Les Aventures de Mark Twain

Les Aventures de Mark Twain

de Will Vinton

  • Les Aventures de Mark Twain
  • (The Adventures of Mark Twain)
  • États-Unis1985
  • Réalisation : Will Vinton
  • Scénario : Susan Shadburne
  • Montage : Kelley Baker, Michael Gall, Ed Geis, Skeets McGrew, Will Vinton
  • Musique : Billy Scream
  • Producteur(s) : Will Vinton
  • Interprétation : James Whitmore (Mark Twain), Michele Mariana (Becky Thatcher), Gary Krug (Huck Finn), Chris Ritchie (Tom Sawyer), John Morrison (Adam), Carol Edelman (Eve), Dallas McKennon (Jim Smiley et le livreur de journaux)...
  • Distributeur : Les Films du Paradoxe
  • Date de sortie : 30 septembre 2015
  • Durée : 1h26

Les Aventures de Mark Twain

de Will Vinton

Histoires au coin du feu rugissant


Histoires au coin du feu rugissant

C’est la malé­dic­tion du lecteur avide : pourvu qu’il ren­con­tre un auteur ent­hou­si­as­mant, il n’aura de cesse de partager ces moments lus, ces pas­sages boulever­sants, l’émotion qui l’a saisi… En vain. Rares sont ceux qui, par la parole, parvi­en­nent à trans­met­tre l’émerveillement vécu face à un bon livre – c’est d’autant plus vrai pour le tru­cu­lent Mark Twain.

Pour sa seule incur­sion dans le long métrage, le réal­isa­teur Will Vin­ton a décidé, ma foi fort per­tinem­ment, de laiss­er au ciné­ma clay­mo­tion (image par image d’argile) le soin de racon­ter Mark Twain. Car il s’agit, bien sûr, de met­tre en image-par-image cer­tains des pas­sages les plus réputés de l’auteur d’Huck­le­ber­ry Finn, mais aus­si d’en faire un per­son­nage, un vieux bon­homme un rien mis­an­thrope. Seule­ment con­fi­ant dans la sincérité enfan­tine (et par­ti­c­ulière­ment celle de Tom Sawyer, Huck et Becky Thatch­er), notre mon­sieur Twain est décidé à aller finir ses jours en embar­quant sur la comète de Hal­ley à l’aide de son dirige­able haute­ment steam­punk. Quoi qu’on en dise, voilà un pro­jet de retraite des plus ambitieux.

C’est donc l’occasion pour Will Vin­ton de se plac­er du point de vue de Becky, Tom et Huck, con­sciences enfan­tines aux pris­es avec un vieux char­mant mais naturelle­ment dis­sim­u­la­teur, qui sem­ble vouloir leur épargn­er le cynisme et le dés­espoir venus avec l’âge sans pour autant par­venir à en endiguer les plus pro­fonds reflux. Le Mark Twain qu’il met en scène doit autant aux anec­dotes réelles de la vie de l’écrivain, qu’aux regrets uni­verselle­ment prêtés aux adultes qui savent finale­ment ce qu’ils ont per­du lorsque s’est éloignée l’enfance. Vin­ton ne cesse de plac­er dans la bouche de son Mark Twain des cita­tions réelles, cen­sées appuy­er ce pro­pos : ces cita­tions sont par­fois mise en scène avec une insis­tance gênante, par­fois beau­coup plus légères.

La glace au sein des braises

La struc­ture du film adopte les mêmes ten­dances, avec un effet cat­a­logue d’exposition de nou­velles de Twain, man­quant par­fois de spon­tanéité. Ain­si, on prend peur avec la pre­mière nou­velle, l’histoire un rien lourde d’un Améri­cain parieur fou ayant gagé de dress­er une grenouille. L’histoire d’enrobage, quant à elle – Twain, les enfants et un mys­térieux pas­sager clan­des­tin en route pour la comète de Hal­ley –, présente beau­coup plus d’intérêt.

Lorsque le film abor­de, longue­ment, l’adaptation en images du fab­uleux Jour­nal d’Adam et Ève, le ton s’allège con­sid­érable­ment, et Les Aven­tures de Mark Twain prend une teneur folle­ment souri­ante… jusqu’à ce que survi­enne ce qui con­stitue la pièce maîtresse du film, le seg­ment con­sacré au « Mys­térieux Étranger ». Con­te mythologique dépourvu de la tru­cu­lence habituelle des extraits choi­sis pour le film, ce seg­ment pose ques­tion : il est absol­u­ment recom­mand­able de ne pas ren­dre lénifi­ants et benêts les films dits « pour enfants » – et c’est bien ici un film pour enfants dont il est ques­tion. Il est donc tout à fait per­ti­nent d’aborder des sujets effrayants, inquié­tants – voir com­ment Cora­line d’Hen­ry Selick, ou Para­Nor­man et Les Box­trolls trait­ent intel­ligem­ment de ces sujets.

Mais le nihilisme froid du Mys­térieux Étranger étonne mal­gré tout. C’est que Will Vin­ton, comme son Mark Twain, peine à refrén­er son amer­tume, qui lui fait plac­er ce court-métrage tout à fait for­mi­da­ble mais glaçant au sein d’un réc­it plus léger, mélan­col­ique mais col­oré. Et c’est là la grande réus­site de ce por­trait de Mark Twain au ciné­ma : plus qu’une adap­ta­tion des pas­sages plus cinégéniques de l’auteur sur grand écran, il parvient à saisir l’âme de son sujet, son ambiva­lence, ses joies exubérantes et ses inquié­tudes froides. Loin du biopic illus­tré, Les Aven­tures de Mark Twain parvient à don­ner une voix crédi­ble à l’auteur à l’écran – avant de le laiss­er repar­tir sur sa comète. En lais­sant der­rière lui un sou­venir durable.

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