Scum

Scum

de Alan Clarke

  • Scum
  • Royaume-Uni1979
  • Réalisation : Alan Clarke
  • Scénario : Roy Minton
  • Image : Phil Meheux
  • Décors : Michael Porter
  • Montage : Michael Bradsell
  • Producteur(s) : Davina Belling, Clive Parsons
  • Production : Berwick Street Productions, Boyd's Company, Kendon Films
  • Interprétation : Ray Winstone, Mick Ford, Julian Firth, John Blundell...
  • Distributeur : Solaris Distribution
  • Date de sortie : 26 août 2015
  • Durée : 1h38

Scum

de Alan Clarke

Open wound


Open wound

Alan Clarke appa­raît aujourd’hui comme un des cinéastes majeurs de l’Angleterre de la fin des années 1970 et des années 1980. Pour­tant, il aura fal­lu atten­dre 2003 pour que la France le remar­que : alors qu’Ele­phant rem­porte la Palme d’or, on décou­vre que le film de Gus Van Sant est un remake d’un moyen métrage d’Alan Clarke dif­fusé en 1989 sur la BBC (une suc­ces­sion glaçante de dix-huit meurtres de sang-froid et sans dia­logue). Si le Bri­tan­nique a presque exclu­sive­ment tra­vail­lé à la télévi­sion, son œuvre est d’une rad­i­cal­ité et d’une exi­gence rares. Scum est un des seuls films que la BBC cen­sura et que Clarke retour­na pour les salles obscures. Empreint d’un no future angois­sant, il s’affirme à la veille de la péri­ode Thatch­er comme un des piliers du nihilisme punk qu’on retrou­vera dans Made in Britain, The Firm ou encore Ele­phant, tableaux du malaise pro­fond d’une époque.

Trait pour trait

Plongés dans une mai­son de redresse­ment pour mineurs, on colle à la peau de jeunes délin­quants con­fron­tés à toutes les atroc­ités. Le terme de réal­isme social con­vient par­faite­ment au style épuré de Clarke qui doc­u­mente minu­tieuse­ment le quo­ti­di­en de ces ado­les­cents. On décou­vre les abus de gar­di­ens autori­taires, le racisme omniprésent, le tra­vail des détenus, et surtout l’incubation de la vio­lence dans cet espace fer­mé qui se con­tente d’éloigner et de rassem­bler ceux qui déro­gent à la norme et dont on se soucie finale­ment peu : humil­i­a­tions, pas­sages à tabac, sui­cides, viol. Clarke ne nous épargne rien et présente avec une rigueur clin­ique la réal­ité de ces cen­tres qui seront fer­més trois ans après la sor­tie du film.

L’étrange plaisir ressen­ti devant la réal­ité nauséeuse de Scum tient sûre­ment à la dis­tance par­faite trou­vée par Clarke. Seuls, la descrip­tion froide et l’effacement du réal­isa­teur seraient insup­port­a­bles. Mais à force d’épouser leurs moin­dres mou­ve­ments, Clarke se fond sub­tile­ment dans ses per­son­nages de petits merdeux (celui du titre, Scum, mais aus­si le punk néon­azi de Made in Britain et le hooli­gan de The Firm, petit chef assoif­fé d’ultra vio­lence); sans pren­dre ouverte­ment par­tie pour eux, sans jamais les aban­don­ner non plus. Les longs trav­el­lings au steady cam appa­rais­sent déjà dans le huis clos de Scum, réglés au mil­limètre, qui devien­dront sa sig­na­ture (notam­ment dans Made in Britain) et influ­enceront tant de réal­isa­teurs dans ces « plans de nuques » suiv­ant au plus près les déam­bu­la­tions de leurs per­son­nages. Chez Clarke, ces mou­ve­ments accom­pa­g­nent des boules de haines sou­vent lancées au hasard et explosant tou­jours à l’arrivée. Mais aus­si près des corps soit-il, le réal­isa­teur ne livre jamais la clé de ses per­son­nages.

Do it yourself

Pour­tant Scum – comme beau­coup d’autres films de Clarke – n’est pas absent de scènes de dia­logues très poussées (dont Steve McQueen s’inspirera pour le long plan séquence de Hunger avec le prêtre). Mais quand cette com­mu­ni­ca­tion trancherait ailleurs le nœud gor­di­en des per­son­nages, elle mène ici droit au mur. Lorsque le détenu Archer – sorte de Dio­gène marchant pieds nus dans la neige et nar­guant les autorités – cri­tique ouverte­ment le sys­tème car­céral répres­sif, coupable d’aggraver le com­porte­ment de ces jeunes sans chercher à leur par­ler, le gar­di­en en face de lui se braque immé­di­ate­ment et répond par la puni­tion. Dans son réal­isme brut, Clarke ne dépassera pas ces faits : con­traire­ment au désir d’Archer, nous n’en saurons jamais plus sur lui ou ses cama­rades, hormis leur place dans le rap­port de force. Pas de raisons par­ti­c­ulières ici (qu’elles soient sociales – ce qui nous plac­erait plutôt chez Ken Loach – ou psy­chologiques) : Clarke se borne à nous présen­ter une plaie ouverte et san­guino­lente qu’on dés­espère de voir un jour cica­tris­er.

Scum s’achève bru­tale­ment. C’est une autre sig­na­ture des films de Clarke qui n’ont jamais véri­ta­ble­ment de fin. Le cli­vage social reste entier, on imag­ine l’éternel retour du même cer­cle vicieux : jamais aucun de ses mar­gin­aux ne cèdera ; jamais non plus ils ne pour­ront échap­per à l’ordre établi qui les soumet. Il se dégage de cette sépa­ra­tion infran­chiss­able une tristesse rageuse, le dés­espoir d’interminables rap­ports de dom­i­na­tion : no future. Clarke est bien le plus grand réal­isa­teur punk.

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Coffret Alan Clarke
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