Antonio Somaini

Antonio Somaini

  • Entretien réalisé le 9 juillet 2015, à Paris
  • Antonio Somaini

    À propos de « Que Viva Eisenstein ! » de Peter Greenaway


    À propos de « Que Viva Eisenstein ! » de Peter Greenaway

    Anto­nio Somai­ni, vous êtes pro­fesseur en études ciné­matographiques, études visuelles, théorie des médias à l’U­ni­ver­sité Paris 3, et vous faites par­tie des spé­cial­istes actuels d’Eisenstein. Nous avons donc souhaité nous entretenir avec vous à pro­pos du film de Peter Green­away con­sacré à Eisen­stein sor­ti le 8 juil­let 2015, Que Viva Eisen­stein !. De votre côté, quand et com­ment en êtes-vous venu à vous intéress­er à Eisen­stein ?

    J’ai com­mencé à tra­vailler sur l’œuvre d’Eisenstein il y a une dizaine d’années ; je venais de ter­min­er une thèse en philoso­phie, en esthé­tique, et je m’intéressais beau­coup aux théories du mon­tage, au ciné­ma et au-delà du ciné­ma, dévelop­pées dans les années 1920 et 1930 par des fig­ures comme Ser­gueï Eisen­stein et Dzi­ga Ver­tov, Lás­zló Moholy-Nagy et Siegfried Kra­cauer, Wal­ter Ben­jamin et Ernst Bloch. Des fig­ures qui ont pen­sé le mon­tage non seule­ment comme un procédé de créa­tion artis­tique, mais aus­si comme une forme de con­nais­sance, à la fois pour analyser leur cul­ture et pour éla­bor­er de nou­velles manières de penser l’histoire, avec des con­struc­tions fondées sur la mise en rela­tion de frag­ments, sur la jux­ta­po­si­tion d’éléments qui pro­duisent du savoir à tra­vers leur ren­con­tre inat­ten­due, con­flictuelle, etc. En tra­vail­lant sur ces auteurs, j’ai décou­vert que cette idée d’un usage du mon­tage comme forme de savoir et manière de penser l’histoire était notam­ment au cœur des textes théoriques d’Eisenstein : je me suis donc intéressé à Eisen­stein surtout à par­tir de ses textes et j’ai essayé de mon­tr­er com­ment il y avait là une ten­ta­tive de penser l’histoire des images et des formes artis­tiques qui n’était pas loin, par exem­ple, de celle d’Aby War­burg. Dans les deux cas, chez Eisen­stein et chez War­burg, il y a une ten­ta­tive d’élaborer et de racon­ter une his­toire qui n’est pas linéaire mais plutôt affaire de sur­vivances, de réap­pari­tions, de moments de ressem­blances inat­ten­dues entre des formes éloignées dans l’espace et dans le temps. Il y a aus­si par­fois des con­ver­gences sur­prenantes et inat­ten­dues pour ce qui con­cerne cer­tains des con­cepts qu’ils utilisent, comme celui de “for­mule de pathos”, qu’on trou­ve en alle­mand chez War­burg (Pathos­formel), et en russe chez Eisen­stein (for­mu­la pafosa) dans La Non-Indif­férente Nature.

    Qu’avez-vous pen­sé du film de Peter Green­away ? Aviez-vous des attentes par­ti­c­ulières notam­ment à tra­vers la façon de traiter le por­trait d’Eisenstein et la par­tie mex­i­caine de sa biogra­phie, même s’il s’agit ici d’une fic­tion ?

