The Program

The Program

de Stephen Frears

  • The Program
  • Royaume-Uni2015
  • Réalisation : Stephen Frears
  • Scénario : John Hodge
  • d'après : le livre Seven Deadly Sins
  • de : David Walsh
  • Image : Danny Cohen
  • Décors : Gabriella Villareal
  • Costumes : Jane Petrie
  • Montage : Valerio Bonelli
  • Musique : Alex Heffes
  • Producteur(s) : Amelia Granger, Liza Chasin, Olivier Courson, Ron Halpern
  • Production : Working Title Films, StudioCanal, ACE
  • Interprétation : Ben Foster (Lance Armstrong), Chris O'Dowd (David Walsh), Guillaume Canet (Michele Ferrari), Jesse Plemons (Floyd Landis), Lee Pace (Bill Stapleton), Edward Hogg (Frankie Andreu), Denis Menochet (Johan Bruyneel), Dustin Hoffman (Bob Hamman)...
  • Distributeur : StudioCanal
  • Date de sortie : 16 septembre 2015
  • Durée : 1h43

The Program

de Stephen Frears

Everybody knows


Everybody knows

Il faut atten­dre le générique de fin et la musique qui accom­pa­gne le défilé des crédits – “Every­body knows” de Leonard Cohen – pour que The Pro­gram trou­ve ce qui aurait pu être sa véri­ta­ble ligne direc­trice. Au fond tout le monde savait que Lance Arm­strong se dopait. Les insti­tu­tions mon­di­ales du cyclisme, les coureurs, les jour­nal­istes… Mais tous se tai­saient selon la bonne vieille règle de l’omerta. Toute vérité n’est pas bonne à dire surtout si sa révéla­tion peut con­duire à l’effondrement d’un sys­tème rémunéra­teur et grat­i­fi­ant. The Pro­gram aurait pu met­tre en lumière cet efface­ment du réel devant la con­struc­tion d’une fic­tion avan­tageuse pour cha­cun. Par ric­o­chet, le pub­lic aurait été inter­rogé dans sa propen­sion à adhér­er à ces réc­its fab­riqués, fac­tices, mais ras­sur­ants car créant de l’ordre dans le chaos du monde. Sauf que le nou­veau film de Stephen Frears ne s’engage pas dans cette voie. En fait, il en emprunte de mul­ti­ples, pour n’en choisir finale­ment aucune.

Le roman d’un tricheur

The Pro­gram est d’abord le por­trait de l’homme trou­ble qu’est Lance Arm­strong, mythomane retors dont les amé­nage­ments avec le véridique adhèrent étrange­ment aux pires traits de notre époque (quête éper­due de célébrité, argent roi qui cor­rompt et soumet…). Pas vrai­ment dans l’épure, mais effi­cace dans son jeu, Ben Fos­ter arrive par­fois à nous faire ressen­tir les failles de cet être com­plexe, englué dans son pro­pre men­songe, à la fois manip­u­la­teur hors pair et mar­i­on­nette d’un jeu qui mal­gré tout le dépasse. Mais The Pro­gram n’est pas seule­ment le biopic d’un tricheur. C’est aus­si l’histoire d’une rival­ité entre deux visions du monde représen­tées par le Tex­an Arm­strong et le Mor­mon Floyd Lan­dis (éton­nant Jesse Ple­mons), coéquip­iers avant de devenir adver­saires de pré­toire, où le men­songe est pour l’un une option à utilis­er si besoin dans la con­struc­tion d’une mytholo­gie per­son­nelle, alors que pour l’autre elle est une source de destruc­tion psy­chique au vu de son édu­ca­tion stricte prô­nant le respect de cer­taines valeurs. The Pro­gram est enfin le film fait-divers par excel­lence racon­tant un épisode con­nu de tous sur le mode d’un gen­til thriller avec une trame d’enquête incar­née ici par le jour­nal­iste David Walsh (sym­pa­thique Chris O’Dowd) – for­cé­ment courageux, for­cé­ment intè­gre, for­cé­ment Don Qui­chotte esseulé –, dont l’un des livres por­tant sur le cas Arm­strong a servi de canevas au scé­nario.

