Queen

Queen

de Vikas Bahl

  • Queen
  • Inde2014
  • Réalisation : Vikas Bahl
  • Scénario : Parveez Sheikh, Chaitally Parmar, Vikas Bahl, (dialogues :) Anvita Dutt, Kangana Ranaut
  • Image : Bobby Singh, Siddharth Diwan
  • Décors : Namra Parikh, Vintee Bansal
  • Costumes : Rushi Sharma, Manoshi Nath
  • Son : Sanjay Maurya, Allwin Rego
  • Montage : Abhijit Kokate, Anurag Kashyap
  • Musique : Amit Trivedi
  • Producteur(s) : Vikramaditya Motwane, Anurag Kashyap
  • Production : Viacom18 Motion Pictures, Phantom Films
  • Interprétation : Kangana Ranaut (Rani), Rajkummar Rao (Vijay), Lisa Haydon (Vijayalakshmi), Mish Boyko (Oleksander), Jeffrey Chee Eng Ho (Taka), Marco Canadea (Marcello), Sabeeka Imam (Rroxette)...
  • Chorégraphie : Bosco & Caesar
  • Distributeur : Aanna Films
  • Date de sortie : 25 septembre 2015
  • Durée : 2h26

Queen

de Vikas Bahl

Une Indienne à Paris


Une Indienne à Paris

Sans vouloir médire de qui que ce soit, la sor­tie du film indi­en Queen en France a plus à voir avec le fait que la moitié du film a été tournée à Paris qu’avec une pré­ten­due supéri­or­ité artis­tique sur ses con­tem­po­rains. Bien qu’il soit pro­duit par Anurag Kashyap et Vikra­ma­ditya Mot­wane, deux impor­tants spon­sors du « nou­veau ciné­ma » indi­en anti-Bol­ly­wood, Queen a tout du film bol­ly­woo­d­i­en stan­dard : certes les (nom­breuses) chan­sons ne sont pas choré­graphiées, certes le mariage final n’est pas au ren­dez-vous, mais le réal­isme ne l’est pas non plus… Heureuse­ment, ce film fausse­ment fémin­iste dis­pose d’un atout de choc : son actrice prin­ci­pale.

Un film indi­en se déroulant en grande par­tie à Paris a de grandes chances de nous infliger le même agace­ment qui serait celui d’un Indi­en vision­nant Slum­dog Mil­lion­aire ou Indi­an Palace : mais où vont-ils pêch­er tout cela ? Certes toutes les expéri­ences sont dif­férentes, mais il nous sem­ble qu’un nom­bre infinitési­mal de restau­rants à Paris pro­posent des « têtes de pois­son crues à la tomate » (effec­tive­ment pas très ragoû­tantes a pri­ori) et qu’il existe peu de French maids, même très ouvertes d’esprit, qui utilisent leur pause de cinq min­utes pour couch­er avec le client dont elles vien­nent de net­toy­er la cham­bre. Notre cui­sine est donc telle­ment raf­finée qu’elle en devient immange­able, et nos Français­es sont des filles faciles qui baragouinent dans une langue peu com­préhen­si­ble (il aurait sans doute fal­lu don­ner plus de temps à la man­nequin Lisa Hay­don pour « appren­dre le français » et à jouer la comédie tant qu’à faire). Stéréo­types, diriez-vous ?

Loin de nous d’en vouloir à l’équipe de Queen pour ce por­trait peu flat­teur de notre patrie (des flics français qu’on cor­rompt au cham­pagne, c’est plutôt rafraîchissant). Le prob­lème est que le cliché dépasse le sim­ple décor : voyez le per­son­nage prin­ci­pal du film, Rani (« Reine » en hin­di, d’où le titre du film). Aban­don­née par son futur à deux jours du mariage, elle décide – bien qu’elle n’ait jamais voy­agé de sa vie – de par­tir seule pour sa lune de miel, prévue à Paris et à Ams­ter­dam. Elle subi­ra donc en l’espace de deux semaines max­i­mum une trans­for­ma­tion que beau­coup met­tent des années à accom­plir (quand ils y parvi­en­nent) : jeune fille de classe moyenne s’apprêtant à obéir en tout et pour tout à son cher et ten­dre, elle prend tant con­fi­ance en elle qu’elle jette le même cher et ten­dre aux orties quand il vient ram­per à ses pieds pour se faire par­don­ner – il faut dire que c’est un sacré salaud. Les autres per­son­nages, eux, sont com­plète­ment uni­di­men­sion­nels : ain­si le pro­prié­taire d’un restau­rant ital­ien à Ams­ter­dam, gros dragueur qui, lorsqu’il ne pense pas à embrass­er l’héroïne, ne vit que pour défendre sa cui­sine. Quel dom­mage dans une comédie dont le suc­cès aurait pu repos­er en par­tie sur l’écriture des per­son­nages sec­ondaires !

Cachez ce féminisme qu’on ne saurait voir

Qual­i­fi­er Queen de fémin­iste reviendrait à associ­er l’adjectif à n’importe quel film dont une femme est l’héroïne. Pre­mière­ment, il n’y a ici rien de nou­veau sous le soleil : loin des clichés sur une Inde prodigieuse­ment misog­y­ne, de nom­breux cinéastes indi­ens ont déjà con­sacré la femme, à com­mencer par Satya­jit Ray (Devi et Charu­la­ta par exem­ple) ou Shyam Bene­gal (Bhu­mi­ka, Junoon, etc.). Certes, il est heureux qu’il ne soit pas néces­saire d’être une femme pour se tar­guer de fémin­isme, mais l’idée très mas­cu­line selon laque­lle est fémin­iste qui croit en une cer­taine « libéra­tion de la femme » com­mence à sérieuse­ment dater. Non, la femme n’est pas « libérée » parce qu’elle couche avec n’importe qui ou parce qu’elle ne porte pas de sou­tien-gorge. Et ce n’est pas parce qu’il s’agit d’un film indi­en et non d’un film hol­ly­woo­d­i­en que l’on va se résoudre à une plus grande tolérance.

Certes, l’immense suc­cès du film en Inde n’est pas passé inaperçu : depuis, quelques films ayant une femme comme héroïne, tels Piku ou Tanu Weds Manu 2, tous deux sor­tis en 2015, ont trou­vé leur pub­lic – il ne faudrait toute­fois pas y voir une révo­lu­tion, comme on a pu l’entendre ailleurs. En ce qui con­cerne Queen (mais égale­ment Tanu Weds Manu 2), il est évi­dent que ce suc­cès n’est pas dû au pré­ten­du fémin­isme du film, mais plutôt à son actrice prin­ci­pale, la prodigieuse Kan­gana Ranaut. Dev­enue une véri­ta­ble star depuis, elle pos­sède cette capac­ité à se fon­dre dans son per­son­nage qui est absente chez la plu­part des actri­ces indi­ennes. Dotée d’un tim­ing comique impec­ca­ble, elle porte le per­son­nage de Rani avec un tel ent­hou­si­asme qu’elle parvient à le ren­dre attachant, quand le scé­nario tendait vers le grotesque. Si l’on veut bien oubli­er les pré­ten­tions suran­nées du film, Queen peut ain­si se révéler un agréable moment à pass­er en com­pag­nie de Kan­gana, qui n’a certes pas volé le titre qu’on lui fait porter.

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