    En toute hon­nêteté, le film ne m’a pas plu, parce que le résul­tat final n’est pas à mon avis à la hau­teur du défi que Green­away aurait pu essay­er d’assumer. Le voy­age d’Eisenstein au Mex­ique, entre décem­bre 1930 et mars 1932, est vrai­ment un tour­nant fon­da­men­tal dans son par­cours intel­lectuel et artis­tique : c’est le moment qui sépare en Union Sovié­tique les années 1920 avec la pro­duc­tion de qua­tre films (La Grève, Le Cuirassé Potemkine, Octo­bre, La Ligne générale, sor­ti en 1929 avec le titre L’Ancien et le Nou­veau), et les années qui vont de 1932 à 1948 avec la pro­duc­tion de trois films (Alexan­dre Nevs­ki, la pre­mière et la deux­ième par­ties d’Ivan le Ter­ri­ble) et le tra­vail à plusieurs pro­jets restés inachevés ou cen­surés par les autorités, comme c’est le cas du film Le Pré de Béjine.
    Si on con­sid­ère la tra­jec­toire d’Eisenstein dans son ensem­ble, le voy­age au Mex­ique est un véri­ta­ble moment de rup­ture au cours duquel Eisen­stein fait des lec­tures très impor­tantes dans le domaine de la mys­tique (sainte Thérèse d’Avila, saint Jean de la Croix, Ignace de Loy­ola) et de l’ethnologie (Le Rameau d’or de Fraz­er, les écrits de Lévy-Bruhl sur la men­tal­ité prim­i­tive), et étudie, comme un vrai ethno­graphe, les dif­férentes strat­i­fi­ca­tions super­posées et entrelacées de la cul­ture du Mex­ique au début des années 1930 : la couche des civil­i­sa­tions pré­colom­bi­ennes, les Aztèques et les Mayas ; celle de la dom­i­na­tion espag­nole, avec son catholi­cisme baroque ; celle de la péri­ode de la dic­tature de Por­firio Diaz, suiv­ie par la révo­lu­tion mex­i­caine des années 1910 et le nou­veau Mex­ique post-révo­lu­tion­naire des années 1920. Toutes ces strat­i­fi­ca­tions, selon Eisen­stein, coex­is­taient les unes à côté des autres, et s’entrelaçaient dans la cul­ture mex­i­caine : dans ses cahiers, Eisen­stein écrit qu’au Mex­ique voy­ager à tra­vers l’espace équiv­aut à voy­ager à tra­vers le temps, puisqu’en pas­sant d’une région à une autre, on passe d’un âge his­torique à un autre. Bref, le voy­age aux Mex­ique est un moment fon­da­men­tal dans la biogra­phie d’Eisenstein parce que c’est le moment où il refor­mule com­plète­ment sa vision de la créa­tion artis­tique, de la cul­ture et de l’histoire. Après son retour en Union Sovié­tique en 1932, l’esthétique d’Eisenstein sera cen­trée sur l’idée que la régres­sion vers les couch­es les plus pro­fondes de la vie biologique, de la vie psy­chique indi­vidu­elle et de la cul­ture est un moment fon­da­men­tal pour l’élaboration de formes artis­tiques puis­santes, actives, effi­caces, capa­bles de boule­vers­er le spec­ta­teur : une idée de la créa­tion artis­tique qui a plusieurs points de con­tact avec le sur­réal­isme, et dont il n’y avait pas de trace dans les écrits d’Eisenstein des années 1920.
    Face à tous ces enjeux du voy­age mex­i­cain, il me sem­ble que le choix de Green­away dans Que Viva Eisen­stein ! de cen­tr­er tout son film autour de la ques­tion de sa décou­verte de son homo­sex­u­al­ité par Eisen­stein, à tra­vers la rela­tion qu’il aura à Gua­na­ju­a­to avec Cañe­do, est un choix extrême­ment réduc­teur. Qui plus est, dans le film de Green­away, le film qu’Eisenstein lui-même était en train de tourn­er, Que Viva Mex­i­co !, n’est men­tion­né que de manière mar­ginale, et c’est très dom­mage. Il me sem­ble donc que ce qui domine dans le film de Green­away est une approche, dis­ons, voyeuriste, de la vie intime d’Eisenstein, mais qui passe com­plète­ment à côté de la plu­part des enjeux, extrême­ment intéres­sants, de ce voy­age mex­i­cain.

