Ivan le Terrible, 2e partie

Ivan le Terrible, 2e partie

de Sergueï M. Eisenstein

  • Ivan le Terrible, 2e partie
  • (Иван Грозный: Боярский Заговор / Ivan Grozny: Boïarski Zagovor)
  • URSS1946
  • Réalisation : Sergueï M. Eisenstein
  • Scénario : Sergueï M. Eisenstein
  • Image : Andreï Moskvine (intérieurs), Édouard Tissé (extérieurs)
  • Décors : Iossif Chpinel
  • Costumes : Lidia Naoumova, M. Safonova
  • Son : Vladimir Bogdankevitch, Boris Volski
  • Montage : Sergueï M. Eisenstein, Esfir Tobak
  • Musique : Sergueï Prokofiev
  • Producteur(s) : Sergueï M. Eisenstein
  • Production : Mosfilm
  • Interprétation : Nikolaï Tcherkassov (Ivan le Terrible), Erik Pyriev (Ivan jeune), Lioudmila Tselikovskaïa (Anastasia Romanovna, la tsarine), Serafima Birman (Efrossinya Staritskaïa, tante d'Ivan), Ada Voïtsik (Elena Glinskaïa, mère d'Ivan), Pavel Kadotchnikov (Vladimir Staritski, fils d'Efrossinya), Mikhaïl Nazvanov (prince Andreï Kourbski), Andreï Abrikossov (Fédor Kolytchev, boyard devenu métropolite Philippe), Mikhaïl Jarov (Maliouta Skouratov, opritchnik), Amvrosi Boutchma (Alekseï Basmanov, opritchnik), Mikhaïl Kouznetsov (Fédor Basmanov, fils d'Alekseï, opritchnik), Vsevolod Poudovkine (Nikolaï Grand Bonnet, pitre), Aleksandr Mguebrov (Pimen, archevêque de Novgorod), Vladimir Balachov (Piotr Volynets, le fanatique), Pavel Massalski (Sigismund, roi de Pologne)
  • Distributeur : Baba Yaga Films
  • Date de sortie : 10 juin 2015
  • Durée : 1h28

Ivan le Terrible, 2e partie

de Sergueï M. Eisenstein

Terrible testament


Terrible testament

Et Ivan IV devint “le Ter­ri­ble”. Après une ouver­ture de tran­si­tion mon­trant le traître prince Kourb­s­ki traiter avec l’en­ne­mi polon­ais (on ne les rever­ra plus), la saga du pre­mier tsar de Russie con­tée par Ser­gueï Mikhaïlovitch Eisen­stein bas­cule d’une face à l’autre de la médaille, du por­trait de l’u­ni­fi­ca­teur de la nation à celui du tyran para­noïaque. On com­prend que pour le spec­ta­teur Staline, le proces­sus d’i­den­ti­fi­ca­tion au per­son­nage, plutôt flat­teur dans le film précé­dent, s’est mis brusque­ment à le démanger. Sa réponse par la cen­sure laisse à jamais sans con­clu­sion la trilo­gie pro­jetée par Eisen­stein — et aus­si un mys­tère grand ouvert. Quel était l’in­ten­tion glob­ale du cinéaste à tra­vers ces trois films — si tant est qu’il eût une pré­cise ? N’avait-il filmé la flat­teuse pre­mière par­tie que comme un leurre pour pass­er en douce le retour de bâton de la sec­onde ? Ou alors, en toute hon­nêteté exclu­ant un tel cal­cul, aurait-il souhaité faire état de l’ef­fet para­dox­al que sus­cite le spec­ta­cle du pou­voir : fas­ci­na­tion et défi­ance ? Ces ques­tions res­teront sans réponse claire, mais si cha­cun des deux films sur­vivants peut sus­citer des réac­tions divers­es, leur jux­ta­po­si­tion s’avère une for­mi­da­ble source d’in­ter­ro­ga­tion de la pen­sée du cinéaste.

Revoici donc Ivan, désor­mais figé dans l’ap­parence iconique que les pein­tures ont gardée de la fig­ure his­torique, avec sa barbe drue et son regard noir. La trans­for­ma­tion observée dans le pre­mier film, du sacre à la con­sécra­tion, est désor­mais achevée, le per­son­nage a irrémé­di­a­ble­ment atteint le statut qui sera gravé dans sa légende. Et pour­tant, der­rière les traits iconiques impres­sion­nants, il y a les restes d’un être humain enfoui dans le passé : un flash-back révèle un Ivan oublié, enfant meur­tri par la mort de sa mère qu’il sait assas­s­inée par sa tante Efrossinya. Dès lors, sa haine pour les con­spir­a­teurs devant moins au souci patri­o­tique qu’au trau­ma­tisme d’en­fance, l’ex­er­ci­ce du pou­voir par un esprit si per­tur­bé prend des allures de tragédie tan­dis qu’il bas­cule dans l’ab­so­lutisme et la démence. Pas plus que Charles Fos­ter Kane, Ivan le Ter­ri­ble ne saurait se lim­iter à une intim­i­dante fig­ure de pou­voir : leurs racines mutilées les ren­dent cru­elle­ment humains.

