© Les Films du Camelia
Wanda

Wanda

de Barbara Loden

  • Wanda
  • États-Unis1970
  • Réalisation : Barbara Loden
  • Scénario : Barbara Loden
  • Image : Nicholas T. Proferes
  • Montage : Nicholas T. Proferes
  • Producteur(s) : Harry Shuster
  • Interprétation : Barbara Loden (Wanda), Michael Higgins (Norman), Dorothy Shupenes (la sœur de Wanda), Jerome Thier (John)...
  • Distributeur : Les Films du Camelia
  • Date de sortie : 8 juillet 2015
  • Durée : 1h42

Wanda

de Barbara Loden

Film testamentaire


Film testamentaire

Le nom de Bar­bara Loden n’évoque en pre­mier lieu qu’un vague sou­venir. Femme et muse d’Elia Kazan dans les années 1960 et 1970, elle se fait d’abord remar­quer en tant qu’ac­trice de sec­ond rôle, déploy­ant un tal­ent fan­tasque et sub­til dans l’in­ter­pré­ta­tion de ses per­son­nages. Dans un des chefs d’œu­vre du réal­isa­teur, La Fièvre dans le sang, elle incar­ne la sœur sen­suelle et désœu­vrée de War­ren Beat­ty, lui-même livré à un immense sen­ti­ment de frus­tra­tion sex­uelle et cul­pa­bil­isé par l’or­dre bien-pen­sant d’une Amérique prospère d’a­vant 1929. En 1969, elle se voit refuser le pre­mier rôle féminin de L’Arrange­ment au prof­it de Faye Dun­away, et ne par­don­nera jamais cette mise à l’é­cart imposée par les Stu­dios et cau­tion­née par son mari.

Dès l’an­née suiv­ante, l’ac­trice, alors âgée de 38 ans, décide de réalis­er elle-même son pro­pre pro­jet, s’in­spi­rant directe­ment d’un fait divers qui la touche per­son­nelle­ment. Une femme, du nom de Wan­da, est con­damnée par la jus­tice pour avoir par­ticipé à un hold-up d’une banque, et remer­cie le juge pour sa sen­tence. Le film qui en découle devient alors un curieux mélange, résul­tat d’une fusion par­faite de trois per­son­nages véri­ta­bles aux rôles claire­ment dis­tincts : Wan­da, Bar­bara Loden actrice, Bar­bara Loden réal­isatrice. Une fois porté à l’écran, l’am­biguïté du regard posé sur cette femme intri­g­ante donne à cette œuvre une force mélan­col­ique inédite. Por­trait chao­tique d’une femme à la dérive, quelque part entre Sue, per­due à Man­hat­tan d’Amos Kollek et la tra­di­tion­nelle Femme sous influ­ence de Cas­savettes (l’amour des siens en moins), Wan­da se nour­rit de la sen­si­bil­ité déchi­rante de Bar­bara Loden, et de son pro­pos, porté par une authen­tique com­pas­sion. Car Wan­da n’est rien, ni per­son­ne, tout comme Bar­bara Loden se définis­sait elle-même quelques années aupar­a­vant. Dépassée par un monde qu’elle ne com­pren­dra jamais, elle est « just no good », inca­pable de garder son méti­er de cou­turière et d’élever des enfants qu’elle aban­donne avec indif­férence. Elle n’en est pas pour autant une femme affranchie puisqu’elle est seule­ment capa­ble d’ex­is­ter par le biais d’un homme qui la frappe et l’in­sulte.

En cav­ale sans en mesur­er le véri­ta­ble enjeu, elle se laisse men­er, guider par l’autre, cet autre qui lui accorde enfin un rôle mineur, un rôle de fig­u­rante, d’ac­com­pa­g­na­trice dont on ne pronon­cera pour­tant jamais le prénom. Wan­da n’a aucune­ment l’in­ten­tion d’être con­tes­tataire et de remet­tre en cause l’or­dre tel que les autres l’étab­lis­sent. Elle est incon­sciente et son œuvre devient un lent et fas­ti­dieux appren­tis­sage : celui d’en­ten­dre la réso­nance d’un monde qui lui était jusqu’i­ci étranger. D’ailleurs, dans la mag­nifique scène finale, Wan­da, cap­tée par une caméra com­patis­sante, se retrou­ve figée à jamais, le vis­age exp­ri­mant une réflex­ion mélan­col­ique qui l’isole soudaine­ment de la foule. La jeune femme, nour­rie de son expéri­ence, prend con­science d’elle-même, enfin capa­ble de laiss­er une trace, de sig­ni­fi­er cette unité qui lui sera doré­na­vant indis­pens­able pour sur­vivre. Wan­da est moins igno­rante, un peu plus désen­chan­tée qu’au­par­a­vant, mais sa nou­velle soli­tude se trans­forme mirac­uleuse­ment en un espoir boulever­sant. Les trois femmes se rejoignent en cet instant mag­ique, et on ne sait plus ni qui l’on regarde, ni qui filme. Bar­bara Loden est partout : elle s’of­fre à nous avec une vul­néra­bil­ité si désta­bil­isante qu’il se dégage d’elle, une force incroy­able.

Ce film atyp­ique, sor­ti en 1971, n’a pas con­nu les faveurs d’une dis­tri­b­u­tion mas­sive aux États-Unis et en Europe, freinant la jeune réal­isatrice dans le développe­ment d’un sec­ond pro­jet qui ne ver­ra jamais le jour. Bar­bara Loden a été vain­cue par le can­cer dix ans plus tard et Wan­da est resté un film mécon­nu de tous. Mar­guerite Duras, dans un entre­tien qu’elle a accordé à Elia Kazan pour les Cahiers du Ciné­ma en 1980, expri­mait son souhait d’ac­quérir les droits du film afin de le faire con­naître au pub­lic français. En 2005, ce fut Isabelle Hup­pert qui, en rachetant les droits, per­mit à cette œuvre unique de retrou­ver les faveurs du pub­lic.

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