    Vos travaux por­tent notam­ment sur la ques­tion du mon­tage chez Eisen­stein. Green­away a‑t-il selon vous cher­ché à pren­dre en compte les théories du mon­tage d’Eisenstein ?

    Je ne vois aucune rela­tion entre la manière dont le film de Green­away est mon­té, et les théories du mon­tage d’Eisenstein. Je souligne les théories du mon­tage parce qu’elles évolu­ent beau­coup du début des années 1920, quand Eisen­stein éla­bore sa théorie du “mon­tage des attrac­tions”, aux années 1940, quand les con­cepts qui ori­en­tent sa théorie du mon­tage sont les con­cepts de pathos, d’extase et de régres­sion. À chaque fois, en retra­vail­lant sans cesse sa vision du mon­tage, Eisen­stein fait référence à plusieurs théories philosophiques, psy­chologiques et anthro­pologiques – de Engels à Vygot­sky, de Otto Rank à Lévy-Bruhl – et à chaque fois il cherche dans l’histoire des arts et des reli­gions des exem­ples de mon­tage avant la let­tre, de mon­tage pré-ciné­matographique. Ce qui en résulte est une vision du mon­tage très élargie et var­iée, dont on ne trou­ve pas de traces dans le film de Green­away. Mais ce n’est pas un prob­lème en tant que tel parce que Green­away n’avait, il me sem­ble, aucune inten­tion de s’inspirer dans son film des théories du mon­tage d’Eisenstein.
    Cela dit, il y a plusieurs pas­sages et séquences intéres­sants, qui doivent être men­tion­nés. Par exem­ple, la manière dont Green­away fait référence aux dessins mex­i­cains d’Eisenstein, en les met­tant en mou­ve­ment, ce qui est à mon avis très intéres­sant juste­ment parce qu’Eisen­stein pen­sait à ces dessins comme à une forme de mon­tage graphique : une manière de penser et pra­ti­quer le mon­tage de façon com­plète­ment indépen­dante, autonome, per­son­nelle, sans toutes les con­traintes qu’on a quand on doit mon­ter un film et le présen­ter à un pub­lic, surtout dans un con­texte com­pliqué comme celui de l’Union Sovié­tique des années 1930 et 1940. Après le Mex­ique, le dessin restera tou­jours pour Eisen­stein un domaine de médi­ta­tion privée, libre et par­fois très provo­cant (si on pense à la grande quan­tité de dessins éro­tiques), jusqu’au moment où, avec le tour­nage d’Ivan le Ter­ri­ble, le dessin devien­dra une manière de pré-fig­ur­er entière­ment le film. Toutes les scènes prin­ci­pales d’Ivan le Ter­ri­ble ont été dess­inées avant d’être tournées.

    Eisen­stein s’est beau­coup intéressé à la ques­tion de l’écran et du mon­tage. Que pensez-vous du recours au split-screen par Green­away, comme forme de mon­tage endogène ? Cela vous sem­ble-t-il ici encore eisen­steinien ?

    Eisen­stein analyse plusieurs fois dans ses écrits la manière dont cer­taines images en con­ti­en­nent d’autres, grâce à des par­ti­tions internes qui don­nent lieu à quelque chose de très sem­blable aux rac­cords ciné­matographiques. Dans un pas­sage d’ “El Gre­co y el cine” repris dans Dick­ens, Grif­fith et nous, par exem­ple, il analyse une image tirée d’une gravure du XVI­Ie siè­cle qui mon­tre, à gauche, la fig­ure de saint Jean de la Croix ten­ant un cru­ci­fix qui appa­raît dans une sorte de nuage, comme dans une vision mys­tique, et à droite, le cru­ci­fix vu du point de vue du regard de saint Jean. L’image est ain­si séparée en deux par­ties, créant une sorte de rac­cord sur le regard, comme s’il s’agissait d’un mon­tage ciné­matographique. Il n’en par­le pas en ter­mes de split-screen, mais il s’agit claire­ment d’une forme pré-ciné­matographique de split-screen. Cela dit, il ne me sem­ble pas que l’usage du split-screen fait par Green­away dans son film puisse être con­sid­éré comme une ten­ta­tive de se reli­er à l’analyse qu’Eisenstein fait de ces images qui en con­ti­en­nent d’autres. C’est un choix de Green­away qui joue un rôle dans l’économie de son film, sans être une rela­tion aux théories du mon­tage d’Eisenstein.

