© Alexandra Bas
Les Amants de Caracas

Les Amants de Caracas

de Lorenzo Vigas

Les Amants de Caracas

de Lorenzo Vigas

Acteurs en roue libre


Acteurs en roue libre

Chaque film a sa recette bien à lui. En temps de fes­ti­val, cet anodin con­stat prend des allures d’o­r­a­cle. On voit en effet défil­er d’un jour, voire d’une pro­jec­tion à l’autre, d’har­monieuses com­po­si­tions où réal­isa­teur, opéra­teurs et cast se répar­tis­sent le mérite (lisez Kri­gen), aus­si bien que des mar­mites ensor­celées dans lesquelles le style déplorable d’un cinéaste s’en­tre­choque avec le tal­ent élec­trique de ceux qu’il met en scène.

En dedans de l’image : enfermement

On l’au­ra dev­iné, Des­de Allá repose sur un grand écart. Au point focal, le film s’in­téresse à une ren­con­tre. Celle entre Arman­do, pro­thé­siste den­taire ter­ri­fié par les con­tacts physiques mais fasciné par le corps nu de jeunes garçons qu’il emmène chez lui, les payant pour les voir se désha­biller, et Elder, un petit caïd de rue aus­si bru­tal que réfrac­taire au petit jeu du pre­mier. À côté, autour: la sœur d’Ar­man­do (insipi­de), son père, sep­tagé­naire clin­quant à la tête d’une grosse entre­prise, enfin la fresque sociale des quartiers pau­vres de Cara­cas où Elder évolue. Bref, un « con­texte » qui tente mal­adroite­ment d’ex­pli­quer ce qui ne devrait faire l’ob­jet d’au­cune jus­ti­fi­ca­tion.

La « réalité » entre obscène et kitsch

Si le pre­mier écueil de l’in­trigue dérive de cette volon­té de l’in­sér­er dans un ensem­ble plus vaste, le phénomène inverse se pro­duit au niveau visuel. Inutile de voir le film pour se faire une idée du prin­ci­pal défaut de la mise en scène de Vigas: il suf­fit de regarder son affiche. Chaque plan est sys­té­ma­tique­ment occupé par un per­son­nage, fiché au milieu du cadre, de sorte que le spec­ta­teur n’ar­rive jamais à se dépar­tir d’un con­tact étouf­fant avec l’un ou l’autre pro­tag­o­niste.

Ce par­ti pris en entraîne plusieurs autres aus­si douloureux d’un point de vue esthé­tique, à com­mencer par le réal­isme dou­teux du réal­isa­teur, qui fait sien l’é­trange pré­sup­posé selon lequel trans­met­tre le réel revient à cho­quer. D’où une suite de plans où obscénité et kitsch s’af­fron­tent. Arman­do fab­rique des pro­thès­es den­taires ? Voilà l’oc­ca­sion rêvée de nous bal­ancer en tra­vers de la rétine des gros plan de den­tiers au rythme d’un tous les quarts d’heures. Elder est un caïd de rue ? La démon­stra­tion en est faite au moment où il masse la cage tho­racique des frères de sa petite copine à la barre de fer pen­dant trente longues sec­on­des.

Quand le réal­isa­teur ne se com­plaît pas dans des images impudiques – employons un euphémisme – il opte pour un hors-champ sat­uré au niveau sonore, trans­for­mant le film en un cat­a­logue de bruits : « whack » (barre de fer sur omo­plates), « dzzz » (fraise limant les gen­cives d’une pro­thèse den­taire), «splatch, clink, bong» (Arman­do faisant volon­taire­ment tomber des assi­ettes et le panier des cours­es dans la cui­sine de sa sœur, quand celle-ci évoque leur père), « tcha­ka-tcha­ka» (mas­tur­ba­tion du sus­dit alors qu’il regarde un jeune, mais égale­ment bruit de la sal­ière qu’Elder agite folle­ment sur ses frites).

En deçà, une performance

Par chance, il y a aus­si deux acteurs qui sem­blent avoir saisi que l’en­jeu du film, au-delà des « con­textes » psy­chol­o­gisants et de l’en­robage socié­tal, résidait dans la ren­con­tre entre deux créa­tures aux antipodes.

Le rythme de Des­de Allá repose sur les deux étapes de cette rela­tion impos­si­ble. D’abord, la domes­ti­ca­tion de l’ado­les­cent par cet ani­mal à sang froid d’Ar­man­do, qui suit et pro­tège Elder après s’être pour­tant fait tabass­er par celui-ci. Puis, au fil des con­fronta­tions, le point de bas­cule enclenché par Elder lui-même, qui décide soudain de franchir le seuil quit­té peu avant, et de tro­quer sa vio­lence con­tre une pas­sion nou­velle.

Aucune trace de réal­isme dans un tel retourne­ment, mais c’est pré­cisé­ment ce qui le rend légitime. Car si Elder appa­raît dès le début comme ingérable, il ne devient véri­ta­ble­ment un élec­tron libre que lorsque cet impact qui car­ac­térise son rap­port au monde extérieur se man­i­feste au dedans, lais­sant devin­er que le pro­tag­o­niste lui-même ignore ce qui l’agite. Pas d’évo­lu­tion, donc mais une méta­mor­phose. Méta­mor­phose bru­tale du jeune homme, méta­mor­phose de l’ap­parte­ment d’Ar­man­do, qui passe d’une anonyme garçon­nière à un « chez soi » habité par les deux, et méta­mor­phose man­quée de l’adulte, inca­pable de renon­cer à sa froideur et à sa dis­tance pro­tec­tri­ces pour céder à la fougue d’Elder le bien nom­mé. Seule con­stante, le duel, qui évolue de l’a­gres­siv­ité d’un trublion envers un vieux per­vers à des ébats mêlant amour et lutte (voir l’in­tel­li­gente tran­si­tion d’une scène de sexe banale entre Elder et sa copine jusqu’à la soudaine con­fronta­tion physique des deux amants). Pour attein­dre, au moment où l’u­nion sem­ble être enfin réal­is­able, un point de non-retour.

On se demande un instant ce qu’au­rait pu don­ner une telle per­for­mance avec un vrai tra­vail de mise en scène. Mais le temps presse, et il faut s’en retourn­er voir ce qui bout encore dans le chau­dron véni­tien.

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