Aferim !

Aferim !

de Radu Jude

  • Aferim !
  • Roumanie, Bulgarie, République tchèque2015
  • Réalisation : Radu Jude
  • Scénario : Radu Jude, Florin Lazarescu
  • Image : Marius Panduru
  • Décors : Augustina Stanciu
  • Costumes : Dana Paparuz
  • Son : Momchil Bozhkov
  • Montage : Catalin Cristutiu
  • Musique : Trei Parale
  • Production : Hi Film
  • Interprétation : Teo Corban (Costandin), Mihai Comanoiu (Ionita), Cuzin Toma (Carfin), Alexandre Dabija (Boyard Iordache Cindescu)...
  • Distributeur : Eurozoom
  • Date de sortie : 5 août 2015
  • Durée : 1h45

Aferim !

de Radu Jude

Far East, si près


Far East, si près

On con­naît du ciné­ma roumain son dia­logue presque con­tinu entre présent et passé, sa capac­ité à faire sur­gir les struc­tures et atavismes his­toriques dans le con­tem­po­rain, avec l’idée com­mune d’une écri­t­ure par l’His­toire des indi­vidus comme de la com­mu­nauté. À cet égard, Cor­neliu Porum­boiu se dis­tingue par­ti­c­ulière­ment avec Polici­er, adjec­tif (2009), Match retour (2014) ou récem­ment Le Tré­sor (vu et remar­qué à Cannes, dont la sor­tie n’est pas encore datée), dans ce dernier il s’ag­it lit­térale­ment de son­der et de creuser le passé. Sans tourn­er le dos à cette dialec­tique passé-présent et à ces formes d’écri­t­ure des êtres par l’His­toire, Radu Jude, dans ses deux longs métrages, s’é­tait tenu à des tableaux satiriques et grinçants de la société roumaine con­tem­po­raine – La Fille la plus heureuse du monde (2009), Papa vient dimanche (2012), deux films trai­tant, comme Afer­im !, du lien intergénéra­tionnel.

Cette rela­tion à l’His­toire est ici con­sid­érable­ment élargie puisque Jude choisit un poste d’ob­ser­va­tion qui sin­gu­larise ce nou­veau film par rap­port à ses précé­dents et à la pro­duc­tion roumaine en général ; on ne se situe pas dans et en rela­tion avec un passé récent – la péri­ode com­mu­niste –, mais en l’an 1835, en Valachie. En ver­sion orig­i­nale la Valachie se dit Țara românească, lit­térale­ment « le pays roumain » (et avant cela, éty­mologique­ment, « la terre romaine »), niché dans le voisi­nage du monde russe, de l’Em­pire ottoman, de la Hon­grie, et Afer­im ! en fait un ter­ri­toire par­ti­c­ulière­ment poreux – le titre est un terme ottoman qui se traduit à la fois par «salut!» et «bra­vo!». On est ain­si en présence d’une sorte de Roumanie primitive[ref]La Roumanie en tant de telle naî­tra en 1859 par l’u­nion de la Valachie, de la Tran­syl­vanie et de la Moldavie.[/ref], par laque­lle il s’ag­it de remon­ter aux sources d’une his­toire nationale pour mieux observ­er les struc­tures et per­ma­nences dans notre présent. Le moins que l’on puisse dire est que les lumières de la moder­nité du XIXe siè­cle n’é­clairent pas encore ce con­fins baig­nant encore dans des archaïsmes moyenâgeux : un monde de boyards omnipo­tents et dis­pendieux main­tenant une pop­u­la­tion mis­éreuse dans sa fange, elle-même asservis­sant les pop­u­la­tions tzi­ganes.

Bas du front et large d’esprit

Radu Jude investit avec fran­chise le film d’époque d’un point de vue formel, com­posant en pel­licule un noir et blanc expres­sif, pic­tur­al et gran­uleux, autant à l’aise dans les com­po­si­tions “paysagères” en scope que, dans des espaces plus resser­rés (comme cette tav­erne où le duo fait étape), pour cro­quer les nom­breuses trognes qui parsè­ment le film. Cette iden­tité visuelle forte est assuré­ment une façon d’af­fich­er l’ar­ti­fice de la recon­sti­tu­tion mais aus­si, sans doute, de dia­loguer avec le ciné­ma clas­sique ain­si que les fresques his­toriques, notam­ment celles des ciné­matogra­phies de la péri­ode com­mu­niste en Europe ori­en­tale et en URSS.

Par­mi ses sources clas­siques, Afer­im ! repose claire­ment sur les codes du west­ern. La scène d’ou­ver­ture après le générique est on ne peut plus claire ; elle fait préex­is­ter un espace « vierge » – un plan d’ensem­ble sur la crête d’une colline peu­plée d’un bosquet –, sur lequel les paroles finis­sent par s’in­scrire. Les corps ne pénètrent en effet le champ que dans un sec­ond temps ; un duo de cav­a­lier qui sera l’aigu­il­lon avec lequel on va tra­vers­er le réc­it : un brigadier et son fils, dont on apprend bien­tôt qu’ils sont lancés à la recherche d’un esclave tzi­gane devenu fugi­tif depuis qu’il a été accusé d’avoir séduit l’épouse du boyard local. Le duo tient évidem­ment le rôle du shérif et de son assis­tant, pro­jeté dans un espace où l’or­dre et la loi ne dis­posent pas d’un mail­lage très ser­ré, et lancé aux trouss­es d’un indi­en – en référence à leur peau fon­cée, les Tzi­ganes étaient appelés les « cor­beaux ». D’autres fig­ures arché­typ­ales s’im­mis­cent dans cet atte­lage de west­ern, la plus évi­dente est don­qui­chottesque : Costandin en jus­tici­er auto-proclamé, tan­dis que son fils suit en sa com­pag­nie une tra­jec­toire ini­ti­a­tique – on doute cepen­dant qu’Ion­a­ta accède, comme San­cho Pan­za, à une quel­conque forme de sagesse ou de clair­voy­ance au bout de celle-ci ; il sera plutôt le garant d’une repro­duc­tion se per­pé­tu­ant jusqu’à nos jours. Quoi qu’il en soit cette trans­mis­sion pater­nelle réside dans un brou­et men­tal fait de xéno­pho­bie, de croy­ances ances­trales, de juge­ments et d’agisse­ments bru­taux.

La sin­gu­lar­ité d’Afer­im ! émane du fait que Radu Jude a élaboré son scé­nario pour le moins rocam­bo­lesque non pas à par­tir d’une pure imag­i­na­tion du passé mais, à la façon d’un tra­vail d’his­to­rien, dans des archives où il est allé puisé ces faits divers des années 1830. Si c’est une manière de sig­ni­fi­er que la réal­ité n’a sou­vent rien à envi­er à la fic­tion, Afer­im ! sig­nale aus­si que le présent reste lour­de­ment entaché de ce passé mar­qué par une inique bru­tal­ité et une inepte représen­ta­tion du monde. Il aurait été sim­pliste que ce dia­logue s’étab­lisse par le biais d’un didac­tisme binaire, Radu Jude a le bon goût de le faire d’une façon dif­fuse, avec un ton per­cu­tant et cor­rosif. L’ironie suprême est assuré­ment atteinte lorsque Costandin prof­ite de la cap­ture du fugi­tif pour le ques­tion­ner sur le monde, que ce dernier a vu (l’Alle­magne, Paris…) ; c’est ce que l’on peut car­ac­téris­er comme un par­fait dia­logue entre un bas du front et un large d’e­sprit, dia­logue qui ne con­cerne évidem­ment pas que la Roumanie ni les seules années 1830.

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