    Que pensez-vous de l’utilisation des doc­u­ments faits par Green­away, comme il le fait juste­ment pour le split-screen en présen­tant en vis-à-vis pho­to d’archive et image filmique fic­tion­nelle ?

    J’ai appré­cié les ren­vois à des extraits des films précé­dents d’Eisenstein – notam­ment La Grève et Le Cuirassé Potemkine – aus­si bien que la référence aux dessins et à cer­taines des pho­togra­phies qui mon­trent Eisen­stein au Mex­ique : par exem­ple celle, très con­nue, qui mon­tre Eisen­stein qui tient dans ses mains un crâne de sucre, un de ces crânes qu’on trou­vait partout au Mex­ique lors de la fête du día de los muer­tos, qui est au cen­tre de scènes tournées par Eisen­stein pour l’épilogue de Que Viva Mex­i­co !.
    Une autre référence très intéres­sante est la scène du film de Green­away qui mon­tre la vis­ite au Musée des momies de Gua­na­ju­a­to, qui évoque un peu un pas­sage des Mémoires d’Eisenstein où il décrit sa vis­ite au musée de Chichén-Itza au Yucatán. Dans ce texte, il racon­te com­ment on avait util­isé, parce que la lumière élec­trique s’était éteinte en rai­son d’une panne, des allumettes pour pou­voir se déplac­er à l’intérieur des salles dev­enues tout d’un coup com­plète­ment obscures. Il décrit com­ment la lumière faible et oscil­lante du feu des allumettes sem­blait ani­mer les stat­ues pré-colom­bi­ennes. C’est quelque chose que l’on retrou­ve dans l’éclairage d’Octo­bre dans la séquence des dieux. En regar­dant la scène du film de Green­away qui mon­tre la vis­ite aux momies de Gua­na­ju­a­to en ayant en tête toutes ces références, je l’ai trou­vée une des plus réussies du film.

    La théorie du film d’Eisenstein risque-t-elle, selon vous, au-delà du film de Green­away qui s’en réclame en par­tie mais peu comme l’avez bien expliqué, une forme d’altération ou de réduc­tion à ce que l’on en sait en général, comme le mon­tage des attrac­tions par exem­ple ?

    Les écrits d’Eisenstein ont été pub­liés de manière très dif­férente d’un pays à l’autre, et par­fois ils ne sont pas très acces­si­bles non plus. Le résul­tat est en effet que, par­fois, on réduit la vaste réflex­ion d’Eisenstein sur le mon­tage à la théorie du mon­tage des attrac­tions ou à celle du mon­tage intel­lectuel, qui ne sont que des phas­es dans un par­cours très long, au cours duquel ces théories évolu­ent sans cesse.

    Il est très peu ques­tion de Que Viva Mex­i­co ! dans le film de Green­away, mais celui-ci nous aiderait-il mal­gré tout un peu, en toile de fond, à com­pren­dre ce qu’Eisenstein aurait voulu faire dans son pro­pre film ?

