a fait penser à La rab­bia où avec les mêmes images, deux films rad­i­cale­ment dif­férents nais­sent. Après ce qui reste fasci­nant dans la télévi­sion de ces années-là, les années 1960, c’est le temps lais­sé à la parole. Ulrike Mein­hof arrivent par­fois à faire des phras­es de trois min­utes sans qu’on lui coupe la parole. Ce qui paraît aujourd’hui stricte­ment impos­si­ble. Dans Une jeunesse alle­mande, j’ai essayé de saisir quelque chose de ce rap­port au temps et à la parole. À la fin du film, après le milieu des années 1970, on est d’ailleurs beau­coup plus proche du par­a­digme actuel. Ce change­ment a beau­coup à voir avec la tech­nique télévi­suelle elle-même, notam­ment le direct – et quand ce dernier arrive, grâce aux caméras légères et aux nou­velles pos­si­bil­ités de trans­mis­sion, c’est la fin de la pos­si­bil­ité de penser les événe­ments à la télévi­sion, le temps entre leur cap­ta­tion et leur dif­fu­sion est aboli.

    J’imag­ine que c’est une longue his­toire, mais est-ce que vous pou­vez évo­quer le tra­vail de col­lecte, de prospec­tion des archives.

    C’est avant tout du temps, et il faut savoir ce que l’on cherche. L’Alle­magne n’est pas un pays avec une forte tra­di­tion d’archivage, c’est même par­fois très bor­délique. Par exem­ple, con­cer­nant la télévi­sion, le sys­té­ma­tisme de la con­ser­va­tion et du classe­ment date de 1975, avant c’est très frag­men­taire, des images exis­tent, mais peu ou mal référencées. Le plus sou­vent il n’y a qu’une per­son­ne attachée à cette tâche, noyée par le tra­vail, par­fois pas spé­cial­iste de l’archive… Pour cer­taines émis­sions, il m’a fal­lu plus d’un an pour obtenir une copie. Finale­ment, il n’y a rien de très « archéologique » dans ces recherch­es, sauf à la DFFB avec les films d’é­tu­di­ants. Ces films ne sont pas classés. À chaque fin d’an­née, les étu­di­ants lais­saient leurs films, plus ou moins iden­ti­fiés, et les années pas­sant, tout ça s’est entassé dans le plus com­plet désor­dre. Un tra­vail d’indexation a été entre­pris il y a peu, mais c’est encore très incom­plet. Par chance cer­tains étu­di­ants sont par­tis avec leurs bobines à l’époque, et j’ai pu retrou­ver les films de Meins par l’un de ses amis, qui avait d’ailleurs oublié qu’il les avait. Au milieu d’un stock de rush­es qu’il avait dans son garage, se trou­vaient les films de Meins !

    Le fait que je sois français m’a beau­coup aidé parce qu’un Alle­mand voulant faire un film sur la RAF doit mon­tr­er pat­te blanche et se posi­tion­ner par rap­port à cette his­toire – pro ou anti, telle ou telle ver­sion de l’his­toire –, et s’il n’est pas du bon camp, l’ac­cès aux images de l’autre camp lui est refusé. Par ma posi­tion extérieure, j’ai pu tra­vailler à la fois avec des gens très proches de la RAF mais aus­si avec leurs détracteurs. Je n’ai jamais eu de refus. Il fal­lait évidem­ment pay­er les images mais je n’ai pas eu de prob­lème de droits. L’ar­gent d’ailleurs est un véri­ta­ble souci pour ce type de film, c’est même par moment indé­cent le prix à pay­er pour des archives qui devraient faire par­tie de fonds com­muns car elles sont des traces d’une his­toire com­mune. J’ai tra­vail­lé avec une doc­u­men­tal­iste incroy­able, Emmanuelle Koenig, qui a réus­si en négo­ciant à faire baiss­er les prix, ren­dant des choses pos­si­bles.

    Vous par­liez de ce con­texte alle­mand, qui est miné ; la pre­mière a eu lieu lors de la dernière Berli­nale, on imag­ine que le film n’a pas lais­sé indif­férent.