Ivan sur le divan

La présence d’I­van adulte et (même momen­tané­ment) enfant rap­pelle la qual­ité qui sauvait le pre­mier film du statut de pure démon­stra­tion de force visuelle moulée dans le dis­cours offi­ciel : la mesure du pas­sage du temps, celui qui change un humain, qui l’use, qui instau­re l’avant et l’après, pour laiss­er con­tem­pler le gâchis du change­ment subi. C’est d’au­tant plus vrai ici qu’alors que le pre­mier film pas­sait d’un pas réguli­er d’un épisode à l’autre, ce film-ci prend son temps, ral­longe ses plans. En par­ti­c­uli­er, il s’at­tarde sur son per­son­nage prin­ci­pal, sur ses traits menaçants ani­més par le regret de l’hu­man­ité per­due, sur ses inter­ac­tions malades avec autrui quand, inapte à l’ami­tié qu’il cherche d’abord de manière pathé­tique (auprès de Fédor Kolytchev qu’il va jusqu’à nom­mer mét­ro­po­l­ite) avant d’y renon­cer, il ne recon­naît que la ser­vil­ité de ses sbires (elle aus­si inquié­tante, comme celle de son âme damnée Maliou­ta).

Mais le film s’at­tarde aus­si sur un autre per­son­nage : Vladimir, fils d’E­frossinya, présen­tant les apparences d’un sim­ple d’e­sprit, mais pas dénué d’in­tu­ition, si bien que son sup­posé retard intel­lectuel ressem­ble à une forme d’in­no­cence frag­ile. Éton­nam­ment, Vladimir ne s’avère pas si rad­i­cale­ment dif­férent d’I­van : à sa manière, son inno­cence le laisse égale­ment lacu­naire sur le plan humain ; et lui aus­si manque de la ten­dresse d’une mère (la sienne le manip­ule en vue de le plac­er sur le trône), con­damné dès l’en­fance par une soif de pou­voir inspirée par d’autres. D’où le trou­ble généré par la ren­con­tre de ces deux hommes en mal d’amour, au cours de la désor­mais fameuse scène de ban­quet, pre­mier et dernier essai d’Eisen­stein à la pel­licule couleur. On s’en doute : l’emploi de couleurs tirant sur le rouge ne ren­voie pas seule­ment à l’am­biance fes­tive, mais surtout à la chaleur émo­tion­nelle qui pour­rait se créer entre ces êtres, à l’e­spoir d’un apaise­ment dans ces psy­chés malades de la folie qui régit leur des­tin. Espoir souf­flé et ramené au tran­chant du noir et blanc, tan­dis que l’in­no­cence est cor­rompue puis envoyée à l’a­bat­toir, dans l’amer­tume et le déchire­ment d’une mère.

L’héritage de Sa Majesté

Le film porte en russe le sous-titre “Le Com­plot des boyards” — con­forme au pro­gramme offi­ciel mais qui laisse per­plexe, puisque c’est la réac­tion aux con­spir­a­teurs (et encore, cette “réac­tion” appa­raît comme mue par des névros­es échap­pant aux liens de cause à effet) qui emporte tout dans son parox­ysme. Et au fond, les deux Ivan le Ter­ri­ble ne sont pas étrangers à un tel phénomène de flux et de reflux : si le sec­ond atteint un tel som­met, c’est bien parce qu’il met sur le tapis tout ce dans quoi le pre­mier ne ver­sait que dis­crète­ment (en fil­igrane de sa maîtrise esthé­tique). On ne par­le pas seule­ment de la cri­tique du pou­voir absolu, mais aus­si de tout ce qui le fonde : un regard empathique et lucide sur les névros­es et les crises de l’hu­man­ité qui accom­pa­g­nent l’ex­er­ci­ce du pou­voir. Qu’Ivan le Ter­ri­ble “1+2” soit le dernier film d’Eisen­stein n’é­tait pas plan­i­fié. Le cours des choses n’en a pas moins fait le sub­lime tes­ta­ment d’un cinéaste qu’on réduit bien sou­vent à sa maîtrise tech­nique et esthé­tique, à sa con­tri­bu­tion de théoricien de l’élab­o­ra­tion des images, mais qui, der­rière sa stature de maître et ses idéaux (sa foi dans le marx­isme-lénin­isme, mais plus encore dans le ciné­ma), n’a jamais oublié de chercher son sem­blable, une vérité de chair et de sang, jusque der­rière les mythes auquel il con­tribuait par son art. Si seule­ment des cinéastes d’au­jour­d’hui, si soucieux du con­trôle de leurs pro­pres images, inspirés super­fi­cielle­ment par les démon­stra­tions du maître sovié­tique, pou­vaient en pren­dre de la graine !

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