    Le film de Green­away s’insère dans une longue liste de films qui, d’une manière ou d’une autre, ont traité de ce pro­jet inachevé d’Eisenstein. Celui-ci tour­na beau­coup de matéri­au au Mex­ique mais il n’eut jamais la pos­si­bil­ité de voir ses images. Quand Eisen­stein prit la déci­sion de ren­tr­er en Union Sovié­tique, en mars 1932, les rush­es furent envoyés en Cal­i­fornie à Upton Sin­clair, l’écrivain améri­cain d’orientation social­iste qui avait financé le pro­jet de film. Upton Sin­clair promit à Eisen­stein de lui envoy­er les rush­es mais ne le fit jamais, et donc Eisen­stein res­ta tou­jours avec ce sou­venir très riche et très pro­fond du Mex­ique, sans pou­voir voir le matéri­au qu’il avait tourné.
    À par­tir des années 1930, il y a toute une série de films qui sont réal­isés avec ces matéri­aux : de Thun­der Over Mex­i­co à Death Day de Sol Less­er, de Time in the Sun de la biographe d’Eisenstein Marie Seton à la plus con­nue de ces ten­ta­tives, celle réal­isée en 1978–79 par celui qui était l’assistant d’Eisenstein dans les films des années 1920 et au Mex­ique, Grig­ori Alek­san­drov, après que les rush­es avaient été envoyés des États-Unis à Moscou. Cette ver­sion, qui n’est pas une recon­sti­tu­tion parce qu’il n’y a jamais eu d’original, fut réal­isé 46 ans après le voy­age d’Eisenstein au Mex­ique et est celle qui est con­nue du grand pub­lic. Le film de Green­away s’insère d’une cer­taine manière dans cette tra­di­tion, même s’il dif­fère com­plète­ment du film réal­isé par Alek­san­drov, puisqu’il ne cherche pas du tout à remon­ter le matéri­au d’Eisenstein ; il cherche plutôt à inter­préter cette péri­ode, et il fait le choix de se con­cen­tr­er sur ce qu’Eisenstein, dans ses cahiers et ses let­tres à son amie Pera Ata­she­va, dit de sa décou­verte de sa pro­pre homo­sex­u­al­ité.
    Cette décou­verte fut très impor­tante pour Eisen­stein non seule­ment sur un plan per­son­nel, mais aus­si théorique. Dans des textes qui font par­tie du livre inachevé Metod, auquel il com­mence à tra­vailler après son retour du Mex­ique, Eisen­stein con­sacre des chapitres entiers à la ques­tion de l’androgynie ou à ces états d’indifférenciation masculin/féminin qui, d’une manière ou d’une autre, sont reliés à la ques­tion de l’homosexualité. Cette ques­tion devient pour Eisen­stein un vrai nœud théorique pour penser la dynamique dialec­tique des formes, et se relie directe­ment à la ques­tion des formes “pro­to­plas­ma­tiques” dont il par­le dans son essai sur Walt Dis­ney. La ques­tion de l’homosexualité n’est pas du tout une ques­tion seule­ment per­son­nelle et anec­do­tique chez Eisen­stein. Elle est une ques­tion tout à fait cen­trale pour son esthé­tique, et se relie directe­ment aux notions de pathos et d’extase.

    Il y a un côté un peu kitsch chez Green­away, comme s’il voulait pro­longer, peut-être, un aspect du ciné­ma d’Eisenstein.

