Jurassic World

Jurassic World

de Colin Trevorrow

  • Jurassic World
  • États-Unis2015
  • Réalisation : Colin Trevorrow
  • Scénario : Rick Jaffa, Amanda Silver, Derek Connolly, Colin Trevorrow
  • d'après : les personnages
  • de : Michael Crichton
  • Image : John Schwartzman
  • Montage : Kevin Stitt
  • Musique : Michael Giacchino
  • Producteur(s) : Frank Marshall, Patrick Crowley, Steven Spielberg
  • Production : Universal Pictures, Amblin Entertainment, Legendary Pictures
  • Interprétation : Chris Pratt, Bryce Dallas Howard, Nick Robinson, Ty Simpkins, B.D. Wong, Judy Greer, Irrfan Khan, Vincent D'Onofrio, Omar Sy
  • Distributeur : Universal Pictures International France
  • Date de sortie : 10 juin 2015
  • Durée : 2h05

Jurassic World

de Colin Trevorrow

Film de genres


Film de genres

En 1993, Spiel­berg réus­sis­sait le tour de force de ramen­er la planète plusieurs mil­lions d’années dans le passé, sig­nant au pas­sage le pre­mier des vingt films de l’histoire ayant dépassé le mil­liard de dol­lars de recettes. Plus de vingt ans après, rescapée d’un troisième opus dont les som­mets de laideur frayaient avec l’absurde, la saga Juras­sic Park ajoute un volet à ses aven­tures. Dans le parc enfin réal­isé, la tech­nolo­gie sem­ble avoir eu rai­son des créa­tures incon­trôlables. On est par­venu à dress­er les ter­ri­bles rap­tors, le T‑Rex se tient bien sage­ment dans son enc­los, et le pub­lic venu en masse se fait gen­ti­ment éclabouss­er par un dinosaure marin de la taille d’un immeu­ble. La sécu­rité et l’encadrement des attrac­tions sont à ce point garan­tis que même la résur­rec­tion du Cré­tacé men­ace de pass­er de mode. Pour par­er à la banal­ité et à l’ennui qui pointent à l’horizon, le patron du parc décide alors de pass­er à un diver­tisse­ment 2.0. Il donne ain­si nais­sance à un dinosaure upgradé – mêlant les gènes du T‑Rex et ceux du rap­tor –, le pre­mier dinosaure intel­li­gent : l’Indominus Rex (« celui qu’on ne peut pas maîtris­er »). Voici donc le point de départ de Juras­sic World, sorte de métadis­cours sur la saga Juras­sic Park et sur le monde de l’enter­tain­ment plutôt bien sen­ti. Mais à cette ambi­tion de réori­en­ter la fran­chise, Col­in Trevor­row apporte mal­heureuse­ment moins d’inventivité qu’il ne picore dans les block­busters du moment – et pas néces­saire­ment les meilleurs – pour nous servir un patch­work insipi­de.

Disaster movie

Dans un monde con­trôlé où l’aventure est dev­enue impos­si­ble, l’élément cru­cial que Trevor­row est obligé de met­tre de côté, c’est la peur. Si on le com­prend dans un pre­mier temps, on regret­tera qu’il n’ait pas essayé de la retrou­ver et de la réin­ven­ter, comme il se pro­po­sait de le faire. À la place, Juras­sic World se rabat sur des élé­ments plus vul­gaires : il devient film de guerre et film cat­a­stro­phe (genre aujourd’hui priv­ilégié par des stu­dios qui pro­duisent de moins en moins de films, mais tou­jours plus chers, et exi­gent donc une vis­i­bil­ité de l’investissement immé­di­ate : San Andreas, Godzil­la, les films de Roland Emmerich, mais aus­si les films de super-héros Man of Steel, Avengers…). Et sa mise en scène ne brille pas par­ti­c­ulière­ment dans ces domaines.