Des enjeux escamotés

De Philom­e­na à Tama­ra Drewe, Stephen Frears a ten­dance à se la jouer facile ces derniers temps, avec élé­gance, avec maîtrise certes, mais sans forcer son tal­ent. Diver­tis­sante, ce qui n’est pas une tare, sa pro­duc­tion récente avait au moins le mérite d’offrir une propo­si­tion de ciné­ma cohérente. Se noy­ant dans un trop-plein d’intentions con­tra­dic­toires, The Pro­gram n’atteint mal­heureuse­ment pas ce niveau. Le pro­jet sent trop la com­mande oppor­tuniste, écrit à la va-vite, mal pen­sé car peu pen­sé, où il s’agissait davan­tage de griller d’éventuels con­cur­rents sur le traite­ment de l’affaire Arm­strong que de pro­pos­er une œuvre solide et per­ti­nente. Pour preuve, il suf­fit de not­er l’échec absolu de la représen­ta­tion de la course cycliste dans The Pro­gram. La recon­sti­tu­tion deman­dant un bud­get que le film n’avait à l’évidence pas, la com­péti­tion en est réduite à quelques scènes médiocres (une poignée de coureurs grim­pant un raidil­lon, un plan de pédalier qui grince, le souf­fle d’un coureur, un podi­um sur fond vert…) qui ne ren­dent absol­u­ment pas compte du sport traité. Devant le manque d’inspiration (à com­par­er par exem­ple aux plans envoû­tants de Tour de France dans Som­bre de Philippe Grandrieux), le recours aux images d’archives en est presque logique, trahissant le tri­om­phe du réel sur cette fic­tion-là, trop molle, insignifi­ante et dés­in­car­née.

La presta­tion de Guil­laume Canet dans le rôle du Dr Michele Fer­rari, con­cep­teur de ce fameux pro­gramme de dopage que va suiv­re Lance Arm­strong, est tout autant symp­to­ma­tique des erre­ments du film, de cette volon­té man­i­feste de ne pas affron­ter les enjeux qui le tra­versent. Cou­vert de pos­tich­es, choi­sis­sant un accent improb­a­ble, il singe un Ital­ien farcesque de série B, mafieux à la Mar­tin Scors­ese, comme si toute cette his­toire de dopage était en résumé ris­i­ble, ne devant se résumer qu’aux bass­es manœu­vres d’une bande de pieds nick­elés sans enver­gure. Out­re la vul­gar­ité de sa presta­tion, il con­stru­it un per­son­nage très éloigné du sci­en­tifique transalpin plus effacé que grandil­o­quent dans la vraie vie, le trans­for­mant en mau­vais méchant de bande dess­inée, le déréal­isant par la moquerie facile. Dans le rôle de Johan Bruyneel, l’entraîneur de Lance Arm­strong sur ses Tours de France vic­to­rieux, sans maquil­lage pour le coup si ce n’est une légère tein­ture des cheveux, Denis Meno­chet est bien plus con­va­in­cant. Cam­pant un oppor­tuniste cynique et détaché, il adresse un mag­nifique regard lorsque Lance Arm­strong éclate d’un rire sar­donique en con­statant qu’il n’est que troisième du Tour de France qui mar­que son retour à la com­péti­tion après une retraite anticipée. Ce regard est plein d’effroi, sidéré par le mon­stre humain qui se tient devant lui, de ce win­ner prêt à tout pour ne jamais per­dre, de ce pur pri­mate sans civil­i­sa­tion. Et ce regard aurait dû être le nôtre durant tout le film, si seule­ment Stephen Frears avait assumé un point de vue.

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