    Chez Eisen­stein, ce qui à mon avis est très impor­tant n’est pas la ques­tion du kitsch, mais celle du grotesque, et les deux ter­mes ne sont pas équiv­a­lents. Depuis le début des années 1920, quand Eisen­stein était encore met­teur en scène pour le théâtre du Pro­letkult à Moscou, il pui­sait dans le grotesque pour le jeu de l’acteur, les cos­tumes, les vis­ages, les masques. Il faut se rap­pel­er qu’à cette péri­ode il y avait, sur la scène théâ­trale russe, un courant d’ “excen­trisme” très fort, soit chez Mey­er­hold, soit chez la Fab­rique de l’acteur excen­trique de Leningrad, et Eisen­stein était en par­tie influ­encé par ce courant. On peut voir très net­te­ment les traces de cette référence au grotesque dans le jeu de cer­tains acteurs de La Grève (les cap­i­tal­istes, les policiers, les provo­ca­teurs). On retrou­ve aus­si cette dimen­sion, beau­coup plus tard, dans la deux­ième par­tie d’Ivan le Ter­ri­ble, surtout dans la scène du jeune Ivan entouré par les boyards qui cherchent à régn­er à sa place. Eisen­stein s’est aus­si beau­coup intéressé à la ques­tion de la car­i­ca­ture : il était pas­sion­né (on le sait aus­si par le livre d’Ada Ack­er­man, Eisen­stein et Dau­mi­er) pour les car­i­ca­tures d’Honoré Dau­mi­er et d’Olaf Gul­brans­son. Il était aus­si pas­sion­né par le ciné­ma d’animation de Dis­ney, les Sil­ly Sym­phonies de la fin des années 1920, qui ont une dimen­sion grotesque assez forte.
    Green­away reprend en par­tie dans son film cette dimen­sion du grotesque, et nous mon­tre un Eisen­stein très cor­porel, qui vom­it, se lave sous la douche, et, surtout, vit un vrai rit­uel d’initiation homo­sex­uelle dans la scène cen­trale du film, celle autour de laque­lle tourne tout le film de Green­away.

    Pour finir, recom­man­deriez-vous de voir le film pour qui veut mieux décou­vrir Eisen­stein ain­si qu’à vos étu­di­ants ?

    Oui, absol­u­ment. Tout ce qui peut con­tribuer à pro­mou­voir un retour d’intérêt pour cette fig­ure majeure non seule­ment de l’histoire du ciné­ma mais aus­si de la cul­ture européenne de la pre­mière moitié du XXe siè­cle est à mon avis très impor­tant. Les spec­ta­teurs de ce film pour­ront éventuelle­ment pro­longer leur intérêt pour Eisen­stein et pour son voy­age mex­i­cain en lisant cer­tains des livres qui sont parus jusqu’ici et qui paraîtront d’ailleurs dans les prochains mois : le grand livre Que Viva Eisen­stein ! de Barthélémy Amen­gual, duquel la ver­sion française du film de Green­away reprend le titre ; le clas­sique Mon­tage Eisen­stein de Jacques Aumont, encore facile à trou­ver dans les librairies ; le livre déjà men­tion­né d’Ada Ack­er­man, aus­si bien que les études de François Albera, Dominique Chateau, Gérard Conio et autres ; le livre que Georges Didi-Huber­man a dédié à Eisen­stein et à sa notion de pathos, qui paraî­tra en jan­vi­er 2016 aux édi­tions de Minu­it ; finale­ment, mes pro­pres con­tri­bu­tions : l’édition, avec François Albera et Naoum Kleiman, des Notes pour une his­toire générale du ciné­ma (AFRHC, 2013), le vol­ume Ser­gueï Eisen­stein : Leçons mex­i­caines édité par Lau­rence Schi­fano et moi-même (Press­es Uni­ver­si­taires de Paris Ouest, à paraître en octo­bre 2015), la tra­duc­tion française de mon livre Eisen­stein. Ciné­ma, his­toire de l’art, mon­tage (CNRS Édi­tions, à paraître en 2016). Les livres parus récem­ment et ceux qui paraîtront dans les prochains mois mon­trent qu’il y a un vrai retour d’intérêt pour Eisen­stein, et le film de Green­away joue sûre­ment un rôle impor­tant dans ce con­texte.

    Soutenez Critikat

    Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
    Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
    N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

    Octobre
    Octobre
    Que Viva Eisenstein !
    Que Viva Eisenstein !
    Ivan le Terrible, 2e partie
    Ivan le Terrible, 2e partie
    Ivan le Terrible, 1ère partie
    Ivan le Terrible, 1ère partie
    3x3D
    3x3D
    Goltzius et la compagnie du Pélican
    Goltzius et la compagnie du Pélican
    Deux ou trois choses sur “3x3D”
    Deux ou trois choses sur “3x3D”
    La Grève
    La Grève
    La Ronde de nuit
    La Ronde de nuit