Si Le Monde per­du inté­grait déjà cet aspect Godzil­la, ce plaisir enfan­tin de don­ner à un mon­stre la ville pour ter­rain de jeu, il s’appuyait sur des effets d’échelles en alter­nant entre le regard ter­ri­fié de l’enfant et le point de vue destruc­teur et puis­sant, donc jouis­sif, du T‑Rex. Dans Juras­sic World, la mise en scène ne prend plus le temps de s’arrêter sur l’enfant. Prise dans les filets des films récents don­nant à voir des villes entières rav­agées, elle s’impose d’en faire entr­er le plus pos­si­ble dans le plan. À la frag­men­ta­tion des deux pre­miers Juras­sic Park qui nous fai­sait ressen­tir l’immensité des bêtes (un œil jaune, une rangée de canines, une pat­te à trois griffes, prenant toute la place de l’écran), on adopte désor­mais un point de vue sur­plom­bant qui nous donne à voir deux T‑Rex en même temps. C’est ce qu’avait aus­si réus­si à éviter Gareth Edwards dans son Godzil­la, fil­mant tou­jours dans une pénom­bre effrayante ou entre deux immeubles, nous empêchant tou­jours de voir entière­ment ses mon­stres, jouant sur la frus­tra­tion et sur l’imagination en même temps et avec d’autant plus d’impact.

Dans Juras­sic World, l’imaginaire laisse place au spec­ta­cle d’une action finale­ment extrême­ment banale. Hormis les champs-con­trechamps entre les sol­dats et les dinosaures et un lâché de ptéro­dactyles très peu inspiré sur une foule en panique (dans le genre, Piran­ha 3D s’avérait bien plus créatif et per­vers dans son mas­sacre à ciel ouvert), le dernier recours de Col­in Trevor­row passe par un geste trop appuyé pour ne pas paraître mal­adroit. Il tente de redonner du rythme (ou peut-être sim­ple­ment d’en don­ner, car comme bon nom­bre de ses pairs, Juras­sic World ne se donne pas la peine de vari­er ses effets de nar­ra­tion, préférant faire illu­sion avec un four­mille­ment con­stant) et de créer un cer­tain effet de sur­prise en faisant inter­venir bru­tale­ment la mort : la pre­mière fois de manière tout à fait gra­tu­ite avec deux anciens sol­dats d’Afghanistan empalés par des ptéro­dactyles dans un héli­cop­tère, la sec­onde pour met­tre fin au com­bat final, sorte de deus ex machi­na démon­stratif à la lim­ite du ridicule.

Petit-Pied

Les deux pre­miers Juras­sic Park se basaient sur une remise en ques­tion de la mod­i­fi­ca­tion géné­tique et le fan­tasme méga­lo­ma­ni­aque de con­trôler la nature (notam­ment pour des opéra­tions lucra­tives). Indompt­a­bles, les dinosaures finis­saient tou­jours par explos­er les cadres aux­quels on les avait naïve­ment soumis ; la vie repre­nait son bon droit. Juras­sic World parvient aux mêmes con­clu­sions, notam­ment lorsque les rap­tors dressés par Pratt se ral­lient à l’Indominus Rex. Mais il fran­chit un cap sup­plé­men­taire après le com­bat final, lorsqu’il organ­ise un champ-con­trechamp entre le rap­tor et le T‑Rex vic­to­rieux : les deux bêtes se lan­cent alors des remer­ciements chaleureux, les yeux mouil­lés de grat­i­tude… Il y a une dif­férence entre l’intelligence et l’émotion : en per­son­nifi­ant à ce point ses car­ni­vores, Trevor­row va à l’encontre de son pro­pos. Il tente à nou­veau de maîtris­er la vie, de la ren­dre moins ter­ri­fi­ante en la replaçant der­rière les grilles de la bon­té ; il lui ôte son car­ac­tère destruc­teur pour mieux la met­tre en valeur. Le film dont Juras­sic World se rap­proche le plus à ce moment, c’est The Tree of Life, dans lequel Ter­rence Mal­ick avait déjà doté ses dinosaures de pitié. La vie y est amour ; la cru­auté du car­ni­vore s’efface pour laiss­er place à la bien­veil­lance néces­saire de la créa­tion. C’est donc ici un autre genre que Trevor­row rajoute à son film, celui du religieux, dont Noé sig­nait le retour à Hol­ly­wood l’année dernière.

Inca­pable de créer un monde à part, Juras­sic World est par ailleurs ramené de force à une réal­ité qu’il sem­ble avoir du mal à digér­er. En témoigne l’historiette par­al­lèle qui se greffe à l’intrigue prin­ci­pale, celle d’un offici­er qui veut s’emparer des rap­tors dressés pour les envoy­er fureter dans les grottes du Moyen-Ori­ent. Comme le reste, l’idée est prise par dessous la jambe. Elle est un point par­mi tous les autres, par­mi tous ces élé­ments que le film a jugé impérat­ifs d’inclure pour être de son temps.

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