    J’ai beau­coup voy­agé avec le film, la plu­part du temps les réac­tions et les ques­tion­nements sont assez iden­tiques, mais ça a été logique­ment dif­férent en Alle­magne. Il y a d’abord un fac­teur généra­tionnel ; cela par­le évidem­ment beau­coup à la généra­tion de plus de 60 ans, pour ceux qui ont 20 ans, la réac­tion est la même qu’un français, l’his­toire est passée voire oubliée — sauf pour les jeunes les plus poli­tisés. La sit­u­a­tion était tout de même par­ti­c­ulière à Berlin, mon­tr­er un film sur une his­toire qui n’est pas la mienne à des gens que cela con­cerne au pre­mier chef est tou­jours déli­cat — pour moi, un film ne peut être juste que s’il est ressen­ti comme tel par les spec­ta­teurs qui sont directe­ment con­cernés. À la pre­mière, de nom­breux réal­isa­teurs des films que j’ai util­isés étaient là, j’étais donc assez ten­du. Mais après la pro­jec­tion, ils étaient extrême­ment émus et cer­tains étaient même fiers du film et d’y avoir par­ticipé. Pour eux, comme pour cer­tains autres spec­ta­teurs, le film dresse un por­trait très juste de l’époque et de cette his­toire. Et si l’ab­sence appar­ente de juge­ment ou de « point de vue » peut par­fois décon­cert­er, pour eux, c’était une qual­ité.

    Est-ce que vous avez sen­ti des cli­vages dans cette récep­tion par la presse alle­mande ?

    Non, ce serait d’ailleurs plutôt une forme d’in­dif­férence, des arti­cles plutôt posi­tifs, d’autres plus mit­igés, mais aucun qui dialec­ti­sait ce tra­vail. Après il faut bien être con­scient qu’en Alle­magne, cette his­toire est con­nue, et à la télévi­sion il y a une tripotée de films sur la RAF qui ne nous parvi­en­nent pas. Du coup, les spec­ta­teurs alle­mands ne décou­vrent pas une his­toire. La forme du film lui-même avec ce côté archéolo­gie des archives intéresse surtout ceux qui sont sen­si­bles au geste ciné­matographique ou à la démarche his­to­ri­enne.

    Est-ce que le film a sus­cité des réac­tions par­ti­c­ulières par ailleurs ?

    En fait j’ai sen­ti d’une part – entre l’Amérique du Nord, l’Amérique latine et l’Eu­rope – que l’on partage tous ces ques­tion­nements sur l’en­gage­ment, sur la vio­lence, sur les réac­tions poli­tiques face au ter­ror­isme… D’autre part, il y a tou­jours une forte appro­pri­a­tion de cette his­toire par les spec­ta­teurs mais selon leurs pro­pres con­textes. Cette his­toire alle­mande ren­voie à d’autres his­toires nationales : les dic­tatures d’Amérique latine, les Weath­er Under­ground aux Etats-Unis, etc… Cela m’a sur­pris de me retrou­ver partout face à des spec­ta­teurs si con­cernés, même s’il faut être con­scient qu’il s’ag­it du pub­lic par­ti­c­uli­er des fes­ti­vals. En France, j’ai été très touché par une jeune fille qui est venue me voir après une pro­jec­tion à La Rochelle en me dis­ant qu’il faudrait le mon­tr­er à tous les lycéens, que ce serait impor­tant de le faire.

    Au nom de quoi dis­ait-elle cela ?

    C’est dif­fi­cile de répon­dre… Sans doute au nom d’une sorte de néces­sité, notam­ment autour de la prob­lé­ma­tique de l’en­gage­ment, cela sem­blait lui ouvrir des per­spec­tives de ques­tion­nement. Et évidem­ment il y a les rebonds avec le ter­ror­isme actuel.

    Ces échos avec le ter­ror­isme con­tem­po­rain sont d’une cer­taine manière assez inévita­bles, quels sont-ils ?

    La ques­tion est soulevée lors des débats avec le pub­lic à chaque fois qu’il y a eu un atten­tat peu avant la pro­jec­tion… C’est logique­ment arrivé lors de Ciné­ma du Réel en mars dernier après “Char­lie”. Je n’ai pas d’élé­ment de réponse à ce sujet des dif­férences ou des rap­proche­ments entre les ter­ror­ismes poli­tiques des années 1970 et celui d’aujourd’hui, ce sont des cadres telle­ment dif­férents. En même temps, il y a un aspect où la ques­tion se pose de la même manière, qui est celle de la dimen­sion poli­tique que l’on refuse de voir : celle d’une jeunesse main­tenue dans une sorte d’a­partheid social ou poli­tique. Et là où les choses peu­vent se rejoin­dre, c’est la dés­espérance, l’ab­sence d’hori­zon, sinon celui de la vio­lence exer­cée con­tre des pans entiers de la société. Quand des par­ties entières de la pop­u­la­tion se voient déniées tout droit ou tout espoir, il ne faut pas s’at­ten­dre à ce que tous se com­por­tent gen­ti­ment comme des agneaux.

    Il y a quelque chose de très endogène dans la sit­u­a­tion actuelle, ces ter­ror­istes por­tent une his­toire française. J’avais été très mar­qué par Mohamed Mer­ah pour cette rai­son et par une réac­tion de Nico­las Sarkozy dis­ant en sub­stance que c’é­tait une faute morale impar­donnable de penser son geste, sous-enten­dant par là que réfléchir à la vio­lence de Mer­ah c’é­tait la jus­ti­fi­er… Il s’ag­it, comme ça a été le cas pour la RAF, de fab­ri­quer une fig­ure de la folie, du Mal, pour évac­uer tout ques­tion­nement poli­tique au sens large sur la pos­si­bil­ité d’irruption de tels gestes de vio­lence. Il me sem­ble juste­ment que le ter­ror­isme est le prix à pay­er d’un aveu­gle­ment poli­tique. J’ai d’ailleurs eu accès à une archive fasci­nante met­tant en scène le chef de la police anti-ter­ror­iste d’Allemagne de l’Ouest, respon­s­able de l’ar­resta­tion des mem­bres de la RAF, donc quelqu’un peu sus­pect d’accointance avec eux ; il dit qu’il y a deux manières de penser le ter­ror­isme : soit il s’origine dans un prob­lème psy­chi­a­trique des ter­ror­istes, soit dans un prob­lème poli­tique. Sa source rési­dant pour lui « dans les failles de la société » ; cette archive est restée très longtemps dans le mon­tage du film. Elle en a dis­paru parce qu’il était très dif­fi­cile d’i­den­ti­fi­er de qui il s’agis­sait ; on avait en fait l’im­pres­sion d’être en présence d’un intel­lectuel de gauche, ce qui fai­sait per­dre de son impor­tance à cet extrait.

    Il me sem­ble que les rebonds dans le film ne tien­nent pas en l’acte ter­ror­iste en tant que tel, ni à la ques­tion du pas­sage à l’acte, mais deux choses relient aisé­ment Une jeunesse alle­mande au con­tem­po­rain : la réac­tion du pou­voir poli­tique (les mots de Hel­mut Schmidt en 1975 vari­ent très peu de ceux Manuel Valls ou de bien d’autres en 2015) et que ces actes sont com­mis non par des fig­ures de l’altérité mais par des per­son­nes appar­tenant totale­ment au corps social du pays.

    Il y a aus­si ce pas­sage très mar­quant à ce sujet où Hel­mut Schmidt au Par­lement présente de nou­velles lois très lib­er­ti­cides et déclare qu’il faut aller jusqu’au bout des lim­ites offertes et imposées par la démoc­ra­tie. Comme si celles-ci étaient intan­gi­bles ! C’est lui-même, en tant que Chance­li­er, qui fixe juste­ment le cadre légal de la démoc­ra­tie et donc ses lim­ites… Con­cer­nant les fon­da­teurs de la RAF, il y avait cette absence d’altérité en effet, ce qui fait d’ailleurs que la société et le pou­voir ont été très longs à se retourn­er com­plète­ment con­tre eux. C’est par­ti­c­ulière­ment prég­nant con­cer­nant Ulrike Mein­hof qui con­nais­sait per­son­nelle­ment beau­coup d’hommes poli­tiques – y com­pris le Prési­dent de la République – et tous les grands intel­lectuels de l’époque, pour qui elle était une sem­blable. Ce n’est qu’à par­tir de 1975–1976, soit 5 ans après la fon­da­tion de la RAF, que le lan­gage devient très vio­lent con­tre elle. Au début il y a une sorte de réserve et un grand malaise, notam­ment parce que per­son­ne ne peut la qual­i­fi­er de cré­tine ou de mon­stre san­guinaire. Il a fal­lu beau­coup de temps pour que la trans­for­ma­tion d’Ulrike Mein­hof en ter­ror­iste paten­tée soit effec­tive. C’est juste­ment parce que tous les mem­bres de la RAF étaient très inté­grés dans la société, qu’ils en étaient même l’avenir, que cette his­toire a été trag­ique.

    Soutenez Critikat

    Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
    Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
    N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

    Se souvenir d’une ville
    Se souvenir d’une ville
    Retour à Reims (fragments)
    Retour à Reims (fragments)
    Retour à Reims (fragments)
    Retour à Reims (fragments)
    Nos défaites
    Nos défaites
    Lumières d’été
    Lumières d’été
    Compte-rendu 31ème Entrevues de Belfort
    Compte-rendu 31ème Entrevues de Belfort
    Une jeunesse allemande
    Une jeunesse allemande
    37e festival Cinéma du Réel
    37e festival Cinéma du Réel
    Festival du Film de Vendôme, 22e édition
    Festival du Film de Vendôme, 22e édition
    Festival International de Contis – 18e édition
    Festival International de Contis – 18e édition
    Festival du Court Métrage de Clermont-Ferrand, 35e édition
    Festival du Court Métrage de Clermont-Ferrand, 35e édition